Skip to main content
CountryReports
Ouzbekistan : Au Coeur de la Route de la Soie

Ouzbekistan : Au Coeur de la Route de la Soie

Vitesse

L'Ouzbekistan est un pays qui appartient aux rêves. Il est fait de minarets qui percent un ciel d'azur, de coupoles turquoise qui brillent sous un soleil impitoyable, de bazars où les odeurs d'épices se mêlent à celles du pain chaud sorti du tandour, de caravansérails qui murmurent encore les histoires de milliers de marchands venus de Chine, de Perse, d'Inde et d'Europe. C'est une terre où chaque pierre raconte une histoire vieille de deux millénaires, où chaque rue porte en elle l'empreinte d'Alexandre le Grand, de Gengis Khan, de Tamerlan et des souverains astronomes qui ont défié les étoiles. L'Ouzbekistan est, pour beaucoup de voyageurs qui ont posé le pied sur ses terres, l'une des destinations les plus extraordinaires du monde.

Au coeur de ce pays se trouvent des villes dont les noms seuls évoquent le frémissement des routes anciennes et la splendeur des empires disparus : Samarcande, la ville mythique dont le Régistan est universellement reconnu comme l'une des plus belles places de toute l'humanité ; Boukhara, cité sainte et intellectuelle qui fut pendant des siècles la capitale spirituelle et scientifique du monde islamique ; Khiva, forteresse de sable et d'argile aux remparts couleur d'ocre, suspendue hors du temps au bord du désert de Karakoum. Et puis Tachkent, la capitale ultramoderne qui cache derrière ses avenues soviétiques des trésors religieux d'une rareté absolue, comme le Coran d'Othman, l'un des manuscrits coraniques les plus anciens du monde. Ces villes ne sont pas seulement des sites touristiques : elles sont des civilisations condensées, des musées à ciel ouvert, des lieux de pèlerinage pour tous ceux qui cherchent à comprendre comment l'humanité a pu atteindre des sommets de beauté et de connaissance au croisement des continents.

L'Ouzbekistan est un pays doublement enclavé — il partage avec le Liechtenstein et quelques autres nations la particularité d'être entouré uniquement par d'autres pays sans accès à la mer, et ses voisins eux-mêmes n'ont pas de débouché maritime. Pourtant, cette situation géographique qui pourrait sembler un handicap fut pendant des siècles une bénédiction : placé exactement au milieu du continent eurasiatique, le territoire ouzbek était le passage obligé de tous les échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident. La Route de la Soie n'était pas une route unique mais un réseau de milliers de chemins qui convergaient tous, à un moment ou à un autre, vers les grandes cités de l'Asie centrale, et l'Ouzbekistan en était le coeur battant.

Aujourd'hui, l'Ouzbekistan s'est ouvert au monde avec une énergie remarquable. Sous l'impulsion de son président Shavkat Mirziyoyev, arrivé au pouvoir en 2016 après le décès d'Islam Karimov, le pays a engagé des réformes profondes qui ont transformé le quotidien de ses trente-six millions d'habitants et ont fait de cette nation l'une des destinations touristiques à la croissance la plus rapide d'Asie. Les visas ont été supprimés pour les ressortissants de plus de quatre-vingt-dix pays, des infrastructures hôtelières modernes ont été construites, les lignes de chemin de fer à grande vitesse ont été étendues, et les sites historiques ont été restaurés avec un soin méticuleux. L'Ouzbekistan, longtemps enfermé derrière des frontières hermétiques, invite désormais le monde entier à découvrir ses trésors.

Ce guide vous emmène au fil des routes et des siècles, de la steppe kazakhe aux montagnes du Pamir, des oasis fertiles de la vallée du Ferghana aux rivages asséchés de la mer d'Aral, à la découverte d'un pays qui est à la fois très ancien et résolument tourné vers l'avenir. Préparez-vous à être ébloui.

Geographie et Paysages

L'Ouzbekistan est situé au coeur de l'Asie centrale, dans cette région que les géographes appellent parfois le Heartland, le coeur du monde. Il est bordé au nord et à l'ouest par le Kazakhstan, à l'est par le Kirghizistan et le Tadjikistan, et au sud par l'Afghanistan et le Turkménistan. Sa superficie est d'environ quatre cent quarante-huit mille kilomètres carrés, soit à peu près la taille de la Californie ou légèrement plus grande que l'Allemagne. Malgré son enclavement, la diversité de ses paysages est saisissante.

Le territoire ouzbek est dominé par deux grands ensembles géographiques. À l'ouest et au centre s'étend le désert de Kyzylkoum, dont le nom signifie en turc le sable rouge. Ce désert, l'un des plus grands d'Asie centrale, couvre une superficie d'environ trois cent mille kilomètres carrés partagés entre l'Ouzbekistan et le Kazakhstan. Ce n'est pas un désert de dunes de sable comme dans l'imaginaire collectif, mais une vaste étendue de sable, de rochers et d'argile parsemée d'oasis et de pâturages. Les nuits dans le Kyzylkoum sont d'un noir absolu, criblées d'étoiles, et les aurores y sont d'une beauté à couper le souffle.

À l'est, le paysage se transforme radicalement. La chaîne du Tian Shan occidental s'élève en direction des cieux, avec des sommets qui dépassent quatre mille mètres. Le point culminant de l'Ouzbekistan est le pic Beshtor, qui s'élève à quatre mille deux cent quatre-vingt-dix-neuf mètres. Cette partie montagneuse du pays est le domaine des pâturages alpins, des rivières turbulentes et des forêts de genévriers. Le parc national d'Ugam-Chatkal, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, protège une partie de ces écosystèmes de montagne exceptionnels.

Entre ces deux extrêmes, les grandes rivières qui ont permis l'essor des civilisations de l'Asie centrale coulent depuis les montagnes du Pamir et du Tian Shan vers le bassin de la mer d'Aral. Le Syr-Daria et l'Amou-Daria, les deux grands fleuves de l'Asie centrale, connus dans l'Antiquité sous les noms de Iaxartes et d'Oxus, ont irrigué pendant des millénaires les oasis où se sont épanouies les grandes cités de la Route de la Soie. La vallée de Zerafshan, sur laquelle sont nichées Samarcande et Boukhara, doit son nom à ce fleuve qui signifie distribueur d'or en persan — et c'est sous forme d'or agricole et commercial que cette vallée a effectivement enrichi les civilisations qui s'y sont succédé.

La vallée du Ferghana, dans l'est du pays, mérite une mention particulière. Encaissée entre les chaînes du Tian Shan au nord, de l'Alay au sud et les montagnes du Pamir à l'est, cette vallée d'environ trois cents kilomètres de long sur cent cinquante kilomètres de large est la région la plus fertile et la plus densément peuplée d'Asie centrale. La douceur de son climat, la richesse de ses sols irrigués et la bénignité de ses hivers relatifs en font une véritable serre naturelle. Un tiers de la population ouzbèke vit dans la vallée du Ferghana, qui produit la majeure partie du coton, des fruits et de la soie du pays. C'est également le berceau de certains des artisanats les plus raffinés de toute l'Asie centrale.

À l'extrémité nord-ouest du pays, la région autonome du Karakalpakstan occupe un tiers du territoire national mais ne contient qu'une petite fraction de sa population. Ce vaste territoire, dont la capitale est Nougous, est centré sur le delta de l'Amou-Daria et les rives de la mer d'Aral. C'est une région aux paysages lunaires, marquée par l'une des plus grandes catastrophes environnementales du vingtième siècle : l'assèchement de la mer d'Aral. Mais le Karakalpakstan possède aussi des trésors exceptionnels, comme les forteresses khorezmiennes éparpillées dans le désert et le fascinant musée Savitsky de Nougous, qui abrite l'une des plus importantes collections d'avant-garde soviétique au monde.

Le Climat

Le climat de l'Ouzbekistan est continental et aride, caractérisé par des étés brûlants et des hivers froids. Les précipitations annuelles moyennes sont très faibles — seulement deux cents millimètres dans les plaines, moins encore dans le désert. La majeure partie des pluies tombe en hiver et au printemps, et les étés sont généralement secs.

En été, les températures peuvent monter très haut. À Tachkent et dans les plaines, le mercure dépasse régulièrement quarante degrés Celsius en juillet et août. Boukhara, au coeur des zones arides, est l'une des villes les plus chaudes d'Asie centrale en été, avec des températures qui peuvent atteindre quarante-cinq degrés. Dans les montagnes de l'est et du nord-est, les températures estivales sont plus agréables, oscillant entre vingt et trente degrés.

Les hivers sont froids, en particulier dans les montagnes et les hautes plaines, avec des températures qui peuvent descendre en dessous de moins vingt degrés. À Tachkent, les hivers sont plus doux — les températures oscillent généralement entre zéro et cinq degrés en janvier — mais la neige n'est pas rare. À Samarcande et Boukhara, il peut neiger en hiver, ce qui confère aux monuments une beauté particulièrement envoûtante.

La meilleure saison pour visiter l'Ouzbekistan est le printemps, d'avril à juin, ou l'automne, de septembre à novembre. Au printemps, les paysages sont verts, les arbres fruitiers sont en fleur, les marchés débordent de fruits frais et les températures sont douces — entre vingt et vingt-cinq degrés. C'est aussi la saison des festivals et des célébrations du Navruz, le Nouvel An persan célébré le vingt et un mars, qui est l'une des fêtes les plus importantes du calendrier ouzbek. En automne, les vignes et les arbres prennent des couleurs chaudes, les raisins, figues et grenades envahissent les bazars, et les sites touristiques sont moins bondés qu'au printemps.

Histoire : Des Origines a Alexandre le Grand

Les terres qui correspondent à l'Ouzbekistan actuel sont habitées depuis la nuit des temps. Des traces d'activité humaine remontant au Paléolithique ont été retrouvées dans plusieurs sites, notamment dans la grotte de Teshik-Tash, dans les montagnes du Gissar, où des archéologues soviétiques découvrirent en 1938 le squelette d'un enfant néandertalien vieux de cent mille ans environ. La région connut ensuite le développement de cultures sédentaires dans les oasis des grandes vallées fluviales, où l'irrigation permit l'essor de l'agriculture à partir du troisième millénaire avant notre ère.

Dans le premier millénaire avant notre ère, le territoire de l'Ouzbekistan actuel était divisé entre plusieurs régions culturellement distinctes mais étroitement liées. À l'ouest, le Khorezm, l'une des plus anciennes civilisations de l'Asie centrale, s'épanouissait dans le delta de l'Amou-Daria avec ses cités fortifiées et son écriture propre. Au centre, la Sogdiane occupait les vallées du Zerafshan et du Kashkadarya, avec Maracanda — la future Samarcande — comme principal centre urbain. Plus au sud, la Bactriane s'étendait de part et d'autre de l'Amou-Daria, dans les régions correspondant aujourd'hui au sud de l'Ouzbekistan et au nord de l'Afghanistan.

C'est dans ce contexte que l'Ouzbekistan entra pour la première fois dans l'histoire écrite de l'Occident avec l'arrivée d'Alexandre le Grand. En 329 avant notre ère, après avoir vaincu l'empire perse achéménide et traversé l'Afghanistan, Alexandre pénétra en Sogdiane avec ses armées. La conquête de cette région fut l'une des plus difficiles de toute sa campagne militaire. Les Sogdiens, dirigés par le chef de guerre Spitaménès, opposèrent une résistance féroce et prolongée. Alexandre, habitué à des conquêtes rapides, dut passer plusieurs années à soumettre cette région rebelle. Il fonda ou refonda plusieurs villes, qu'il nomma Alexandrie, et il épousa Roxane, la fille du noble bactrien Oxyartes — union symbolique entre le conquérant macédonien et la noblesse locale.

Le passage d'Alexandre laissa des traces durables. Les Grecs s'installèrent dans les villes de la région et y introduisirent leur culture, leur art, leur philosophie et leur religion. Le mélange entre la culture grecque et les cultures locales iranienne et centrasiatique donna naissance à ce que les historiens appellent la culture gréco-bactrienne, dont témoignent des statues, des monnaies et des oeuvres d'art d'une fascinante hybridité. Après la mort d'Alexandre en 323 avant notre ère, la région passa sous le contrôle de ses successeurs séleucides, avant d'être récupérée au second siècle avant notre ère par les peuples nomades venus des steppes du nord.

La Route de la Soie et la Sogdiane Marchande

Peu de peuples ont joué un rôle aussi important dans l'histoire des échanges commerciaux entre l'Est et l'Ouest que les Sogdiens. Ces marchands acharnés, originaires des vallées du Zerafshan et du Kashkadarya, furent pendant des siècles les grands intermédiaires de la Route de la Soie. Ils maîtrisaient plusieurs langues — sogdien, arabe, chinois, persan, grec — et avaient établi des colonies commerciales aussi loin que la Chine, l'Inde et Byzance. Les papiers sogdiens découverts au vingtième siècle en Chine témoignent de l'étendue de leurs réseaux commerciaux dès le quatrième siècle de notre ère.

La Route de la Soie, qui reliait la Chine à la Méditerranée, n'était pas une route unique mais un réseau de plusieurs milliers de kilomètres de chemins qui se ramifiaient, se croisaient et se rejoignaient au gré des saisons, des conflits politiques et des aléas climatiques. Les marchands qui l'empruntaient ne voyageaient généralement pas sur toute sa longueur — ils transportaient leurs marchandises sur une portion du trajet puis les revendaient dans un grand marché comme Samarcande, Boukhara ou Merv, d'où elles repartaient vers une autre destination. La soie chinoise, les épices indiennes, le lapis-lazuli afghan, l'or persan, les textiles byzantins, les chevaux de Sogdiane, le papier et la poudre à canon — tous ces biens circulaient sur ces routes qui étaient aussi des vecteurs de transmission des idées, des religions et des techniques.

Les caravansérails — ces grandes auberges bâties tous les vingt à quarante kilomètres le long des routes — constituaient les noeuds vitaux de ce réseau commercial. Les marchands pouvaient s'y reposer, y abreuver et y nourrir leurs animaux, y réparer leur équipement, y commercer avec d'autres voyageurs et y recueillir des informations sur l'état des routes à venir. À son apogée, Boukhara aurait compté plus de soixante caravansérails, témoignage de l'intensité du trafic commercial qui la traversait.

La Route de la Soie véhiculait non seulement des marchandises mais aussi des idées et des religions. Le bouddhisme se propagea ainsi de l'Inde vers la Chine en passant par l'Asie centrale, et des stupas bouddhistes ont été retrouvés dans plusieurs sites archéologiques ouzbeks. Le zoroastrisme, la religion perse des mages, était solidement implanté dans les oasis de la région. Le christianisme nestorien y avait également ses fidèles. L'islam arriverait plus tard, au septième siècle, et finirait par supplanter toutes les autres religions.

La Conquete Arabe et la Renaissance Islamique

En 651, les armées arabes de l'empire omeyyade commencèrent leur avance vers l'est, au-delà de la Perse. En 712, le général arabe Qutayba ibn Muslim prit Boukhara et Samarcande, marquant le début d'une nouvelle ère pour l'Asie centrale. La conquête arabe ne fut pas immédiate ni totale — plusieurs soulèvements la secouèrent, et les populations locales conservèrent longtemps leurs traditions et leurs langues — mais elle transforma profondément la région sur les plans religieux, culturel et linguistique.

L'islamisation de l'Asie centrale fut progressive mais irréversible. Au neuvième siècle, la grande majorité de la population était devenue musulmane sunnite, et la langue arabe était devenue la langue du savoir et de la religion. Mais les cultures locales ne s'effacèrent pas pour autant : la langue persane continua d'être parlée et écrite, et une remarquable synthèse se développa entre les traditions islamiques venues d'Arabie et les riches héritages iranien et centrasiatique.

C'est dans ce contexte que naquit l'une des périodes les plus brillantes de toute l'histoire intellectuelle de l'humanité : la Renaissance islamique des neuvième et dixième siècles. La dynastie samanide, qui gouverna l'Asie centrale de 819 à 999 avec Boukhara comme capitale, fut le foyer de cette floraison culturelle et scientifique sans précédent. Les Samanides étaient des Perses de haute culture qui patronnèrent les arts, les lettres et les sciences avec une générosité somptueuse. Leur cour à Boukhara était l'une des plus raffinées du monde islamique, comparable en prestige à la cour abbasside de Bagdad.

C'est à Boukhara, sous les Samanides, que naquit en 980 un enfant dont l'intelligence exceptionnelle allait changer le cours de l'histoire médicale et philosophique mondiale : Abu Ali ibn Sina, connu en Occident sous le nom latinisé d'Avicenne. Ibn Sina, né dans un village près de Boukhara nommé Afshana, était un génie précoce qui avait mémorisé le Coran à l'âge de dix ans et maîtrisait la médecine dès l'adolescence. On raconte que le sultan samanide Nouh II, souffrant d'une maladie que nul ne parvenait à guérir, fit appel au jeune Ibn Sina et fut guéri par ses soins. En récompense, Ibn Sina obtint le droit d'accéder à la bibliothèque royale des Samanides, qui contenait des milliers d'ouvrages de toutes les disciplines — les meilleurs de l'Antiquité grecque traduits en arabe. Cette expérience nourrit son encyclopédisme remarquable.

Ibn Sina écrivit plus de deux cent cinquante ouvrages couvrant la médecine, la philosophie, la physique, la chimie, la géologie et la musique. Son Canon de la médecine, achevé vers 1025, fut le manuel médical de référence dans les universités européennes et islamiques pendant plus de six siècles. Sa philosophie, qui synthétisait et développait Aristote et les Néoplatoniciens en les intégrant dans un cadre islamique, eut une influence profonde sur la scolastique européenne médiévale, notamment sur Thomas d'Aquin.

Contemporain presque exact d'Ibn Sina, Abu Raykhan al-Biruni naquit en 973 à Kath, dans la région de Khorezm, près de l'actuelle Khiva. Al-Biruni fut peut-être le plus universel des savants médiévaux : astronome, mathématicien, géographe, historien, linguiste, botaniste et anthropologue avant la lettre, il écrivit plus de cent cinquante ouvrages dans presque toutes les disciplines du savoir de son époque. Il maîtrisait l'arabe, le persan, le sanskrit, le grec, l'hébreu et le syriaque. Il mesura le rayon de la Terre avec une précision remarquable, décrivit le mouvement de rotation de celle-ci avant Copernic, et rédigea une description encyclopédique de l'Inde qui reste une source inestimable pour les historiens de ce pays.

Cette Renaissance islamique de l'Asie centrale ne se limitait pas à ces deux géants. Le mathématicien et algébriste al-Khwarizmi, dont le nom a donné le mot algorithme et dont l'oeuvre Al-Kitab al-mukhtasar fi hisab al-jabr wal-muqabala a donné le mot algèbre, était originaire de Khorezm. Rudaki, considéré comme le père de la poésie persane classique, était au service de la cour samanide de Boukhara. Farabi, le grand philosophe surnommé le Second Maître après Aristote, était originaire du Turkestan. La carte intellectuelle de l'humanité au dixième siècle aurait été radicalement différente sans les apports de ces penseurs centrasiatiques.

Gengis Khan et la Devastation Mongole

La splendeur de la civilisation islamique centrasiatique allait être brutalement interrompue en 1220. Cette année-là, les armées de Gengis Khan, qui avaient déjà conquis la majeure partie de l'Asie du nord et de la Chine, s'abattirent sur les grandes cités de l'Asie centrale avec une violence d'une intensité sans précédent dans l'histoire de la région.

L'histoire raconte que Gengis Khan déclencha la guerre contre le sultanat khorezmien après que le sultan Muhammad II eut fait massacrer une caravane marchande mongole et tué les ambassadeurs que Gengis Khan avait envoyés pour demander réparation. Cette insulte intolérable pour le Grand Khan déclencha une campagne de destruction totale.

Samarcande tomba en 1220. La ville, qui comptait peut-être cinq cent mille habitants à son apogée, fut pillée et en grande partie détruite. Une part importante de sa population fut tuée ou réduite en esclavage. Boukhara connut le même sort : les Mongols brûlèrent la grande mosquée cathédrale, massacrèrent les habitants qui avaient résisté et emmenèrent les artisans et les savants comme esclaves vers l'Est. Ibn Battuta, le grand voyageur marocain du quatorzième siècle, décrit encore, un siècle après l'événement, les ruines de Boukhara et les traces laissées par la destruction mongole.

Gengis Khan fit toutefois une exception célèbre pour Boukhara : frappé par la hauteur et la beauté du minaret Kalon, il ordonna qu'on l'épargnât. Selon la légende, le Grand Khan s'inclina involontairement en levant la tête pour regarder le sommet du minaret, et un courtisan lui fit remarquer que c'était la première fois qu'il s'inclinait devant quiconque. Gengis Khan aurait répondu que c'était devant Dieu qu'il s'inclinait, non devant les hommes. Le minaret est toujours debout aujourd'hui, l'un des rares monuments à avoir survécu à la tourmente mongole.

Les décennies qui suivirent la conquête mongole furent une période de relative dépression pour les cités centrasiatiques. La population avait dramatiquement diminué, les systèmes d'irrigation avaient été détruits, les routes commerciales perturbées. Mais les Mongols, une fois établis dans leurs nouveaux territoires, devinrent d'excellents administrateurs et de grands patrons des arts. Sous la domination de la branche mongole des Chagatayides, qui gouverna l'Asie centrale après la mort de Gengis Khan, les grandes villes se repeuplèrent progressivement et la vie culturelle reprit.

Tamerlan et L'age D'or Timouride

Le quatorzième siècle vit l'émergence d'un autre conquérant qui allait transformer le visage de l'Asie centrale de façon encore plus radicale que Tamerlan — puisque c'est de lui qu'il s'agit, bien sûr. Timour, dit Tamerlan (du persan Timur-e-lang, Timour le Boiteux), naquit en 1336 à Shahrisabz, une ville à quatre-vingts kilomètres au sud de Samarcande. Issu d'une famille de la petite noblesse turco-mongole de la tribu des Barlas, Timour était à la fois un chef militaire d'un génie exceptionnel et un homme d'une cruauté légendaire.

En 1370, Timour prit le contrôle de Samarcande et en fit la capitale de son empire croissant. Au fil des décennies suivantes, ses armées conquirent un territoire qui s'étendait de la Turquie et de la Syrie à l'est de l'Inde, de la Russie méridionale à la Perse. Ses campagnes militaires laissèrent des centaines de milliers de morts et des villes dévastées, depuis Delhi jusqu'à Bagdad en passant par Damas. La pile de crânes qu'il faisait ériger devant les villes vaincues est restée dans la mémoire collective comme le symbole de la terreur qu'il inspirait.

Mais Tamerlan était aussi un amant passionné de l'architecture et des arts. Les artisans et les artistes des villes conquises n'étaient pas tués mais emmenés à Samarcande pour construire et décorer les monuments que Timour voulait ériger à la gloire de l'islam et à sa propre gloire. Ainsi, les meilleurs architectes, peintres, calligraphes et artisans d'Ispahan, de Bagdad, de Delhi et de Damas se retrouvèrent à Samarcande, où leur génie collectif donna naissance à l'un des patrimoines architecturaux les plus splendides du monde.

La grande mosquée Bibi-Khanym, commencée en 1399 et achevée en 1405, fut construite en l'honneur de l'épouse principale de Timour. C'était, dit-on, la plus grande mosquée du monde islamique de son époque. Sa coupole principale mesurait quarante mètres de diamètre et pouvait être vue à des kilomètres de distance. Le mausolée Gour-é-Amir — la Grande Tombe — fut construit par Timour pour son petit-fils bien-aimé, le prince Muhammad Sultan, mort prématurément en 1403. Mais c'est Timour lui-même qui y fut finalement inhumé en 1405, rejoignant son petit-fils dans une sépulture qui devint la panthéon de la dynastie timouride.

Le nécrople de Shah-i-Zinda — la Tombe du Roi Vivant — est l'un des ensembles funéraires les plus émouvants d'Asie centrale. Cette allée de mausolées datant principalement du quatorzième et du quinzième siècle s'étire sur une colline à la sortie de Samarcande. Les façades de ces tombes sont couvertes de carreaux de céramique d'un bleu turquoise et cobalt d'une intensité et d'une finesse qui n'ont jamais été égalées. Le complexe tire son nom de la tombe de Kusam ibn Abbas, cousin du prophète Muhammad, qui selon la tradition serait toujours vivant dans une chambre souterraine — d'où le nom de Shah-i-Zinda, la Tombe du Roi Vivant.

Timour mourut en 1405 alors qu'il se préparait à envahir la Chine des Ming. Ses successeurs timourides poursuivirent son oeuvre culturelle et artistique avec une passion égale à la sienne. Sous le règne de son fils Shahrukh et de son petit-fils Ulougbek, Samarcande et Hérat devinrent les capitales intellectuelles et artistiques du monde islamique.

Ulougbek, le Sultan des Etoiles

Ulougbek — Muhammad Taragay ibn Shahrukh, connu sous le nom de trône d'Ulougbek, le Grand Bek — est l'une des figures les plus fascinantes et les plus touchantes de toute l'histoire ouzbeke. Né en 1394, petit-fils de Tamerlan et gouverneur de Samarcande à partir de 1409, il fut avant tout un astronome et un mathématicien, un souverain qui préférait les étoiles aux batailles.

Entre 1417 et 1420, Ulougbek fit construire à Samarcande un observatoire astronomique d'une sophistication extraordinaire pour son époque. Bâti sur une colline à la sortie de la ville, cet observatoire abritait un immense sextant de marbre dont le rayon atteignait quarante mètres. Avec cet instrument et d'autres, Ulougbek et ses astronomes réalisèrent des observations d'une précision remarquable. Ils établirent des catalogues de plus de mille étoiles et calculèrent la durée de l'année solaire à 365 jours, 6 heures, 10 minutes et 8 secondes — un écart de seulement cinquante-huit secondes par rapport à la valeur acceptée aujourd'hui. Ses Tables Zij-i-Sultani furent traduites en latin et influencèrent l'astronomie européenne pendant plus d'un siècle.

Ulougbek fit également construire dans le Régistan de Samarcande la madrassa qui porte son nom, ainsi qu'une madrassa similaire à Boukhara et à Ghijdouvan. Ces institutions scolaires n'enseignaient pas seulement la théologie, mais aussi les mathématiques, les sciences naturelles et l'astronomie — une approche radicalement progressiste pour l'époque.

La fin de la vie d'Ulougbek fut tragique. En 1449, son propre fils Abdal-Latif, manipulé par des clercs religieux conservateurs hostiles aux idées scientifiques de son père, le fit assassiner. Ulougbek fut tué alors qu'il se rendait en pèlerinage à La Mecque. Son observatoire fut démoli par les fondamentalistes religieux qui l'avaient combattu de son vivant, et ses oeuvres furent pendant un temps interdites. Il fallut attendre 1908 pour que l'archéologue russe Vyatkin redécouvre les ruines de l'observatoire, mettant au jour les vestiges de ce monument unique à l'histoire de la science.

Après l'époque timouride, la région fut conquise par les Ouzbeks chaybanides, un peuple nomade turcique venu des steppes du nord. Ces nouveaux maîtres de l'Asie centrale déplacèrent la capitale de Samarcande à Boukhara, qui connut sous leur gouvernement un regain de prospérité. C'est à cette époque que furent construites de nombreuses madrassas qui dominent encore le coeur historique de Boukhara, ainsi que le grand système d'alimentation en eau de la cité.

Parmi les derniers souverains timourides de la région, Babur mérite une mention spéciale. Né à Andijan, dans la vallée du Ferghana, en 1483, Babur était le descendant direct de Timour par son père et de Gengis Khan par sa mère. Chassé de ses territoires centrasiatiques par les Ouzbeks, il se réfugia en Afghanistan puis, en 1526, conquit l'Inde du nord et fonda la dynastide des Grands Moghols, qui allait gouverner l'Inde pendant plus de trois siècles et produire des merveilles comme le Taj Mahal. Babur est aussi un écrivain remarquable : ses Mémoires, le Baburnama, sont un chef-d'oeuvre de la littérature persane classique, une oeuvre d'une franchise et d'une acuité psychologique rares pour l'époque.

La Domination Russe et la Periode Sovietique

Au milieu du dix-neuvième siècle, la Russie tsariste tourna son attention vers l'Asie centrale. La conquête de la région fut menée en plusieurs étapes entre 1860 et 1884. Tachkent tomba en 1865 sous les canons du général Tcherniaïev. Boukhara fut soumise en 1868, Samarcande la même année. Khiva résista jusqu'en 1873. Le khanat de Kokand, dans la vallée du Ferghana, fut annexé en 1876 après une dernière révolte sanglante. L'émirat de Boukhara et le khanat de Khiva furent maintenus sous forme de protectorats jusqu'à la révolution de 1917.

La domination russe transforma profondément la région. Les Russes construisirent des chemins de fer — notamment la ligne transcaspienne reliant Krasnovodsk à Samarcande puis Tachkent — qui brisèrent l'isolement relatif de la région et l'intégrèrent dans l'économie impériale russe. Ils développèrent la culture intensive du coton, qui était massivement exporté vers les usines textiles russes. Des villes nouvelles de style européen furent construites à côté des vieilles cités islamiques : Tachkent nouvelle côté Tachkent vieille, Samarcande russe côté Samarcande ancienne.

Après la révolution bolchévique de 1917, l'Asie centrale fut intégrée dans le nouvel État soviétique. La résistance des Basmatchis — les combattants de la liberté locaux — fut écrasée dans les années 1920. En 1924, les frontières nationales des républiques soviétiques d'Asie centrale furent tracées selon les principes de la nationalité soviétique, créant pour la première fois les entités nationales modernes. La République soviétique socialiste d'Ouzbékistan fut proclamée le 27 octobre 1924.

La période soviétique apporta des transformations radicales, à la fois positives et négatives. L'industrialisation fut accélérée, l'alphabétisation généralisa, des universités et des hôpitaux furent construits. La condition féminine fut officiellement améliorée : les femmes furent encouragées à travailler, à étudier et à ne plus porter le voile. Mais ces transformations furent imposées de façon autoritaire et brutale, accompagnées d'une persécution systématique des institutions religieuses, de la destruction des mosquées et des madrassas, et de l'effacement des traditions culturelles.

La collectivisation forcée des terres dans les années 1930 entraîna des famines et des souffrances considérables. Les purges staliniennes décimèrent les élites intellectuelles et politiques ouzbèkes. La culture du coton fut intensifiée au point que les deux grands fleuves nourriciers de l'Asie centrale, le Syr-Daria et l'Amou-Daria, furent massivement détournés pour irriguer les champs, condamnant à terme la mer d'Aral à disparaître.

Un séisme d'une magnitude de 7,5 sur l'échelle de Richter frappa Tachkent le 26 avril 1966, détruisant une grande partie du centre historique de la capitale. La réponse soviétique fut massiveet rapide : des dizaines de milliers d'ouvriers venus de toutes les républiques soviétiques aidèrent à reconstruire la ville, mais dans un style soviétique de larges avenues et de grands immeubles standardisés qui effaça largement l'ancien tissu urbain.

L'Ouzbekistan proclama son indépendance le 1er septembre 1991, quelques mois avant la dissolution officielle de l'Union soviétique. Islam Karimov, premier secrétaire du Parti communiste ouzbek, devint le premier président du nouvel État indépendant. Son règne de vingt-cinq ans, jusqu'à sa mort en 2016, fut marqué par un autoritarisme implacable et une stabilité relative, mais aussi par un isolement croissant de la scène internationale et des restrictions sévères sur les libertés individuelles et le commerce.

L'ouzbekistan Aujourd'hui : Les Reformes de Mirziyoyev

La mort d'Islam Karimov en août 2016 ouvrit une nouvelle ère pour l'Ouzbekistan. Son successeur, Shavkat Mirziyoyev, ancien Premier ministre, prit ses fonctions en décembre 2016 et lança immédiatement un programme de réformes ambitieux qui allait transformer le pays en l'espace de quelques années.

Les réformes économiques furent les plus spectaculaires. En septembre 2017, la monnaie ouzbèke fut rendue convertible et les taux de change furent libéralisés, mettant fin à un système kafkaïen qui avait découragé les investisseurs étrangers pendant des années. Le nombre d'entreprises nouvellement enregistrées tripla entre 2016 et 2022, passant de moins de trente-trois mille à plus de quatre-vingt-treize mille. Des zones économiques spéciales furent créées pour attirer les investissements étrangers. L'agriculture commença à se diversifier au-delà du coton, longtemps imposé comme monoculture.

Les réformes sociales furent également significatives. La culture du travail forcé dans les champs de coton, une pratique héritée de l'ère soviétique où des écoliers et des fonctionnaires étaient mobilisés de force pour les récoltes, fut officiellement abolie. Des prisonniers politiques furent libérés. La presse gagna une relative liberté de ton. Les relations avec les pays voisins — Tadjikistan, Kirghizistan, Kazakhstan, Afghanistan — furent normalisées après des décennies de tensions.

Pour le tourisme, les effets des réformes de Mirziyoyev furent immédiatement visibles. La dispense de visa pour les ressortissants de plus de quatre-vingt-dix pays, instaurée à partir de 2017-2018, ouvrit littéralement les portes du pays au monde. Le nombre de touristes internationaux multiplia par deux et demie entre 2016 et 2019, pour atteindre un chiffre record avant d'être freiné par la pandémie. Des hôtels de qualité internationale, qui faisaient cruellement défaut, ont été construits dans toutes les grandes villes. Les trains à grande vitesse Afrosiyob reliant Tachkent, Samarcande et Boukhara ont été modernisés.

En 2019, l'Economiste nomma l'Ouzbekistan son pays de l'année, saluant la rapidité et l'ampleur des transformations engagées. Le pays demeure certes loin de la démocratie libérale, et des problèmes importants subsistent en matière de droits humains et de libertés politiques. Mais la direction prise est indéniablement celle d'une ouverture progressive, et le contraste avec les années Karimov est frappant pour ceux qui connaissent le pays depuis longtemps.

Tachkent, la Capitale des Contrastes

Tachkent, avec ses plus de trois millions d'habitants, est la ville la plus peuplée d'Asie centrale. Elle est aussi, paradoxalement, la capitale dont le patrimoine historique visible est le moins impressionnant parmi les grandes villes ouzbèkes — une conséquence directe du séisme dévastateur de 1966 qui détruisit une grande partie du vieux tissu urbain. Et pourtant, Tachkent mérite amplement une visite, non seulement pour les quelques quartiers historiques qui ont survécu, mais aussi pour ses musées exceptionnels, son métro légendaire, ses marchés débordants de vie et sa remarquable vitalité contemporaine.

Le nom de Tachkent signifie la ville de pierre en turc. La ville était connue dans l'Antiquité sous le nom de Shash ou Chach, puis sous celui de Binkath à l'époque islamique. Elle fut conquise par les Arabes au huitième siècle, puis passa successivement sous le contrôle des Samanides, des Karakhanides, des Mongols, des Timourides et des Chaybanides. La domination russe s'y installa en 1865, et Tachkent devint la capitale du gouvernement général du Turkestan russe.

Le coeur historique qui a survécu au séisme de 1966 est centré autour du quartier de Khast Imam, ou Hast Imam, dont le nom signifie Les Saints Imams. C'est le coeur religieux et intellectuel de la ville, un ensemble d'édifices sacrés réunis autour d'une grande place pavée où règne une atmosphère de sérénité et de recueillement. Le complexe comprend la mosquée Tilla-Sheikh, construite au dix-neuvième siècle ; la madrassa Barak-Khan, fondée au seizième siècle par un souverain shaybanide ; le mausolée d'Abou Bakr Muhammad Kaffal Shashi, le grand juriste du dixième siècle dont le nom est lié à l'histoire de la ville ; et, surtout, la bibliothèque Mouyi Moubarek qui abrite le trésor le plus précieux de tout l'Ouzbekistan.

Ce trésor est le Coran d'Othman, ou Mushaf d'Uthman. Ce manuscrit vénérable, rédigé sur des parchemins de peau de cerf en écriture koufique — une des plus anciennes formes de l'alphabet arabe — est communément considéré comme l'un des plus anciens Corans complets du monde. Il aurait été rédigé vers 651-656 de notre ère, sous le califat d'Uthman ibn Affan, le troisième calife de l'islam. Selon la tradition, le Coran porte encore des taches de sang du calife Uthman, qui aurait été assassiné en 655 pendant qu'il le lisait. L'authenticité de cette version est discutée par les historiens, mais la vénération qu'il inspire est universelle. Le manuscrit, qui mesure environ cinquante centimètres sur soixante-cinq et contient environ trois cent cinquante-trois feuillets, est exposé dans la bibliothèque du complexe Khast Imam dans des conditions de conservation scrupuleuses.

En 2026, le Centre pour la Civilisation Islamique, un imposant édifice de marbre blanc et de verre construit à côté du complexe Khast Imam, a été inauguré. Sa salle du Coran abrite désormais le manuscrit d'Uthman dans un cadre muséographique d'une grande modernité, entouré d'autres manuscrits rares, d'artefacts historiques et d'expositions interactives retraçant l'histoire religieuse et intellectuelle de la région.

Le marché Chorsu est le coeur vivant de la vieille ville de Tachkent. Son nom signifie les quatre eaux en persan, en référence au carrefour de quatre canaux d'irrigation qui convergeaient autrefois en ce point. Le bazar est dominé par son immense coupole turquoise, visible de loin, qui abrite le coeur du marché couvert. Autour d'elle s'étendent des allées à ciel ouvert où s'entassent des montagnes de fruits séchés, de noix, d'épices, de tisanes, de vêtements, d'ustensiles de cuisine et d'innombrables autres marchandises. Le marché aux légumes et aux fruits frais, où les marchandes en robe brodée proposent des pyramides de tomates, d'abricots, de grenades et de pastèques selon la saison, est l'un des spectacles les plus colorés et les plus parfumés de toute l'Asie centrale.

Le métro de Tachkent, inauguré en 1977, est l'une des attractions les moins attendues mais les plus enchanteresses de la capitale. Construit selon la tradition soviétique des palais du peuple souterrains, chacune de ses stations est une oeuvre d'art à part entière. La station Kosmonavtlar, à la décoration cosmique de mosaïques spatiales, célèbre les héros de la conquête soviétique de l'espace. La station Alisher Navoï, avec ses carreaux de céramique bleue et ses arabesques, rend hommage au grand poète ouzbek du quinzième siècle. La station Pakhtakor est ornée de mosaïques évoquant la culture du coton. Le métro est non seulement un moyen de transport pratique et bon marché, mais une véritable galerie d'art souterraine que tout visiteur de Tachkent se doit d'explorer.

Tachkent abrite également plusieurs musées de premier plan. Le Musée d'Histoire de l'Ouzbekistan, installé dans un bâtiment de style soviétique réhabilité, retrace l'histoire du pays depuis la Préhistoire jusqu'à nos jours, avec des collections archéologiques, des objets de la Route de la Soie et des exemples de l'artisanat traditionnel. Le Musée des Arts Appliqués présente dans un palais du dix-neuvième siècle splendidement décoré la richesse des arts décoratifs ouzbeks — broderies suzani, céramiques, sculptures sur bois. Le Musée des Beaux-Arts possède une belle collection de peintures russés et soviétiques ainsi que des oeuvres d'artistes ouzbeks contemporains.

Samarcande, la Ville Eternelle

Si l'Ouzbekistan est le coeur de la Route de la Soie, Samarcande en est le coeur battant. Cette ville, dont le nom évoque à lui seul des images de somptuosité orientale et de mystère, est l'une des plus anciennes cités habitées en continu sur terre. Sa région est peuplée depuis plus de quarante mille ans, et la ville elle-même a au moins deux mille sept cents ans d'existence attestée. Alexandre le Grand l'atteignit en 329 avant notre ère et fut soi-disant tellement impressionné par sa beauté qu'il s'exclama que tout ce qu'il avait entendu dire était vrai, mais que Maracanda était encore plus belle qu'il ne l'imaginait.

Mais c'est sous Tamerlan et les Timourides que Samarcande atteignit le sommet de sa gloire. La capitale d'un empire qui s'étendait de la Méditerranée à la Chine, Samarcande fut transformée en une ville de cent cinquante mille habitants — une métropole pour l'époque — avec des palais, des jardins, des mosquées et des marchés qui faisaient l'admiration de tous les voyageurs. Le moine castillan Ruy González de Clavijo, envoyé en ambassade par le roi Henri III de Castille, décrivit dans son journal la splendeur de la ville avec une admiration sans réserve.

Le Registan : La Plus Belle Place du Monde

Le Régistan de Samarcande est, pour de nombreux historiens de l'architecture et de nombreux voyageurs, la plus belle place du monde. Son nom signifie le lieu du sable en persan, en référence au sable que l'on répandait autrefois sur la place pour absorber le sang des exécutions publiques et des sacrifices. Mais aujourd'hui, le Régistan est avant tout une monumentale assemblée de trois madrassas qui se font face, constituant ensemble l'un des ensembles architecturaux les plus grandioses et les mieux conservés de l'art islamique médiéval.

La plus ancienne des trois est la madrassa Ulougbek, construite entre 1417 et 1420 par le sultan-astronome du même nom. Sa façade est ornée d'un immense portail en arc brisé encadré de deux minarets élancés, entièrement recouvert de céramiques géométriques d'une précision mathématique stupéfiante. La madrassa était l'une des plus grandes universités du monde islamique à son époque, avec cinquante cellules pour les étudiants et un corps professoral composé des meilleurs savants d'Asie centrale.

En face se dresse la madrassa Tilla-Kari, construite entre 1646 et 1660 par le gouverneur de Samarcande. Son nom signifie recouverte d'or, et cela dit tout : l'intérieur de sa grande mosquée est entièrement décoré de feuilles d'or, avec des stalactites en plâtre doré, des arabesques et des inscriptions coraniques qui créent un effet d'une richesse et d'une luminosité absolument extraordinaires. La coupole intérieure de la mosquée est peinte en trompe-l'oeil pour paraître plus haute qu'elle ne l'est réellement.

La troisième madrassa, Cher-Dor, dont le nom signifie possédant des lions, fut construite entre 1619 et 1636 pour faire pendant à la madrassa Ulougbek. Ce qui la distingue immédiatement est l'iconographie surprenante de son portail : deux tigres — ou lions selon les sources — brandissant sur leur dos le visage d'un soleil à traits humains. Cette représentation figurative, exceptionnelle dans l'art islamique qui prohibe normalement la représentation des êtres vivants, a donné lieu à de nombreuses discussions entre théologiens et historiens de l'art.

Le soir, quand le son et lumière illumine les façades des trois madrassas de couleurs changeantes, le Régistan se transforme en un spectacle féerique. La place déserte à cette heure nocturne, la légèreté des minarets qui semblent flotter dans l'obscurité, l'intensité des bleus et des ors des façades dans la lumière artificielle créent une expérience visuelle inoubliable.

Gour-E-Amir : Le Mausolee de Tamerlan

Le mausolée Gour-é-Amir, dont le nom persan signifie la Grande Tombe, est le monument funéraire de la dynastie timouride et, en particulier, le tombeau de Tamerlan lui-même. Construit initialement pour le jeune prince Muhammad Sultan, le petit-fils bien-aimé de Timour mort en 1403, le mausolée fut agrandi pour abriter finalement Timour lui-même, mort en 1405, ainsi que ses fils et petits-fils, dont Ulougbek.

La silhouette du Gour-é-Amir est l'une des plus reconnaissables de tout l'art islamique : une coupole cannelée de couleur cobalt, striée de carreaux de céramique blanc et bleu, s'élançant au-dessus d'un tambour cylindrique décoré d'inscriptions en carreaux dorés. L'intérieur est entièrement revêtu de marbre blanc, d'onyx et de jaspe, avec des stalactites en plâtre sculpté d'une finesse digne de la dentelle. La salle funéraire principale est surmontée d'une fausse coupole intérieure peinte, dont les teintes bleues et dorées évoquent un ciel nocturne parsemé d'étoiles.

Au centre de la salle repose la cénotaphe de Tamerlan, un bloc de jade vert sombre — le plus grand bloc de jade au monde — gravé d'inscriptions et marqué d'une fissure. Selon la légende, cette fissure apparut le jour où Ouloug Beg fit transporter la pierre à Samarcande depuis la Mongolie, et elle ne se referma jamais malgré toutes les tentatives. Les vraies tombes se trouvent dans la crypte souterraine, inaccessible au public.

En 1941, une équipe d'anthropologues soviétiques dirigée par Mikhail Gerasimov ouvrit la tombe de Tamerlan. Les ossements révélèrent effectivement que l'homme souffrait d'une boiterie grave de la jambe droite, confirmant son surnom de Boiteux. Gerasimov reconstitua le visage de Tamerlan à partir de son crâne, donnant pour la première fois un visage à ce conquérant légendaire. Le récit veut qu'une inscription dans la tombe prévînt que quiconque l'ouvrirait déclencherait une guerre encore plus terrible que celle de Timour. Les Soviétiques ouvrirent la tombe le 20 juin 1941 ; l'Allemagne nazie attaqua l'Union soviétique le 22 juin 1941.

Shah-I-Zinda et Bibi-Khanym

Le complexe de Shah-i-Zinda est l'un des plus beaux et des plus émouvants ensembles funéraires du monde islamique. Cette allée de mausolées s'étire sur une colline à la sortie de Samarcande, le long d'une route ancienne. Les tombeaux qui la bordent, construits principalement entre le quatorzième et le quinzième siècle par les Timourides pour leurs proches et leurs dignitaires, sont couverts de carreaux de céramique d'un bleu azur, cobalt et turquoise d'une intensité et d'une délicatesse sans pareilles. Certaines façades sont aussi recouvertes de mosaïques à motifs géométriques ou floraux d'une complexité mathématique stupéfiante, témoignant du niveau extraordinaire atteint par l'artisanat céramique centrasiatique au quinzième siècle.

La grande mosquée Bibi-Khanym, construite entre 1399 et 1404, est à la fois la plus ambitieuse et la plus tragique des oeuvres architecturales de Tamerlan. Edifiée en l'honneur de son épouse principale, la princesse mongole Saray Mulk Khanym — dont le nom est parfois traduit par la Dame aux Turquoises — cette mosquée fut construite à une vitesse telle que les fondations ne purent soutenir le poids colossal de l'édifice. Les architectes, terrorisés par la colère de Tamerlan qui voulait voir sa mosquée terminée à tout prix, bâtirent trop vite et sans les précautions nécessaires. La mosquée commença à s'effondrer peu après son achèvement et continua à se dégrader pendant des siècles, jusqu'à ce qu'un programme de restauration soviétique puis ouzbek au vingtième et vingt-et-unième siècle lui rende une grande partie de sa splendeur originelle.

L'observatoire D'ulougbek

Sur une colline à l'extérieur de la ville, dans un quartier résidentiel de Samarcande, se trouvent les vestiges de l'observatoire qu'Ulougbek fit construire entre 1428 et 1429. L'édifice original était un cylindre de trois étages, couvert de carreaux de céramique, mesurant quarante-six mètres de diamètre et probablement trente mètres de hauteur. Il fut détruit après l'assassinat d'Ulougbek en 1449, et si longtemps oublié que les archéologues durent attendre 1908 pour en retrouver les traces.

Ce qui subsiste aujourd'hui et que les visiteurs peuvent voir est le sextant souterrain, arc de cercle de quarante mètres de rayon gravé dans le roc et orienté parfaitement selon le méridien. C'est à travers cet instrument que les astronomes d'Ulougbek pointaient les étoiles, en observant leur passage dans l'arc de ciel visible depuis un long couloir souterrain. Un musée moderne construit autour et au-dessus des vestiges présente la vie et l'oeuvre d'Ulougbek avec des maquettes, des instruments astronomiques de l'époque et des reproductions de ses Tables astronomiques.

Samarcande est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2001 sous la désignation Samarcande — Carrefour des cultures.

Boukhara, Cite Sainte et Vivante

Boukhara est différente de Samarcande. Là où Samarcande impressionne et éblouit par la grandeur monumentale de ses réalisations, Boukhara séduit par la continuité de sa vie urbaine, la densité de son tissu historique et l'atmosphère mystérieuse qui flotte dans ses ruelles pavées au crépuscule. Boukhara est souvent décrite comme la ville la mieux conservée d'Asie centrale, et les rues de son centre historique, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1993, ressemblent effectivement à ce qu'elles devaient être il y a trois ou quatre siècles.

Boukhara est une ville antique — des traces d'occupation humaine remontent au Ier millénaire avant notre ère — mais c'est sous les Samanides, aux neuvième et dixième siècles, qu'elle connut sa première grande période de splendeur. Capitale de la première grande dynastie musulmane à gouverner l'Asie centrale, Boukhara fut à cette époque l'une des villes les plus importantes du monde islamique, rivalisant avec Bagdad par l'intensité de son activité intellectuelle et artistique. Ibn Sina y naquit et y vécut. Rudaki y composa ses poèmes. Des milliers d'étudiants venaient de tout le monde islamique pour fréquenter ses innombrables madrassas.

L'ark : La Forteresse des Emirs

L'Ark de Boukhara est l'un des monuments les plus impressionnants et les plus chargés d'histoire de tout l'Ouzbekistan. Cette forteresse massive, qui domine le coeur de la vieille ville comme une falaise artificielle, servit pendant des siècles de résidence aux émirs de Boukhara et de centre du pouvoir politique et administratif de la région. Les historiens estiment qu'elle fut occupée en continu depuis le cinquième siècle de notre ère, avec de nombreuses reconstructions et agrandissements successifs.

La forteresse actuelle, dont les murailles en pisé s'élèvent à vingt mètres au-dessus du niveau de la rue, date principalement des dix-septième et dix-huitième siècles. La rampe d'accès qui conduit à l'entrée principale, encadrée de deux tours crénelées, a été empruntée pendant des siècles par les émirs, leurs ministres, leurs soldats et leurs prisonniers. C'est par cette même entrée que les voyageurs européens qui avaient eu l'imprudence de pénétrer à Boukhara sans autorisation furent conduits vers les cellules souterraines — les trous des insectes, comme les appelaient les locaux — où ils pourrissaient parfois des années avant d'être soit libérés, soit décapités sur la place devant l'Ark.

Deux officiers britanniques, le colonel Stoddart et le capitaine Connolly, connurent ainsi un sort tragique à Boukhara en 1842. Envoyés en mission diplomatique auprès de l'émir Nasrullah Khan dans le contexte du Grand Jeu russo-britannique, ils furent emprisonnés pendant plusieurs années dans le fossé aux insectes — une fosse remplie de vermines venimeuses — avant d'être décapités sur la place devant l'Ark en juin 1842. Leur histoire, racontée dans de nombreux livres et articles depuis lors, illustre la position de Boukhara comme enjeu stratégique du Grand Jeu.

Aujourd'hui, l'Ark abrite plusieurs musées : musée de la numismatique, musée d'archéologie, galeries retraçant l'histoire de l'émirat. Les visiteurs peuvent circuler dans les cours intérieures et les salles d'apparat, imaginer l'animation de la cour de l'émir et réfléchir à l'histoire tourmentée de cette forteresse qui fut finalement prise par les Bolchéviques en 1920 lors d'un bombardement aérien — le premier de l'histoire de l'Asie centrale.

Le Minaret Kalon : La Tour de la Mort

Le minaret Kalon, dont le nom signifie le Grand en tadjik, est le symbole de Boukhara. Construit en 1127 par le sultan Arslan Khan des Karakhanides, ce minaret de quarante-sept mètres de hauteur est l'une des plus belles et des plus importantes constructions islamiques médiévales d'Asie centrale. Son fût cylindrique, légèrement effilé vers le sommet, est décoré de quatorze frises horizontales en briques formant des motifs géométriques dont chacun est différent du précédent — une démonstration de la virtuosité des briquetiers et architectes de l'époque.

Le minaret servait non seulement à appeler les fidèles à la prière, mais aussi de phare pour guider les caravanes se déplaçant dans le désert la nuit. Il fut pendant des siècles le point de repère visible de plus loin à Boukhara, et sa silhouette dans le ciel du désert signalait aux caravaniers épuisés qu'ils approchaient enfin de la sécurité et de l'abondance de la grande cité.

Il porta aussi longtemps le surnom inquiétant de minaret de la mort, car il était utilisé pour exécuter les condamnés à mort : on les précipitait du sommet dans les rues en contrebas. Cette pratique est attestée jusqu'au début du vingtième siècle.

La légende de Gengis Khan s'inclinant devant le minaret est l'une des plus célèbres d'Asie centrale. Le Grand Khan, impressionné par la beauté de la tour au point d'ordonner qu'elle soit épargnée, aurait incliné la tête en levant les yeux vers le sommet, laissant tomber son casque. En se baissant pour le ramasser, il se retrouva dans une posture d'inclinaison — lui, le conquérant qui n'avait jamais plié le genou devant quiconque. Vraie ou apocryphe, cette histoire témoigne du respect universel qu'inspirait ce monument.

Le Mausolee Samanide

Caché dans un parc un peu à l'écart du centre historique, le mausolée de la dynastied des Samanides est à la fois l'un des monuments les plus anciens et les plus beaux de Boukhara. Construit à la fin du neuvième ou au début du dixième siècle pour Ismaïl Samani, le fondateur de la puissance samanide, et pour sa famille, c'est l'un des rares édifices islamiques de l'Asie centrale à avoir survécu plus de mille ans dans un état de conservation remarquable.

L'architecture du mausolée est une innovation absolue dans l'histoire de l'art islamique : un cube parfait coiffé d'une coupole, avec des tourelles aux quatre coins et des galeries d'arcades décoratives en briques sur les quatre façades. La brique, utilisée ici avec une habileté artisanale extraordinaire, crée par ses dispositions variées des effets de lumière changeants selon l'heure de la journée et la position du soleil. Le matin, les briques sont dans l'ombre et le mausolée semble massif et sombre. Dans l'après-midi, quand le soleil frappe de côté, les jeux d'ombre et de lumière font apparaître des motifs d'une complexité et d'une beauté inattendues.

Lyabi-Hauz : Le Coeur Vivant de Boukhara

Si l'Ark et le minaret Kalon impressionnent par leur grandeur, l'ensemble Lyabi-Hauz séduit par son humanité. Cette place centrale, construite au seizième siècle autour d'un bassin rectangular — le hauz, le mot persan pour un bassin ou réservoir d'eau — est le vrai salon de Boukhara, l'endroit où les habitants et les visiteurs se retrouvent, s'assoient sous les mûriers centenaires, boivent du thé et mangent du plov.

Le nom Lyabi-Hauz signifie au bord du bassin en persan-tadjik. Le hauz lui-même, qui date de 1620, est le dernier des nombreux bassins qui existaient autrefois dans toute la ville et qui servaient à la fois de réservoirs d'eau et de lieux de socialisation. Les autres furent comblés par les Soviétiques au vingtième siècle pour des raisons hygiéniques — les bactéries et les maladies proliféraient dans ces eaux stagnantes. Celui-ci, le plus grand et le mieux situé, fut épargné et restauré.

L'ensemble architectural entourant le Lyabi-Hauz comprend trois monuments du seizième et du dix-septième siècle : la madrassa Nadir Divan-Begi, ornée d'une façade inattendue avec des oiseaux mythologiques et des cerfs, la madrassa Kukeldash — l'une des plus grandes d'Asie centrale — et le khanaqah Nadir Divan-Begi, un couvent de derviches. La statue du personnage folklorique Hodja Nasreddin chevauchant son âne, au bord du bassin, est l'une des images les plus photographiées de toute l'Asie centrale.

Khiva, la Ville Hors du Temps

Si Samarcande est la ville des grandes perspectives et des monuments titanesques, si Boukhara est la ville de la densité historique et de la vie urbaine, Khiva est la ville de l'immobilité. Khiva est gelée dans le temps d'une façon que nulle autre cité d'Asie centrale ne l'est. Ses remparts d'argile couleur de sable entourent un tissu urbain médiéval intact, avec ses ruelles étroites et sinueuses, ses maisons basses aux cours intérieures, ses dizaines de minarets et de dômes qui surgissent au-dessus des toits dans un ciel d'un bleu intense.

Khiva est l'une des destinations les plus isolées de toute l'Ouzbekistan. Située à l'extrémité occidentale du pays, au bord du désert de Kyzylkoum, à plusieurs heures de route de Boukhara, la ville était autrefois un carrefour sur les routes qui reliaient la Russie, l'Iran et les régions centrasiatiques. Elle était aussi une plaque tournante du commerce des esclaves, une activité qui ne prit fin qu'avec l'arrivée des Russes en 1873.

La vieille ville de Khiva, appelée Itchan Kala — l'enceinte intérieure en ouzbek — est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1990, ce qui en fait le premier site ouzbek à avoir reçu cette consécration. Protégée par ses remparts en pisé de deux kilomètres de périmètre, elle est l'une des rares villes entièrement médiévales intactes au monde. Elle fut comparée par certains voyageurs à un musée en plein air — et c'est une comparaison à la fois juste et légèrement réductrice, car Khiva est aussi une ville vivante, avec des habitants qui y résident toujours.

La Mosquee Juma

La mosquée Juma — la Mosquée du Vendredi — est l'une des plus étranges et des plus fascinantes de toute l'Asie centrale. Son architecture est unique en son genre : au lieu d'une grande salle ouverte centrée sur une coupole ou autour d'une cour, elle consiste en une forêt de deux cent treize colonnes en bois sculpté qui soutiennent un plafond plat. L'atmosphère intérieure, avec ces colonnes qui se répètent à l'infini dans la pénombre, est d'une qualité mystérieuse, presque hypnotique.

Les colonnes proviennent d'époques différentes : certaines datent du dixième siècle, les plus récentes du dix-huitième. Chacune est sculptée avec des motifs différents — arabesques, calligraphie, motifs géométriques — et toutes ont une présence et une beauté propres. Le sol est couvert de nattes tressées, et la lumière filtrée par les petites fenêtres crée une atmosphère de recueillement particulièrement intense.

Le Minaret Islam Khoja

Le minaret Islam Khoja, construit en 1910-1911, est le plus haut de Khiva avec ses cinquante-sept mètres. Il fut érigé par Islam Khoja, le vizir du dernier khan de Khiva, Muhammad Rahim Khan II, puis de son fils Isfandiyar Khan. L'ambition déclarée de son commanditaire était de surpasser le minaret Kalon de Boukhara, et il y parvint en hauteur. Le minaret, cerné de bandes horizontales de carreaux de céramique bleu, blanc et turquoise, présente une esthétique rigoureuse et moderne qui contraste avec le traditionnel tissu médiéval de Khiva.

Islam Khoja fut aussi un réformateur qui tenta d'introduire l'école laïque, les hôpitaux et le chemin de fer dans le khanat de Khiva. Ces initiatives lui valurent l'hostilité des conservateurs religieux et il fut assassiné en 1913 par des opposants à ses réformes.

Al-Biruni et Khorezm

La région autour de Khiva — le Khorezm — est l'un des berceaux de la civilisation centrasiatique. C'est ici que naquit en 973 le grand savant Al-Biruni, l'un des génies universels du Moyen Âge. Al-Biruni, dont le nom complet était Abu Raykhan Muhammad ibn Ahmad al-Biruni, passa sa vie dans différentes cours princières de l'Asie centrale et de l'Inde, mais il fut toujours profondément attaché à sa terre natale du Khorezm.

Ses contributions à l'astronomie, à la géographie, aux mathématiques et à l'histoire naturelle furent considérables. Il calcula la circonférence de la Terre à partir des observations des angles d'horizon sur une colline en Inde, obtenant un résultat d'une précision remarquable. Il décrivit avec une précision et une impartialité exceptionnelles la géographie, la religion, les coutumes et les sciences de l'Inde dans son Kitab al-Hind, restant pour les historiens une source primaire inestimable. Il envisagea la possibilité que la Terre tournât sur elle-même avant Copernic.

À Khiva, un musée dédié à Al-Biruni, situé dans le complexe de la mosquée Juma, retrace sa vie et son oeuvre.

La Vallee du Ferghana : Berceau de L'artisanat

La vallée du Ferghana est l'une des régions les plus riches et les plus peuplées d'Asie centrale. Encaissée entre les chaînes du Tian Shan et de l'Alay, irriguée par les affluents du Syr-Daria, cette vallée fertile est depuis des millénaires un foyer de civilisation dense. C'est aussi le berceau de certains des artisanats les plus raffinés et les plus beaux du monde islamique : la soie de Margilan et les céramiques de Rishtan.

Margilan et la Soie Atlas

Margilan est la capitale mondiale de la soie ouzbèke. Cette ville, l'une des plus anciennes de la vallée du Ferghana, est mentionnée dans les sources historiques depuis le dixième siècle comme un grand centre de production soyeuse. Mais la soie est certainement produite ici depuis bien plus longtemps — les vers à soie, ramenés selon la légende de Chine au sixième siècle dans les bâtons creux de pèlerins nestoriens, se sont épanouis dans le climat doux et humide de la vallée du Ferghana.

La soie de Margilan est célèbre pour ses tissus ikat, aussi appelés abr ou atlas en ouzbek. L'ikat est une technique de teinture des fils avant le tissage : les fils de chaîne sont attachés en faisceaux avec des ligatures de résistance qui empêchent certaines zones d'être pénétrées par le colorant. Après la teinture, les ligatures sont retirées et les fils teints sont tissés, créant des motifs aux contours légèrement flous et dégradés qui sont le signe distinctif de ce tissu. Le résultat est un tissu aux couleurs vibrantes et aux motifs d'une beauté extraordinaire — roses et verts, bleus et ors, carmins et oranges — qui a la particularité de changer de teinte selon l'angle de la lumière et du regard.

La technique est longue et laborieuse : un seul mètre de tissu ikat de qualité peut nécessiter plusieurs jours de travail. Le Yodgorlik Silk Factory de Margilan est le principal lieu où les touristes peuvent observer toutes les étapes de la production, depuis la sériciculture — l'élevage des vers à soie sur des mûriers — jusqu'au tissage sur des métiers à tisser traditionnels en bois. On peut y voir les cocons être trempés dans l'eau chaude pour dévider les fils de soie, les fils être teints dans des cuves de couleurs vives, et les tisserandes travailler à leurs métiers avec une habileté et une rapidité épatantes.

En 2017, l'UNESCO reconnut les contributions du Centre artisanal de Margilan à la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La soie atlas de Margilan est devenue un symbole de l'identité nationale ouzbèke et l'un des souvenirs les plus prisés des visiteurs.

La Ceramique de Rishtan

À une heure de route de Margilan, la petite ville de Rishtan est le centre de l'une des plus belles traditions céramiques du monde. Les potiers de Rishtan travaillent une argile rouge locale — particulièrement dense et malléable — et la couvrent d'une glaçure végétale appelée ishkor, obtenue en brûlant des plantes de la région. Cette glaçure naturelle donne aux céramiques de Rishtan leur couleur caractéristique : un bleu turquoise intense tirant sur le cobalt, souvent rehaussé de vert et de brun.

Les motifs peints à la main sur les céramiques de Rishtan sont riches en symbolisme. Les motifs floraux représentent souvent des grenades — symbole d'abondance et de prospérité — ou des tulipes sauvages qui poussent dans les collines autour de la ville. Les motifs géométriques en réseau de losanges et d'étoiles rappellent les grandes traditions de l'art islamique médiéval. Chaque maître potier a son propre registre de motifs, souvent transmis de génération en génération.

En 2023, l'UNESCO a inscrit l'art céramique ouzbek sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, reconnaissant la richesse et la continuité d'une tradition millénaire.

La ville de Kokand, dans la partie occidentale de la vallée du Ferghana, mérite également une visite. Capitale du khanat de Kokand qui gouverna la région de 1709 à 1876, elle possède un beau palais du dix-neuvième siècle, le palais Khudoyar Khan, avec ses cent dix-neuf salles, dont une partie est accessible au public et recèle une belle collection d'arts décoratifs de la période des khans.

Le Karakalpakstan et la Tragedie de la Mer D'aral

Au nord-ouest de l'Ouzbekistan, la République autonome du Karakalpakstan constitue un monde à part. Couvrant environ trente-sept pour cent du territoire national mais ne rassemblant qu'environ cinq pour cent de la population du pays, ce vaste espace de steppe, de désert et de delta fluvial est le territoire des Karakalpaks — un peuple turcique distinct des Ouzbeks, avec leur propre langue, leur propre culture et leurs propres traditions. Leur nom signifie les bonnets noirs, en référence aux coiffures caractéristiques portées traditionnellement par les hommes.

La capitale du Karakalpakstan est Nougous, une ville soviétique sans grand intérêt architectural mais qui abrite l'un des musées les plus fascinants et les plus inattendus du monde. Le musée Igor Savitsky, fondé par un peintre et collectionneur russe arrivé dans la région dans les années 1950, rassemble une collection extraordinaire de plus de cent mille oeuvres d'art. Sa célébrité mondiale repose sur la présence de l'une des plus importantes collections au monde d'avant-garde russe et soviétique du début du vingtième siècle — des milliers de toiles d'artistes qui ont été persécutés, censurés ou exécutés sous Staline, et dont les oeuvres furent sauvées par Savitsky en les dissimulant dans ce musée aux confins du monde, là où les commissaires idéologiques de Moscou ne pensaient pas à regarder.

Mais la tragédie qui domine toute la région du Karakalpakstan est celle de la mer d'Aral. Autrefois le quatrième plus grand lac du monde avec une superficie de soixante-huit mille kilomètres carrés, la mer d'Aral a perdu plus de quatre-vingt-dix pour cent de son volume depuis les années 1960. La cause est simple et dévastatrice : les deux fleuves qui l'alimentaient, le Syr-Daria et l'Amou-Daria, furent massivement détournés à partir des années 1950 pour irriguer les champs de coton et de riz dans les steppes d'Asie centrale, une politique soviétique qui promettait d'enrichir la région mais conduisit à l'une des plus grandes catastrophes environnementales de l'histoire humaine.

Aujourd'hui, les rives de la mer d'Aral sont à plusieurs centaines de kilomètres de l'ancienne côte. Des villages de pêcheurs qui se trouvaient au bord de l'eau sont maintenant entourés d'un désert de sel et de sable. Les bateaux de pêche rouillent depuis des décennies sur le fond asséché de l'ancien lac. Les tempêtes de poussière chargées de sel et de pesticides — résidus des engrais agricoles qui s'étaient dissous dans les eaux du lac — balaient la région et causent des problèmes de santé graves : cancers du larynx et de l'oesophage, maladies rénales, anémie chronique, taux de mortalité infantile parmi les plus élevés du monde.

Des visites organisées au bord du Muynak, ancienne ville de pêcheurs aujourd'hui à cent cinquante kilomètres de l'eau, permettent aux voyageurs de constater de leurs propres yeux l'ampleur de cette catastrophe. Le cimetière de bateaux de Muynak — une dizaine d'épaves de bateaux de pêche posées sur le sable blanc d'un ancien fond marin — est devenu l'une des images les plus symboliques de la dégradation environnementale causée par les politiques agricoles soviétiques.

La bonne nouvelle est que les efforts de restauration entrepris depuis les années 1990, notamment la construction du barrage de Kokaral par le Kazakhstan dans la partie nord du lac, ont permis une petite remontée du niveau des eaux dans le secteur nord. Une modeste renaissance de la pêche et de la faune aquatique est observée dans cette partie du lac. Mais la partie sud, qui appartient à l'Ouzbekistan et au Turkménistan, est condamnée à rester un désert de sel pour des générations.

Les forteresses khorezmiennes dispersées dans le désert de Kyzylkoum constituent une autre raison de visiter le Karakalpakstan. Ces fortifications, dont les plus importantes sont Toprak-Kala, Ayaz-Kala et Koy-Krylgan-Kala, remontent pour la plupart au premier millénaire avant notre ère et aux premiers siècles de notre ère. Bâties en argile crue sur des rochers, elles se dressent au-dessus des plaines désertiques comme des sculptures monumentales, témoins silencieux de la civilisation khorezienne qui florissait ici bien avant l'arrivée de l'islam.

La Cuisine Ouzbekise : Un Festin de la Route de la Soie

La cuisine ouzbèke est l'une des plus riches, des plus savoureuses et des plus généreuses d'Asie centrale. Elle reflète la position géographique du pays au croisement des traditions culinaires persane, turque, mongole, russe et chinoise, tout en conservant des saveurs et des techniques propres qui lui confèrent une identité forte et immédiatement reconnaissable.

Le Plov : Le Plat Sacre

Le plov est bien plus qu'un plat en Ouzbekistan — c'est un rite social, un symbole d'identité nationale et un patrimoine culturel vivant. En décembre 2016, l'UNESCO a inscrit le plov sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Il n'existe pas un plov ouzbek mais des centaines, chaque ville et chaque famille ayant ses propres variantes, proportions et secrets de fabrication.

La base du plov est toujours la même : du riz, de l'huile de coton ou de la graisse de mouton, des carottes, des oignons et de la viande — généralement du mouton ou de l'agneau, parfois du boeuf ou du poulet. Mais les variantes régionales sont nombreuses : le plov de Tachkent utilise davantage d'huile et de carottes que celui de Samarcande, qui est plus sec. Le plov de Ferghana est plus épicé. Le plov de mariage, le kazanplov, cuit dans d'immenses chaudrons sur des feux de bois et nourrit des centaines d'invités à la fois.

La préparation du plov est un rituel très précis : l'huile doit être chauffée à la bonne température, les oignons doivent être saisis à point, les carottes doivent être coupées en julienne et non râpées, la viande doit être bien dorée, et le riz doit être lavé et trempé avant d'être versé dans le kazan — le grand chaudron en fonte. L'ensemble doit mijoter à couvert à feu doux pendant un long moment, sans être remué, jusqu'à ce que le riz ait absorbé tout le liquide. Le résultat, quand tout a été fait comme il faut, est un plat aux grains de riz distincts et parfumés, à la viande fondante et aux carottes sucrées, avec un fond légèrement caramélisé et croustillant — le taddik — qui est la partie la plus prisée par les connaisseurs.

La Samsa et la Street Food

La samsa est le en-cas de rue par excellence en Ouzbekistan. Cette pâtisserie feuilletée en forme de triangle ou de demi-lune est cuite dans un four tandour — le four cylindrique en argile commun à toute l'Asie centrale et au Moyen-Orient — ce qui lui donne une texture à la fois croustillante à l'extérieur et moelleuse à l'intérieur. La farce traditionnelle est à base de mouton haché, d'oignons et de graisse de mouton, généreusement assaisonnée de cumin et de poivre noir. Certaines varsions sont préparées avec du boeuf, du poulet, des pommes de terre ou de la citrouille.

La samsa se mange chaud, à la sortie du four, et la scène d'un vendeur de rue tirant des samsas brûlants d'un tandour avec une longue spatule recourbée est l'une des images les plus caractéristiques des bazars ouzbeks. Le marché Chorsu de Tachkent, le bazar Siab de Samarcande et les marchés couverts de Boukhara sont les meilleurs endroits pour les déguster.

Le Lagman, les Manti et le Chachlik

Le lagman est une soupe de nouilles tirées à la main, héritée des Ouïghours de Chine, que l'on retrouve dans toute l'Asie centrale. En Ouzbekistan, les nouilles de lagman sont d'une longueur et d'une élasticité impressionnantes, obtenues par étirement répété de la pâte jusqu'à obtenir des fils de plusieurs mètres. Elles sont servies dans un bouillon riche en légumes et en viande — aubergines, tomates, poivrons, pommes de terre, oignons, agneau ou boeuf — et assaisonnées de vinaigre et d'herbes fraîches. Le lagman peut être servi soit en soupe, soit sauté à la poêle, la variante dite kourdak.

Les manti sont les grands raviolis à la vapeur d'Asie centrale, parents des dumplings chinois et des momo tibétains. En Ouzbekistan, ils sont généralement plus grands que leurs cousins d'autres cuisines, avec une farce de mouton haché et d'oignons crus — les oignons crus sont essentiels pour la jutosité de la farce — et servi avec une noix de beurre fondu et du vinaigre de raisin. La cuisson à la vapeur dans un empilement de casseroles spéciales perforées donne aux manti une texture tendre et légèrement translucide.

Le chachlik — les brochettes grillées sur charbon de bois — est la grande passion carnivore de l'Ouzbekistan. Les longues brochettes de mouton ou d'agneau grillées lentement au-dessus de charbons ardents, retournées régulièrement et badigeonnées d'eau salée pour éviter le dessèchement, sont un spectacle et un arôme irrésistibles dans les rues des villes ouzbèkes. Le chachlik de foie, de rein ou de coeur, légèrement épicé, est particulièrement prisé des connaisseurs.

Le Pain Non

Le pain non — du persan nan, le pain — est l'aliment fondamental de la table ouzbèke. Chaque repas commence et finit avec le pain, et le non est l'objet d'une vénération et de rituels qui témoignent de son importance dans la culture locale. On ne pose jamais le pain à l'envers — c'est un signe de mauvais augure. On ne jette pas de pain par terre. On ne met pas le pain sur la table tant que les convives ne sont pas assis.

Le pain ouzbek est un pain plat et rond, cuit dans un four tandour, avec une croûte dorée et craquante et un coeur moelleux. La partie centrale est marquée d'un motif décoratif imprimé avec un tampon en bois sculpté — le patir — qui laisse des indentations qui permettent au pain de cuire uniformément sans trop gonfler. Chaque région et chaque boulanger a son propre motif caractéristique. Le pain de Samarcande, dit-on, a un goût particulier qu'on ne retrouve nulle part ailleurs — une persistance locale peut-être liée à la qualité de l'eau de la ville.

Le Thé et les Douceurs

Le thé vert — kok choy — est la boisson nationale de l'Ouzbekistan, consommée à toute heure du jour dans des bols en céramique sans anse. Il est toujours servi sans sucre, mais accompagné d'une assiette de sucreries : halva, noix et raisins secs, nougat à base de miel et de noix, bonbons durs de toutes les couleurs. Dans les maisons et les tchaïkhanas — les maisons de thé — le thé est le vecteur de la socialisation et de la conversation.

L'halva ouzbèke, à base de farine de blé, d'huile et de sucre, est différente de l'halva à base de sésame du Moyen-Orient. Les pâtisseries ouzbèkes comprennent également le chak-chak, des petits morceaux de pâte frits et liés avec du miel, et le navat, un sucre cristallisé autour d'un fil de coton qui se présente en grandes stalactites translucides de couleur ambrée.

La cuisine ouzbèke ne serait pas complète sans la mention des soupes : le mastava, une soupe de riz et de légumes avec de la viande et de la tomate, le shurpa, un bouillon de mouton aux légumes-racines servi avec de grands morceaux de viande sur l'os, et la moshkichiri, une soupe de pois et de riz qui est l'une des préparations les plus anciennes de la cuisine locale.

Les Sites du Patrimoine Mondial de L'unesco

L'Ouzbekistan possède sept sites inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO — un chiffre remarquable pour un pays de cette taille et qui témoigne de la richesse exceptionnelle de son héritage culturel et naturel.

Le premier site à avoir été reconnu, en 1990, est l'Itchan Kala de Khiva — la vieille ville fortifiée dont nous avons déjà parlé. La même année, le Parc national d'Ugam-Chatkal, qui protège les écosystèmes montagneux de la chaîne du Tian Shan occidental, fut également inscrit. Ce parc naturel, d'une superficie de cinq cent soixante-quatorze mille hectares, abrite des forêts de genévriers, des prairies alpines et une faune remarquable comprenant des ours bruns, des loups, des lynx et des aigles.

En 1993, le centre historique de Boukhara fut inscrit à son tour, reconnaissant la richesse exceptionnelle de ce tissu urbain médiéval où plus de cent quarante monuments historiques sont concentrés dans un rayon de quelques kilomètres. L'UNESCO souligna notamment la conservation remarquable de l'ensemble architectural et l'authenticité du tissu urbain.

Le centre historique de Chakhrisabz fut inscrit en 2000. Ville natale de Tamerlan, Chakhrisabz possède de nombreux vestiges de la grandeur timouride, notamment les ruines du palais Ak-Saraï — le Palais Blanc — que Tamerlan fit construire comme résidence d'été et dont les deux portes monumentales, hautes de vingt-deux mètres, subsistent encore, vestige d'un édifice qui mesurait plus de cinquante mètres de hauteur à son apogée.

En 2001, Samarcande reçut sa reconnaissance UNESCO sous la désignation Samarcande — Carrefour des cultures, qui insiste sur le rôle unique de la ville comme point de rencontre de civilisations et d'influences artistiques diverses.

En 2016, l'Ouzbekistan intégra le site transnational du Tian Shan occidental, partageant ce bien avec le Kazakhstan et le Kirghizistan. Cette zone de montagne de plus de quinze millions d'hectares, l'une des régions montagneuses les plus vastes et les plus intactes d'Asie centrale, est le berceau de nombreuses espèces végétales et animales endémiques.

Enfin, en 2023, le Corridor Zarafshan-Karakoum fut inscrit comme site du patrimoine mondial naturel, reconnaissant l'importance écologique de ce corridor de biodiversité qui s'étend le long du fleuve Zerafshan à travers les plaines arides entre Samarcande et la mer d'Aral.

En dehors de son patrimoine matériel inscrit à l'UNESCO, l'Ouzbekistan possède également de nombreux éléments inscrits sur la Liste du patrimoine culturel immatériel : le plov, la soie atlas de Margilan, la céramique ouzbèke, la musique classique Shashmaqam de Boukhara et Samarcande, le métier à tisser et les traditions du tapis de soie, et bien d'autres.

Informations Pratiques Pour le Voyageur

Formalites D'entree et Visa

L'Ouzbekistan a considérablement simplifié ses formalités d'entrée depuis 2017. Les ressortissants de plus de quatre-vingt-dix pays peuvent entrer sur le territoire ouzbek sans visa pour des séjours touristiques allant jusqu'à trente jours. Cette liste comprend tous les pays de l'Union européenne, le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie et de nombreux autres. Les ressortissants français, belges, suisses et canadiens francophones n'ont donc pas besoin de visa pour visiter l'Ouzbekistan dans le cadre d'un séjour touristique de courte durée.

Pour les nationalités qui nécessitent un visa, la procédure de demande d'e-visa en ligne sur le site du gouvernement ouzbek est simple, rapide et peu coûteuse.

À l'arrivée, toutes les accommodations — hôtels, maisons d'hôtes, appartements loués — sont tenues d'enregistrer les voyageurs étrangers auprès des autorités. Cet enregistrement se fait automatiquement à l'hôtel, qui remet au voyageur une fiche d'enregistrement à conserver précieusement. En cas de séjour chez des particuliers ou dans des appartements loués en dehors des structures officielles, l'enregistrement doit être effectué personnellement dans un bureau de police local.

Comment Se Deplacer

Le réseau ferroviaire ouzbek est le moyen de transport le plus confortable et le plus pratique pour les voyages entre les grandes villes. La compagnie nationale de chemin de fer UTY exploite des trains à grande vitesse Afrosiyob — baptisés ainsi en hommage au héros légendaire de l'épopée centrasiatique — entre Tachkent, Samarcande et Boukhara. Ces trains, similaires aux TGV européens, couvrent la distance Tachkent-Samarcande en un peu plus d'une heure et quart, et celle de Samarcande à Boukhara en environ une heure et demie. La qualité de service et le confort sont excellents. Il est fortement recommandé de réserver les billets plusieurs semaines à l'avance, surtout en haute saison, car les trains affichent souvent complet.

Pour Khiva, qui n'est pas desservie par les trains à grande vitesse, les options sont un vol depuis Tachkent ou Ourguentch (l'aéroport le plus proche de Khiva) ou un trajet en voiture depuis Boukhara d'environ cinq à six heures.

Le réseau aérien domestique d'Uzbekistan Airways dessert toutes les grandes villes du pays. Les taxis et les voitures de location avec chauffeur sont disponibles partout et constituent un excellent moyen de visiter les sites en dehors des centres-villes. L'application de covoiturage Yandex Go est largement utilisée dans les grandes villes.

Hebergement

L'Ouzbekistan offre désormais une gamme complète d'hébergements, des palaces cinq étoiles aux maisons d'hôtes traditionnelles en passant par des hôtels de qualité intermédiaire.

Les meilleures expériences d'hébergement sont souvent celles offertes par les demeures historiques restaurées. À Boukhara et à Khiva en particulier, de nombreuses maisons traditionnelles autour des grands monuments historiques ont été transformées en maisons d'hôtes ou en petits hôtels. Séjourner dans une de ces demeures, avec leur cour intérieure ornée d'un bassin, leurs chambres décorées de broderies et de moucharabiehs sculptés, est une expérience inoubliable.

Monnaie et Budget

La monnaie nationale est le som ouzbek (UZS). Depuis la libéralisation monétaire de 2017, le taux de change est déterminé par le marché et les changes sont facilement disponibles dans les banques, les hôtels et les bureaux de change autorisés. Il n'est plus nécessaire de recourir au marché parallèle comme c'était le cas sous Karimov.

L'Ouzbekistan est une destination très abordable pour les voyageurs occidentaux. Un budget quotidien de trente à cinquante dollars par personne est largement suffisant pour un voyage confortable incluant l'hébergement, les repas et les transports locaux. Les repas dans les restaurants locaux coûtent généralement entre trois et dix dollars. Les entrées dans les musées et les sites historiques sont modestes.

Sante et Securite

L'eau du robinet n'est pas potable dans les villes ouzbèkes. Il est recommandé de boire exclusivement de l'eau en bouteille ou de purifier l'eau localement. Les aliments crus doivent être consommés avec précaution dans les zones rurales.

L'Ouzbekistan est un pays sûr pour les touristes. La criminalité reste faible, notamment les violences contre les étrangers. Le harcèlement des touristes, fréquent dans certaines destinations, est rare en Ouzbekistan. Les autorités locales sont généralement accueillantes envers les visiteurs étrangers.

Langue et Communication

La langue officielle est l'ouzbek, une langue turque. Le russe, héritage de la période soviétique, reste largement parlé dans les villes, notamment parmi les personnes âgées et les professionnels. Le tadjik, une langue persane, est parlé à Boukhara et Samarcande par une partie de la population.

L'anglais est de moins en moins rare dans les hôtels et les sites touristiques des grandes villes, mais il reste peu parlé dans les zones rurales. Le français est très peu parlé. Apprendre quelques mots d'ouzbek ou de russe avant le voyage est une marque de respect appréciée et facilite les interactions quotidiennes.

Respecter les Coutumes

L'Ouzbekistan est un pays à majorité musulmane, et bien que l'islam y soit pratiqué de façon généralement modérée, il convient de respecter certaines coutumes. Lors des visites dans les mosquées et les complexes religieux, il est nécessaire de se déchausser et de se couvrir les épaules et les genoux. Les femmes doivent généralement se couvrir la tête dans les lieux de prière. Le Ramadan, qui varie en date selon le calendrier lunaire, est observé par beaucoup d'Ouzbeks, et il est respectueux de ne pas manger, boire ou fumer en public pendant cette période.

La photographie est généralement bienvenue, mais il est toujours poli de demander l'autorisation avant de photographier des personnes, en particulier des femmes âgées dans les zones rurales.

Meilleure Periode de Visite

Le printemps — d'avril à juin — et l'automne — de septembre à novembre — sont les meilleures périodes pour visiter l'Ouzbekistan. Les températures sont agréables, les paysages sont beaux et les sites ne sont pas surchargés.

Les festivités du Navruz, le Nouvel An persan célébrée le vingt et un mars, sont l'occasion d'assister à des spectacles traditionnels, des danses, des compétitions de lutte et des festins collectifs dans toutes les villes du pays. Les festivals de musique et d'artisanat se tiennent principalement au printemps et en automne.

Architecture et Arts : L'heritage Timouride

L'architecture timouride est l'une des grandes contributions de l'Asie centrale à l'histoire universelle de l'art. Développée principalement entre le quatorzième et le seizième siècle sous l'impulsion des souverains timourides, elle se caractérise par l'utilisation massive de carreaux de céramique émaillée dans des tonalités de bleu, turquoise, vert et or, par des portails monumentaux en arcs brisés flanqués de minarets, et par des coupoles cannelées ou bulbeuses qui dominent les skylines des villes centrasiatiques.

L'innovation technique majeure de l'architecture timouride réside dans la maîtrise de la grande coupole. Les architectes de cette période mirent au point des systèmes constructifs permettant d'élever des coupoles de diamètre considérable — jusqu'à quarante mètres — sur des tambours cylindriques de grande hauteur, créant des silhouettes immédiatement identifiables qui devinrent le symbole de la puissance et de la piété des souverains. La grande coupole du Gour-é-Amir, celle de la mosquée Bibi-Khanym, celle de la Tilla-Kari du Régistan — toutes ces formes ont influencé l'architecture islamique sur des siècles et dans des régions aussi éloignées que l'Inde moghole et la Perse safavide.

La céramique architecturale timouride atteint dans les monuments de Samarcande et de Boukhara des sommets de perfection technique et artistique qui n'ont jamais été égalés. Les artisans céramistes, venus de toutes les régions de l'empire de Tamerlan, maîtrisaient des techniques de glaçure et de cuisson d'une précision extraordinaire. Le bleu cobalt profond, obtenu à partir d'oxyde de cobalt, le turquoise lumineux, le blanc pur, le vert, le brun et l'or sont assemblés en motifs géométriques d'une rigueur mathématique, en arabesques florales d'une infinie subtilité, et en inscriptions coraniques à la calligraphie impeccable.

L'artisanat ouzbek ne se limite pas à la céramique et à la soie. La sculpture sur bois est une tradition séculaire particulièrement développée dans la région de Khiva et dans la vallée du Ferghana. Les portes et les colonnes en bois sculpté de la mosquée Juma de Khiva illustrent la virtuosité de cette tradition. La broderie suzani — des grandes pièces de tissu brodées de motifs floraux en fils de soie colorés — est l'un des arts textiles les plus beaux et les plus reconnaissables d'Asie centrale. Chaque suzani est une oeuvre unique, souvent travaillée collectivement par les femmes d'une famille pendant des mois ou des années.

L'orfèvrerie, la dinanderie, la gravure sur métal et la fabrication de couteaux traditionnels — notamment les couteaux de Chust, dans la vallée du Ferghana, réputés dans toute l'Asie centrale — complètent ce panorama de l'artisanat ouzbek dont la richesse et la variété témoignent de plusieurs siècles de tradition et d'excellence technique.

La Musique et les Traditions Vivantes

La musique ouzbèke est une autre dimension essentielle de la richesse culturelle du pays. La grande tradition musicale classique de Boukhara et Samarcande, le Shashmaqam — les six modes — est une musique vocale et instrumentale d'une sophistication et d'une élaboration qui l'ont fait inscrire au patrimoine immatériel de l'UNESCO en 2003. Le Shashmaqam est une forme musicale ancienne qui combine poésie persane et ouzbèke, mélodies modales complexes et rythmes élaborés. Ses interprètes, formés pendant de nombreuses années dans une tradition d'apprentissage oral direct entre maître et disciple, jouent sur des instruments comme le dotar à deux cordes, le setor à quatre cordes, le rubab, le tanbur et les percussions du doira.

La musique populaire ouzbèke est plus accessible et plus festive. Les chansons traditionnelles accompagnent les mariages, les fêtes du Navruz et les rassemblements communautaires. Les orchestres qui animent ces festivités associent instruments traditionnels et claviers électroniques dans un mélange caractéristique de l'Asie centrale contemporaine.

La danse classique ouzbèke, avec ses mouvements complexes des mains et des poignets inspirés des mudras de l'Inde bouddhiste, transmis via les routes de la soie, ses déplacements gracieux et ses costumes somptueux de velours brodé, est l'une des formes chorégraphiques les plus raffinées d'Asie. Des spectacles de danse sont régulièrement organisés pour les touristes dans les grandes villes, mais les mariages ouzbeks, qui durent parfois plusieurs jours et réunissent des centaines d'invités, restent l'occasion la plus authentique d'assister à ces traditions vivantes.

Le navruz, le Nouvel An persan célébré le vingt et un mars, est la fête la plus importante du calendrier culturel ouzbek. Les célébrations comprennent des spectacles de danse et de musique, des compétitions de lutte ouzbèke — le kurash — et de jeux équestres comme le kok-buri ou la lutte équestre, et la préparation et le partage de plats de fête comme le sumalak, une préparation à base de germes de blé qui mijote pendant de nombreuses heures et dont la préparation est l'occasion d'un rassemblement communautaire festif.

Vers Un Tourisme Durable et Responsable

Le développement touristique rapide de l'Ouzbekistan depuis 2017 pose des questions importantes sur la durabilité et la préservation du patrimoine. Les sites les plus célèbres, comme le Régistan ou le centre historique de Boukhara, attirent des flux de visiteurs qui peuvent être importants en haute saison. Il est essentiel que ce développement se fasse dans le respect des monuments, des écosystèmes et des communautés locales.

Plusieurs initiatives positives sont à noter. Le gouvernement ouzbek a investi des sommes considérables dans la restauration et la conservation des monuments historiques. Des programmes de formation des guides et des professionnels du tourisme ont été mis en place. Des projets d'écotourisme se développent dans les parcs naturels de montagne et dans les zones rurales.

Les voyageurs soucieux d'un tourisme responsable peuvent contribuer positivement en choisissant de loger dans des maisons d'hôtes locales plutôt que dans les grands hôtels internationaux, en achetant des artisanats directement auprès des artisans plutôt que dans les boutiques de souvenirs industriels, en engageant des guides locaux qui maîtrisent vraiment l'histoire et la culture de leur région, et en respectant les règles de visite dans les mosquées et les monuments religieux.

L'Ouzbekistan offre également de belles possibilités de tourisme vert dans ses parcs nationaux et ses zones montagneuses. Les randonnées dans le Parc national d'Ugam-Chatkal, les excursions dans les montagnes du Zarafshan autour de Samarcande, les circuits à travers les paysages semi-désertiques du Karakalpakstan permettent de découvrir des paysages naturels d'une grande beauté souvent inconnus des voyageurs.

La communauté des voyageurs indépendants a été l'une des premières à redécouvrir l'Ouzbekistan au tournant des années 2000, bien avant l'ouverture officielle de 2017. Ces pionniers ont tracé des itinéraires et entretenu des blogs et des carnets de voyage qui ont inspiré des générations de voyageurs. Aujourd'hui, le pays est devenu suffisamment accessible pour les voyageurs autonomes, avec une infrastructure d'accueil qui s'est considérablement développée, tout en conservant un caractère authentique qui ravit ceux qui quittent les sentiers battus.

Un voyage en Ouzbekistan est toujours une expérience transformatrice. Que l'on soit archéologue amateur, passionné d'histoire de l'islam, amoureux d'architecture, curieux de gastronomie ou simplement en quête de beauté et d'authenticité, le pays offre une profusion de découvertes qui dépasse régulièrement les espérances des voyageurs. L'hospitalité ouzbèke — la générosité spontanée, le sens du partage et l'accueil chaleureux que les Ouzbeks réservent à leurs hôtes — reste l'un des souvenirs les plus durables que les voyageurs rapportent de ce pays. Un verre de thé vert partagé avec un habitant dans la cour d'une maison de Boukhara, une conversation improvisée avec un artisan de Khiva, un repas de plov servi dans une salle décorée de broderies à Samarcande — ces moments simples et humains sont souvent, au bout du compte, ceux qui comptent le plus.

Shakhrisabz : La Ville Natale de Tamerlan

À quatre-vingts kilomètres au sud de Samarcande, de l'autre côté des monts du Zarafshan, la ville de Chakhrisabz — dont le nom signifie ville verte en persan — occupe une place particulière dans l'histoire ouzbèke : c'est le lieu de naissance de Tamerlan, et c'est ici qu'il rêvait de construire sa résidence principale, son palais de splendeur suprême.

Le palais Ak-Saraï — le Palais Blanc — fut commencé en 1380 sur ordre de Tamerlan. Sa construction dura des décennies et ne fut jamais vraiment achevée. Ce que l'on peut voir aujourd'hui — deux piliers colossaux hauts de vingt-deux mètres, couverts de mosaïques de céramique bleue et dorée, qui s'élèvent au-dessus d'un vaste espace vide — n'est que le vestibule de l'entrée monumentale. Le reste du palais fut détruit par Shahrukh, successeur de Tamerlan, jaloux de la gloire de son père ou inquiet de cette concurrence potentielle à sa propre capitale de Hérat. Ces deux porches qui subsistent donnent une idée de la démesure des ambitions architecturales de Timour : si l'entrée seule était de cette taille, que devait être le bâtiment principal ?

Chakhrisabz possède également le complexe Dor us-Saodat — Siège de la Fortune — qui abrite la tombe du fils préféré de Tamerlan, Jahangir, mort jeune, ainsi que les fondations d'une grande salle funéraire que Timour avait fait préparer pour lui-même avant de finir enterré à Samarcande. Le complexe comprend aussi le mausolée Shamsad-Din Kulal, le maître spirituel de Tamerlan.

L'inscription de Chakhrisabz au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2000 a été suivie d'importants travaux de restauration qui ont transformé le centre historique de la ville. Ces travaux, qui ont démoli des bâtiments soviétiques pour dégager les vues sur les monuments et planté des espaces verts, ont été controversés par certains experts du patrimoine qui estiment que la restauration a modifié le tissu urbain historique de façon excessive. C'est un débat que connaissent de nombreux sites du patrimoine mondial dans les pays en développement, entre le désir de rendre les monuments accessibles et attractifs et la nécessité de préserver leur authenticité.

Plongee Dans la Vie Quotidienne Ouzbeke

Au-delà des monuments, le voyage en Ouzbekistan est aussi une plongée dans une manière de vivre encore très communautaire et hospitalière. La mahalla — le quartier résidentiel traditionnel organisé autour de liens communautaires forts — reste la cellule de base de la vie sociale ouzbèke. Dans les mahallas, les habitants se connaissent tous, s'entraident lors des fêtes et des deuils, partagent des repas collectifs et maintiennent des espaces publics communs. Cette organisation communautaire, qui prédate largement l'islam et remonte aux premières formes d'organisation sociale sédentaire dans les oasis centrasiatiques, donne aux villes ouzbèkes une chaleur et une cohésion sociales particulières.

Le bazar est le coeur de la vie sociale et économique dans toutes les villes ouzbèkes. Dans les bazars, on ne vient pas seulement acheter et vendre — on discute, on négocie, on boit du thé, on récupère les nouvelles du quartier et du pays. Les marchés ouzbeks sont des lieux d'une extraordinaire diversité et d'une intense activité : marchandes de pain fraîchement sorti du tandour, vendeurs de légumes empilés en pyramides colorées, bouchers aux carcasses de mouton suspendues, épiciers aux bocaux de confits et de cornichons, artisans proposant des tissus et des ustensiles. L'Alayski bazar de Tachkent, le Siab bazar de Samarcande et le Degriz bazar de Boukhara sont des expériences sensorielles et humaines qu'aucun musée ne peut remplacer.

La tchaïkhana — la maison de thé — est l'institution sociale par excellence en Ouzbekistan. Ces établissements, souvent aménagés sous des arbres ombrageux avec des tables basses et des coussins, sont des lieux de rencontre et de discussion où les hommes surtout, mais aussi les familles et les touristes, passent des heures à boire du thé et à converser. Certaines tchaïkhanas historiques de Boukhara et de Samarcande, installées dans des bâtiments anciens au bord de bassins ou de fontaines, offrent un cadre d'une beauté et d'une tranquillité incomparables pour s'arrêter après une journée de visites.