
Développement Économique : Théories, Modèles et L'écart Mondial de Développement
Introduction : Comprendre le Développement Économique Dans Un Monde Divisé
Le développement économique compte parmi les sujets les plus fondamentaux et les plus débattus de toute la géographie humaine. Il soulève une question qui, depuis des siècles, hante philosophes, économistes, politiciens et chercheurs du monde entier : pourquoi certains pays sont-ils riches tandis que d'autres demeurent pauvres ? Cette interrogation n'est pas simplement académique. Elle touche à la vie quotidienne de milliards d'êtres humains, à leurs chances de survie, à leur accès à la nourriture, aux soins de santé, à l'éducation, à la sécurité et à la dignité. Elle détermine si un enfant grandira en bonne santé ou souffrira de malnutrition, s'il ira à l'école ou travaillera dès son jeune âge, s'il vivera jusqu'à un âge avancé ou mourra prématurément d'une maladie parfaitement évitable.
Considérons deux enfants nés le même jour dans deux pays différents. Le premier voit le jour en Norvège, un pays d'Europe du Nord où le revenu moyen par habitant dépasse cent mille dollars par an, où l'espérance de vie flirte avec les quatre-vingt-trois ans, où le système éducatif est l'un des plus performants au monde, où les hôpitaux offrent des soins de pointe accessibles à tous, et où les institutions démocratiques garantissent des droits fondamentaux solides. Le second naît au Niger, un pays enclavé du Sahel africain où le revenu moyen par habitant est inférieur à six cents dollars par an, où l'espérance de vie à la naissance n'atteint pas soixante ans, où une grande partie de la population n'a pas accès à l'eau potable ni à l'électricité, et où la malnutrition infantile reste alarmante. Ces deux enfants n'ont pas choisi leur lieu de naissance, et pourtant ce seul hasard géographique déterminera en grande partie l'arc de leur vie entière. L'écart entre leurs perspectives respectives illustre de façon saisissante l'inégalité colossale qui caractérise notre monde contemporain.
Cette inégalité est, à bien des égards, le fait central de la géographie humaine à l'échelle mondiale. Elle n'est pas le fruit du hasard ni d'une supposée différence de valeurs ou de capacités entre les peuples. Elle est le résultat de processus historiques complexes, d'héritages coloniaux, de structures économiques mondiales, de choix politiques et institutionnels, de dynamiques géographiques et environnementales, et de relations de pouvoir qui se sont construites et transformées sur plusieurs siècles. Comprendre ces processus, c'est comprendre comment le monde fonctionne et pourquoi il est organisé comme il l'est aujourd'hui.
Il convient cependant d'emblée de nuancer ce tableau. Si l'inégalité reste massive et douloureuse, le monde a néanmoins connu des progrès remarquables au cours des dernières décennies. En 1990, environ trente-six pour cent de la population mondiale vivait dans ce que la Banque mondiale définit comme la pauvreté extrême, c'est-à-dire avec moins d'un dollar quatre-vingt-dix par jour en termes de parité de pouvoir d'achat. Ce chiffre, déjà scandaleux par son ampleur, a chuté de façon spectaculaire pour atteindre environ huit à dix pour cent en 2019, soit peu avant que la pandémie de Covid-19 ne vienne enrayer temporairement cette tendance. En termes absolus, des centaines de millions de personnes ont été arrachées à la misère la plus profonde, principalement en Asie orientale et du Sud-Est, et notamment en Chine et en Inde. Des maladies autrefois dévastatrices ont été éradiquées ou considérablement réduites. La mortalité infantile a reculé dans presque toutes les régions du globe. La scolarisation a progressé. L'accès à l'électricité et aux communications s'est étendu à des territoires qui en étaient totalement privés il y a quelques décennies.
Ces progrès sont réels et méritent d'être reconnus. Ils témoignent de ce que des politiques publiques volontaristes, des investissements ciblés dans les infrastructures et la santé, des avancées technologiques et une intégration économique mondiale bien gérée peuvent accomplir. Mais ils ne doivent pas masquer ce qui reste à faire ni les nouvelles tensions qui émergent. Les inégalités au sein des pays ont souvent augmenté même là où la pauvreté absolue reculait. Les effets du changement climatique menacent de renverser des décennies de progrès dans les régions les plus vulnérables. Et la pandémie de 2020-2021 a rappelé avec brutalité à quel point les acquis du développement peuvent être fragiles.
Cet article se propose d'explorer le développement économique sous toutes ses facettes géographiques et théoriques. Nous commencerons par examiner comment on mesure le développement, en analysant les forces et les limites des indicateurs les plus courants, du Produit Intérieur Brut au très influent Indice de Développement Humain. Nous cartographierons ensuite les grandes configurations spatiales du développement mondial, en identifiant les régions les plus avancées et les plus marginalisées, et en cherchant à comprendre pourquoi les richesses et les retards se concentrent là où ils se concentrent. Nous plongerons ensuite dans les grands cadres théoriques qui ont tenté d'expliquer et de guider le développement : la théorie de la modernisation et ses présupposés évolutionnistes, la théorie de la dépendance et son regard critique sur les rapports Nord-Sud, le modèle de l'État développeur incarné par certains pays d'Asie orientale, et le post-Consensus de Washington qui cherche à dépasser les recettes néolibérales des années 1980 et 1990. Nous analyserons le rôle de l'aide étrangère, du commerce international, de la microfinance et de l'économie informelle dans les trajectoires de développement. Enfin, nous accorderons une attention particulière à la dimension de genre, souvent négligée, qui est pourtant centrale à toute compréhension sérieuse du développement humain.
L'enjeu de cette exploration est considérable. Dans un monde où les inégalités menacent la cohésion sociale et politique à l'échelle planétaire, où les migrations sont en grande partie alimentées par les désespoirs économiques, où le changement climatique frappe en priorité les populations les moins responsables de sa survenue et les moins outillées pour y faire face, comprendre les mécanismes du développement et du sous-développement n'est pas un exercice purement intellectuel. C'est une nécessité morale et politique pour quiconque aspire à un monde plus juste.
Mesurer le Développement : le Problème du Pib et du Rnb
Avant d'analyser les théories et les modèles du développement économique, il est indispensable de s'interroger sur les outils que nous utilisons pour mesurer ce développement. En effet, ce que nous mesurons conditionne profondément ce que nous cherchons à améliorer, les politiques que nous mettons en oeuvre et la façon dont nous évaluons les résultats. Si nos indicateurs sont imparfaits ou biaisés, nos diagnostics et nos prescriptions risquent de l'être également.
Pendant des décennies, et encore aujourd'hui dans de nombreux contextes, l'indicateur roi du développement économique a été le Produit Intérieur Brut, universellement connu sous l'acronyme PIB. Le PIB mesure la valeur totale de tous les biens et services produits à l'intérieur des frontières d'un pays au cours d'une période donnée, généralement une année. C'est une mesure de l'activité économique au sens large : il additionne la production des entreprises nationales et étrangères opérant sur le territoire, la consommation des ménages, les dépenses publiques et les investissements, en y ajoutant les exportations nettes. Lorsqu'on divise ce chiffre total par la population du pays, on obtient le PIB par habitant, qui est censé représenter le niveau de vie moyen.
Le Revenu National Brut, ou RNB, est un indicateur proche mais conceptuellement distinct. Là où le PIB s'intéresse à ce qui est produit sur le territoire, le RNB s'intéresse au revenu que perçoivent les résidents d'un pays, qu'ils le gagnent à l'intérieur des frontières nationales ou à l'étranger. Pour un pays comme les Philippines, dont des millions de ressortissants travaillent à l'étranger et envoient des remises à leurs familles, la différence entre PIB et RNB peut être considérable. De même, dans un pays qui accueille beaucoup de travailleurs étrangers rapatriant leurs revenus, comme certains États du Golfe, le PIB peut dépasser le RNB de façon significative. Le RNB par habitant, calculé en tenant compte des différences de coût de la vie entre pays grâce au mécanisme de la Parité de Pouvoir d'Achat, est devenu l'indicateur de référence que le Programme des Nations Unies pour le Développement utilise dans ses calculs de l'Indice de Développement Humain.
La corrélation entre ces indicateurs de revenu moyen et le bien-être réel des populations est indéniable. Il serait absurde de prétendre que le niveau de richesse d'un pays n'a aucun rapport avec la santé de ses habitants, leur accès à l'éducation, leur sécurité alimentaire ou leur espérance de vie. Dans l'ensemble, les pays à revenu élevé offrent à leurs résidents des conditions de vie très supérieures à celles que l'on trouve dans les pays à faible revenu. Les infrastructures sont meilleures, les systèmes de santé plus performants, les institutions plus stables, les droits plus respectés. Cette réalité justifie que le PIB et le RNB par habitant continuent d'occuper une place centrale dans les analyses du développement.
Cependant, ces indicateurs souffrent de limitations majeures que les économistes, les philosophes et les géographes ont identifiées depuis plusieurs décennies, et que l'on ne peut pas se permettre d'ignorer si l'on veut avoir une image fidèle du développement humain réel.
La première et peut-être la plus fondamentale de ces limitations est que le PIB et le RNB par habitant ne disent absolument rien sur la distribution de la richesse à l'intérieur d'un pays. Ils mesurent des moyennes, et les moyennes peuvent être profondément trompeuses lorsque les ressources sont réparties de façon très inégale. Prenons l'exemple du Qatar, l'un des pays affichant les RNB par habitant les plus élevés au monde. Ce chiffre reflète les immenses revenus tirés des exportations d'hydrocarbures. Mais ces richesses sont concentrées dans les mains d'une minorité de citoyens qataris, tandis que la majorité de la population résidente est constituée de travailleurs migrants, souvent originaires d'Asie du Sud, qui vivent dans des conditions parfois précaires avec des salaires très inférieurs à la moyenne nationale. Si l'on regardait uniquement le RNB par habitant, on aurait une image très flatteuse d'un pays où beaucoup de résidents vivent en réalité dans des conditions très éloignées de cette pseudo-prospérité. À l'inverse, un pays avec un PIB par habitant modeste mais une distribution très équitable des revenus peut offrir à sa population une qualité de vie supérieure à ce que suggère l'indicateur moyen. La mesure de l'inégalité, souvent représentée par le coefficient de Gini ou par la comparaison des parts de revenus entre quintiles de la population, est indispensable pour compléter et nuancer ce que nous dit le PIB.
La deuxième limitation majeure est que le PIB additionne toute activité économique monétarisée, qu'elle soit bénéfique ou nuisible pour le bien-être collectif. C'est ce que les économistes écologiques ont qualifié de paradoxe de la croissance aveugle. Si une usine déverse des produits toxiques dans une rivière et que l'État doit ensuite financer la dépollution, les deux activités, la production industrielle et la dépollution, contribuent positivement au PIB. Si un accident de voiture cause des blessés, les frais médicaux, les réparations automobiles et les frais juridiques gonfleront le PIB. Si la criminalité augmente et que les ménages dépensent davantage en systèmes de sécurité et que l'État recrute davantage de policiers, le PIB augmente. Ces dépenses dites défensives, c'est-à-dire les dépenses engagées non pour améliorer le bien-être mais pour défendre ou restaurer un niveau de bien-être menacé par des dommages réels, sont comptabilisées exactement de la même façon que les dépenses véritablement créatrices de bien-être. L'économiste américain Herman Daly, l'un des pères fondateurs de l'économie écologique, a été particulièrement éloquent dans sa critique de ce biais. Il a soutenu que nous avons besoin d'un Indice de Bien-être Économique Durable qui déduise les coûts sociaux et environnementaux du PIB brut plutôt que d'en faire implicitement des contributions positives. Son Produit Intérieur Net, qui tient compte de la dépréciation du capital naturel, reste hélas peu utilisé dans les politiques publiques mainstream.
La troisième limitation est l'invisibilité des activités économiques non marchandes. Le PIB ne mesure que ce qui fait l'objet d'une transaction monétaire sur des marchés formels. Or, une quantité considérable d'activités économiquement significatives échappe à cette comptabilité. Le travail domestique non rémunéré en est l'exemple le plus frappant et le plus politiquement chargé. Dans la quasi-totalité des sociétés du monde, ce sont les femmes qui assurent l'essentiel des soins aux enfants, aux personnes âgées et aux malades, de la cuisine, du ménage et de toutes les tâches domestiques. Ces activités, si elles étaient confiées à des prestataires de services payants, représenteraient une part très significative du PIB. Mais parce qu'elles sont effectuées gratuitement au sein des ménages, elles sont entièrement absentes des comptes nationaux. Cette invisibilité statistique contribue à sous-évaluer systématiquement la contribution économique des femmes et à perpetuer leur marginalisation dans les politiques économiques. De même, l'agriculture de subsistance, qui nourrit une grande partie de la population rurale dans les pays à faible revenu, n'est que partiellement capturée dans les statistiques officielles. Les échanges non monétaires, le troc, l'entraide communautaire, les services rendus entre voisins ou membres d'une même famille, tout cela est absent du calcul du PIB, ce qui fausse particulièrement les comparaisons entre pays où ces pratiques sont plus ou moins répandues.
La quatrième limitation est l'absence totale de dimension environnementale et de durabilité dans le PIB. Un pays qui abat toutes ses forêts, épuise ses réserves halieutiques, surexploite ses nappes phréatiques et extrait ses ressources minières à un rythme insoutenable peut afficher une croissance robuste du PIB pendant plusieurs années, voire plusieurs décennies. Mais il est en train de dilapider un capital naturel qui a mis des millénaires à se constituer et qui, une fois détruit, sera extrêmement difficile voire impossible à reconstituer. Cette dégradation du capital naturel n'apparaît nulle part dans les comptes nationaux standard. Le PIB traite la nature comme si elle était une ressource gratuite et inépuisable, ce qui conduit à une comptabilité fondamentalement biaisée qui surestime la richesse réelle et la durabilité des trajectoires de développement. Dans un contexte de crise climatique et d'effondrement de la biodiversité, cette lacune n'est plus simplement un défaut technique de statistique économique. Elle est une distorsion qui oriente les politiques dans la mauvaise direction et compromet les perspectives à long terme de l'humanité.
La cinquième et dernière limitation que nous soulèverons ici, sans prétendre à l'exhaustivité, est l'absence dans le PIB de toute information sur la santé, l'éducation, la liberté politique et le bien-être subjectif des populations. Un pays peut afficher une croissance économique soutenue tout en maintenant ses citoyens dans l'ignorance, en leur refusant des soins de santé adéquats, en réprimant leurs libertés politiques et civiles, et en ne faisant rien pour améliorer leur satisfaction de vie. À l'inverse, des investissements massifs dans la santé et l'éducation peuvent améliorer considérablement le bien-être humain même sans croissance correspondante du PIB. Ces dimensions fondamentales de la vie humaine ne se résument pas à des transactions monétaires et ne peuvent pas être capturées par un indicateur purement économique. C'est la prise de conscience progressive de toutes ces limitations qui a conduit, dans les années 1980 et 1990, à la construction d'indicateurs alternatifs du développement, dont le plus influent et le plus largement utilisé reste l'Indice de Développement Humain.
L'indice de Développement Humain
L'Indice de Développement Humain, universellement connu par son acronyme anglais HDI pour Human Development Index, est le fruit d'une collaboration intellectuelle exceptionnelle entre deux économistes du développement de stature mondiale : le Pakistanais Mahbub ul Haq et l'Indien Amartya Sen. Mahbub ul Haq, ancien ministre des Finances du Pakistan et figure de premier plan de l'économie du développement, était convaincu que les indicateurs économiques traditionnels ne capturaient pas l'essentiel de ce que signifie le développement pour les êtres humains. Amartya Sen, qui allait recevoir le Prix Nobel d'économie en 1998, avait développé une approche philosophique du développement centrée sur les capabilités, c'est-à-dire sur les libertés réelles qu'ont les individus de mener la vie qu'ils ont des raisons de valoriser. Ensemble, ils ont conçu un nouvel indice qui a été publié pour la première fois en 1990 dans le premier Rapport Mondial sur le Développement Humain du Programme des Nations Unies pour le Développement.
La vision fondatrice de cet indice peut se résumer dans la formule célèbre que Sen a contribué à populariser : le développement comme liberté. Pour Sen et Haq, le développement ne doit pas être mesuré à l'aune de la richesse nationale brute ni même du revenu moyen par habitant. Il doit être évalué en termes d'expansion des capacités réelles des êtres humains à vivre longtemps et en bonne santé, à acquérir des connaissances et à exercer un contrôle sur leur vie matérielle. Cette perspective humaniste, qui place l'être humain et ses possibilités de réalisation au centre de la réflexion, constitue un changement de paradigme fondamental par rapport aux conceptions purement économiques du développement qui avaient dominé jusqu'alors.
L'Indice de Développement Humain est construit à partir de trois dimensions fondamentales, chacune représentant un aspect essentiel de la vie humaine épanouie. La première dimension est celle d'une vie longue et en bonne santé, mesurée par l'espérance de vie à la naissance. Cette variable capture à la fois les conditions sanitaires générales d'un pays, l'accès aux soins de santé, la qualité de l'alimentation et de l'eau, et un ensemble de facteurs environnementaux et sociaux qui conditionnent la durée de la vie humaine. La deuxième dimension est celle de la connaissance et de l'éducation, mesurée par deux sous-indicateurs : le nombre moyen d'années de scolarisation des adultes de vingt-cinq ans et plus, qui reflète les acquis éducatifs déjà réalisés, et le nombre d'années de scolarisation attendu pour les enfants en âge d'entrer à l'école, qui reflète les perspectives éducatives futures. Ces deux mesures ensemble donnent une image à la fois rétrospective et prospective du niveau éducatif d'une société. La troisième dimension est celle d'un niveau de vie décent, mesurée par le Revenu National Brut par habitant en parité de pouvoir d'achat. Cette dimension reconnaît que les ressources matérielles, si elles ne résument pas le développement, en constituent néanmoins une composante indispensable.
Jusqu'en 2010, l'Indice de Développement Humain était calculé comme une moyenne arithmétique simple de ces trois dimensions. Depuis 2010, le PNUD a adopté une moyenne géométrique, qui est moins indulgente envers les déséquilibres entre dimensions. Avec la moyenne géométrique, un pays qui excelle dans une dimension mais performe très mal dans une autre sera pénalisé plus sévèrement qu'avec une moyenne arithmétique, ce qui incite les pays à progresser dans toutes les dimensions plutôt que de masquer des déficits dans certains domaines par des performances exceptionnelles dans d'autres. Cette modification méthodologique a eu des effets non négligeables sur les classements et reflète une conception plus exigeante de l'équilibre entre les différentes composantes du développement humain.
Les résultats de l'indice sont exprimés sur une échelle de zéro à un, et le PNUD les classe en quatre catégories ou niveaux de développement humain. Le niveau très élevé regroupe les pays dont le score est supérieur ou égal à zéro virgule huit cents. Le niveau élevé comprend les pays dont le score se situe entre zéro virgule sept cents et zéro virgule sept cent quatre-vingt-dix-neuf. Le niveau moyen regroupe les pays dont le score est compris entre zéro virgule cinq cent cinquante et zéro virgule six cent quatre-vingt-dix-neuf. Enfin, le niveau faible englobe les pays dont le score est inférieur à zéro virgule cinq cent cinquante.
Au sommet du classement figurent année après année des pays d'Europe du Nord et de régions à hauts revenus. La Norvège, dont nous avons parlé en introduction, occupe régulièrement la première ou l'une des premières places du classement mondial, grâce à une combinaison d'espérance de vie très élevée, d'un système éducatif performant et d'un revenu national brut parmi les plus élevés du monde, soutenu notamment par les revenus pétroliers intelligemment gérés par le Fonds souverain d'État. La Suisse, l'Islande, Hong Kong, l'Australie, le Danemark, la Suède, l'Irlande, l'Allemagne et les Pays-Bas figurent systématiquement dans les dix ou vingt premières places du classement. Ces pays partagent des caractéristiques communes : des systèmes de santé universels ou quasi-universels, des institutions éducatives de haute qualité, des États de droit robustes, des économies diversifiées et productives, et des filets de protection sociale qui garantissent un niveau de vie décent même aux membres les plus vulnérables de la société.
À l'opposé du spectre se trouvent les pays affichant les indices de développement humain les plus faibles, et on les trouvera presque exclusivement en Afrique subsaharienne. Le Niger, que nous avons évoqué en introduction, occupe régulièrement les dernières places du classement, aux côtés du Soudan du Sud, du Tchad, de la République Centrafricaine, du Mali, de l'Érythrée, du Burkina Faso, de la Sierra Leone et du Mozambique. Ces pays sont frappés par une combinaison de facteurs qui se renforcent mutuellement : des conflits armés récurrents qui détruisent les infrastructures et déplacent les populations, des niveaux de revenus extrêmement bas qui limitent les investissements dans la santé et l'éducation, des systèmes de gouvernance souvent défaillants hérités en partie de la désorganisation coloniale, des conditions climatiques et environnementales difficiles, et une vulnérabilité accrue aux chocs extérieurs. La faiblesse de l'IDH dans ces pays n'est pas une fatalité géographique ou culturelle. Elle est le résultat de processus historiques, économiques et politiques identifiables et, en théorie, modifiables.
L'un des grands apports analytiques de l'Indice de Développement Humain est précisément qu'il permet de mettre en évidence des cas où le revenu par habitant et le développement humain divergent de façon significative. Ces divergences sont théoriquement et politiquement instructives. Cuba en offre l'exemple le plus souvent cité. Ce pays caraïbe a un Revenu National Brut par habitant extrêmement faible, reflet des difficultés économiques structurelles du régime socialiste et des effets du blocus américain qui dure depuis des décennies. Et pourtant, Cuba affiche un Indice de Développement Humain remarquablement élevé pour son niveau de revenu, plaçant régulièrement dans la catégorie développement humain élevé. Cela s'explique par les investissements massifs et durables que le régime cubain a effectués dans l'éducation et la santé depuis la révolution de 1959. Cuba possède l'un des taux d'alphabétisation les plus élevés au monde, un système éducatif gratuit et universel jusqu'au niveau universitaire, et un système de santé primaire qui, malgré des ressources limitées, parvient à maintenir une espérance de vie et un taux de mortalité infantile comparables à ceux de nombreux pays développés. Ce cas illustre de façon éclatante que le développement humain peut avancer même dans des conditions de contrainte économique sévère, si les priorités politiques sont bien orientées.
À l'inverse, le Qatar illustre le cas où un revenu par habitant exceptionnel ne se traduit pas automatiquement par un développement humain proportionnel. Avec l'un des RNB par habitant les plus élevés du monde, le Qatar pourrait théoriquement se situer tout en haut de l'Indice de Développement Humain. Mais plusieurs facteurs tempèrent ce résultat. La richesse est inégalement distribuée entre les citoyens qataris et la très large majorité de résidents constitués de travailleurs migrants dont les droits restent limités et dont les conditions de vie et de travail peuvent être très précaires. Les indicateurs d'éducation et de santé, bien qu'ayant progressé rapidement, ne sont pas encore au niveau des pays qui ont investi dans ces domaines depuis beaucoup plus longtemps. Et les dimensions non capturées par l'indice, comme la liberté politique et civile, ne sont pas au rendez-vous dans un régime monarchique absolu. Le Qatar se situe certes dans la catégorie très élevé de l'IDH, mais à un rang bien inférieur à ce que son revenu par habitant seul laisserait prévoir.
Le cas des États-Unis est également riche d'enseignements. Les États-Unis ont longtemps été et demeurent l'une des économies les plus productives et les plus riches du monde, avec un RNB par habitant très élevé. Et pourtant, les États-Unis se classent régulièrement bien en dessous d'un certain nombre de pays européens dans l'Indice de Développement Humain, non pas parce que leur RNB est insuffisant, mais parce que leurs indicateurs de santé et d'éducation sont moins bons que ce que leur richesse nationale permettrait d'espérer. L'espérance de vie aux États-Unis est inférieure à celle de la France, de l'Allemagne, du Japon, de la Suède, de la Norvège ou du Royaume-Uni. Le taux de mortalité infantile y est parmi les plus élevés des pays développés. L'accès à l'éducation supérieure est fortement conditionné par les ressources financières des familles en l'absence d'un système universel de financement public. Ces anomalies reflètent des choix politiques spécifiques, notamment l'absence d'un système de couverture médicale universelle et les inégalités structurelles qui persistent dans l'accès à l'éducation et aux soins. Elles montrent que même dans un pays très riche, la richesse nationale ne se convertit pas automatiquement en bien-être humain largement partagé.
Conscient des limitations de son indice composite initial, le Programme des Nations Unies pour le Développement a progressivement développé une famille d'indicateurs complémentaires pour en enrichir l'analyse. En 2010, il a introduit l'Indice de Développement Humain ajusté aux inégalités, connu sous l'acronyme anglais IHDI. Cet indicateur ajuste les trois dimensions de l'IDH en tenant compte de la distribution inégale à l'intérieur de chaque pays. Plus les inégalités au sein d'un pays sont grandes, plus l'écart entre l'IDH standard et l'IHDI est important. Cet indice ajusté représente, selon le PNUD, le niveau réel de développement humain d'une société, tandis que l'IDH standard représente le niveau potentiel ou maximal qui serait atteint en l'absence d'inégalités. L'écart entre les deux donne une mesure directe du coût humain de l'inégalité.
Plus récente encore, l'introduction en 2020 de l'Indice de Développement Humain ajusté aux pressions planétaires, ou PHDI en anglais, marque une étape importante dans la prise en compte de la durabilité environnementale dans la mesure du développement. Cet indice ajuste l'IDH standard à la baisse en fonction de deux indicateurs de pression environnementale : les émissions de dioxyde de carbone par habitant et l'empreinte matérielle par habitant, qui mesure la quantité totale de ressources naturelles consommées. L'idée sous-jacente est puissante et moralement indispensable : un pays dont le haut niveau de développement humain est obtenu au prix d'une exploitation insoutenable des ressources naturelles et d'une contribution disproportionnée au changement climatique ne peut pas être considéré comme pleinement développé au sens d'un développement qui préserve les capacités des générations futures. Les pays qui affichent les IDH les plus élevés, notamment les nations les plus riches, voient souvent leur classement sensiblement reculer lorsqu'on applique l'ajustement aux pressions planétaires, ce qui illustre le défi fondamental de réconcilier haut niveau de développement humain et soutenabilité écologique. C'est là l'un des grands défis intellectuels et politiques de notre époque.
L'indice de Développement Selon le Genre et L'indice D'inégalité de Genre
Parmi les apports les plus significatifs que le Programme des Nations Unies pour le Développement a apportés à la mesure du développement humain, les indicateurs liés au genre occupent une place particulièrement importante. Pendant trop longtemps, les statistiques globales du développement ont masqué des réalités profondément différenciées selon les sexes. Un pays pouvait afficher un Indice de Développement Humain honorable tout en maintenant ses femmes dans un état de subordination, d'exclusion et de vulnérabilité systématiques. C'est pour remédier à cette invisibilité que le PNUD a développé deux indicateurs complémentaires : l'Indice de Développement selon le Genre, connu sous son sigle anglais GDI pour Gender Development Index, et l'Indice d'Inégalité de Genre, ou GII pour Gender Inequality Index.
L'Indice de Développement selon le Genre est conceptuellement le plus simple des deux. Son principe repose sur une idée apparemment évidente mais aux implications considérables : si l'Indice de Développement Humain mesure le niveau moyen de développement d'une population, pourquoi ne pas calculer séparément cet indice pour les femmes et pour les hommes, puis comparer les deux résultats ? C'est précisément ce que fait le GDI. Il calcule deux scores d'IDH distincts, l'un pour la population féminine et l'autre pour la population masculine, en utilisant les mêmes trois dimensions que l'IDH standard, à savoir la santé mesurée par l'espérance de vie, l'éducation mesurée par les années de scolarisation, et le niveau de vie mesuré par le revenu. Il exprime ensuite le résultat sous la forme d'un ratio : le score d'IDH féminin divisé par le score d'IDH masculin. Un ratio de un virgule zéro signifie une égalité parfaite entre femmes et hommes dans les trois dimensions du développement humain. Un ratio inférieur à un indique que les femmes ont un niveau de développement humain inférieur à celui des hommes.
Les résultats que révèle le GDI sont à la fois instructifs et, dans de nombreux cas, profondément préoccupants. Les pays d'Europe du Nord, et plus particulièrement les nations scandinaves, affichent des ratios très proches de un virgule zéro, reflétant des décennies de politiques volontaristes en faveur de l'égalité des sexes, d'investissements dans l'éducation des filles et des femmes, et de structures institutionnelles qui facilitent la participation des femmes à la vie économique et politique. Le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande et l'Islande constituent un groupe à part dans ce classement, avec des ratios qui reflètent une quasi-égalité de développement humain entre femmes et hommes. D'autres pays développés, notamment en Europe occidentale, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, affichent également des ratios proches de l'unité, bien que des écarts persistent dans les dimensions du revenu et de la représentation politique.
À l'opposé, plusieurs régions du monde affichent des ratios très significativement inférieurs à un, révélant des écarts profonds et persistants dans les niveaux de développement humain entre femmes et hommes. L'Asie du Sud, le Moyen-Orient et une grande partie de l'Afrique subsaharienne sont les régions où ces écarts sont les plus prononcés. Dans des pays comme le Pakistan, le Yémen, l'Afghanistan et certains États de l'Afrique sahélienne, les femmes ont un accès très limité à l'éducation secondaire et supérieure, des taux de participation au marché du travail formels extrêmement bas, et des perspectives d'espérance de vie plombées par la persistance de mariages précoces, de grossesses répétées dans des conditions médicales insuffisantes et d'une sous-nutrition chronique que les traditions patriarcales perpétuent souvent en donnant la priorité aux hommes dans la distribution des ressources alimentaires au sein du foyer. Ces résultats chiffrés traduisent des réalités vécues par des centaines de millions de femmes qui sont, dans leur vie quotidienne, traitées comme des citoyennes de seconde zone.
L'Indice d'Inégalité de Genre va plus loin encore dans sa tentative de saisir les multiples dimensions de la situation défavorisée des femmes dans le monde. Là où le GDI se contente de comparer les scores d'IDH féminins et masculins, le GII aborde spécifiquement les aspects de l'inégalité de genre qui ne sont pas directement capturés par les composantes standard de l'IDH. Il est construit autour de trois dimensions qui chacune révèle des facettes distinctes de la subordination des femmes.
La première dimension est celle de la santé reproductive. Elle est mesurée par deux indicateurs : le taux de mortalité maternelle, c'est-à-dire le nombre de femmes qui meurent pour cent mille naissances vivantes en raison de complications liées à la grossesse ou à l'accouchement, et le taux de fécondité des adolescentes, c'est-à-dire le nombre de naissances pour mille femmes âgées de quinze à dix-neuf ans. Ces deux indicateurs captent des réalités cruelles. La mortalité maternelle, qui reste tragiquement élevée dans de nombreux pays à faible revenu, témoigne à la fois de la pauvreté des systèmes de santé, de l'absence d'accès à des soins obstétriques de qualité, et d'une sous-valorisation historique de la santé des femmes. Le taux de fécondité des adolescentes reflète pour sa part les pratiques de mariage précoce, le manque d'accès à l'éducation sexuelle et à la contraception, et les pressions sociales qui poussent les jeunes filles vers la maternité avant qu'elles aient eu la chance de développer leur autonomie. Dans les pays les plus inégaux, comme certains États d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, les taux de mortalité maternelle peuvent dépasser cinq cents décès pour cent mille naissances vivantes, soit des niveaux plus de cent fois supérieurs à ce que l'on observe dans les pays scandinaves où ce ratio tombe souvent en dessous de cinq pour cent mille.
La deuxième dimension du GII est celle de l'autonomisation, ou empowerment. Elle est mesurée par la part des femmes dans les sièges parlementaires nationaux d'une part, et par les écarts d'éducation secondaire et supérieure entre femmes et hommes d'autre part. La représentation parlementaire des femmes est un indicateur de leur pouvoir politique réel et de leur capacité à influencer les lois et les politiques publiques qui régissent leur vie. Dans de nombreux pays du Moyen-Orient, d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud, les femmes ne représentent que cinq à quinze pour cent des parlementaires, voire moins dans les cas extrêmes. À l'inverse, les pays qui ont adopté des systèmes de quotas de genre, comme le Rwanda, la Suède ou la Nouvelle-Zélande, atteignent des taux de représentation féminine supérieurs à quarante, voire à cinquante pour cent. Ces différences ne sont pas anodines. Les recherches empiriques ont montré de façon répétée que les législatures où les femmes sont mieux représentées adoptent des lois plus favorables aux droits des femmes, à la protection de l'enfance, à la santé maternelle et aux politiques sociales en général.
La troisième dimension est celle de la participation au marché du travail, mesurée par les taux d'activité économique respectifs des femmes et des hommes. Dans de nombreuses régions du monde, notamment au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Asie du Sud, les femmes participent à l'économie formelle à des taux dramatiquement inférieurs à ceux des hommes. Ces écarts reflètent des obstacles culturels, légaux et institutionnels qui empêchent les femmes de travailler : exigence du consentement du mari pour signer un contrat de travail, absence de modes de garde abordables pour les enfants, harcèlement dans les espaces publics qui décourage les déplacements, et normes sociales qui prescrivent le rôle de la femme comme étant exclusivement domestique. Lorsque les femmes ne participent pas à l'économie formelle, non seulement leur propre bien-être et leur autonomie en souffrent, mais l'économie dans son ensemble se prive d'une partie considérable de son potentiel productif.
Les résultats globaux du GII font apparaître un tableau géographique très contrasté. Les pays affichant les niveaux d'inégalité de genre les plus élevés, c'est-à-dire les scores de GII les plus proches de un, se trouvent concentrés en Afghanistan, au Yémen, au Pakistan, au Nigeria et en République Démocratique du Congo, ainsi que dans un ensemble de pays sahéliens et d'Afrique centrale. Ces pays combinent des taux de mortalité maternelle très élevés, une représentation quasi nulle des femmes dans les institutions politiques, des écarts éducatifs importants en défaveur des femmes et des taux d'activité économique féminine très faibles. À l'autre extrémité du spectre, les pays scandinaves, auxquels s'ajoutent la Suisse, l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Australie, affichent les scores de GII les plus proches de zéro, c'est-à-dire les niveaux les plus faibles d'inégalité de genre. Ces pays ont investi sur le long terme dans l'éducation des femmes et des filles, ont adopté des politiques de congé parental équitables entre pères et mères, ont mis en place des mécanismes pour favoriser la représentation féminine dans la vie politique, et ont développé des services de garde d'enfants abordables et de qualité qui permettent aux femmes de concilier vie professionnelle et vie familiale.
Au-delà de la simple mesure de l'inégalité, la question de genre dans le développement est aussi une question d'efficacité économique et sociale. L'égalité de genre n'est pas seulement un impératif de justice, même si elle l'est d'abord et avant tout pour des raisons morales évidentes. Elle est aussi, selon les termes de nombreux économistes du développement, l'un des leviers les plus puissants dont disposent les sociétés pour accélérer leur développement. Les recherches menées dans des dizaines de pays sur plusieurs décennies ont établi de façon robuste que l'investissement dans l'éducation des filles génère certains des rendements les plus élevés de toute la gamme des dépenses de développement. Une fille qui reçoit une éducation secondaire a davantage de chances de se marier plus tard, d'avoir moins d'enfants, d'investir davantage dans la santé et l'éducation de ces enfants, de gagner davantage de revenus et de contribuer à l'économie locale. Ces effets en cascade créent ce que les économistes appellent un dividende éducatif qui se répercute sur plusieurs générations.
L'autonomisation des femmes est également étroitement associée à des taux de fécondité plus bas, ce qui dans les pays à forte pression démographique permet d'améliorer le ratio dépendants-actifs et de libérer des ressources pour l'investissement productif. Des études ont montré que lorsque les femmes contrôlent davantage les décisions de dépenses au sein du foyer, une plus grande proportion de ces ressources est consacrée à l'alimentation, à la santé et à l'éducation des enfants, améliorant ainsi les perspectives de développement de la génération suivante. Et lorsque les femmes participent davantage à la vie politique, les choix de politiques publiques tendent à être plus inclusifs, plus attentifs aux besoins des populations vulnérables et plus orientés vers le long terme. Ces réalités documentées justifient que les agences de développement aient fait de l'égalité de genre l'une de leurs priorités transversales, non pas comme simple obligation morale mais comme stratégie de développement rationnelle.
L'indice de Pauvreté Multidimensionnelle
Aussi riche d'informations que soit l'Indice de Développement Humain, il reste lui-même un indicateur agrégé qui cache d'importantes hétérogénéités. Et même lorsqu'on l'examine à travers ses composantes, il continue de mesurer des niveaux moyens nationaux qui peuvent masquer des disparités considérables entre régions, entre zones rurales et urbaines, et entre groupes sociaux au sein d'un même pays. De plus, toutes ces mesures, qu'il s'agisse du PIB par habitant, du RNB par habitant ou même de l'IDH, mesurent le bien-être en termes de dotations ou de résultats, mais ne s'attaquent pas directement à la nature multidimensionnelle de la pauvreté vécue par les populations les plus défavorisées. C'est pour répondre à cette lacune fondamentale qu'a été développé l'Indice de Pauvreté Multidimensionnelle, connu sous son sigle anglais MPI pour Multidimensional Poverty Index.
La définition de la pauvreté comme simple insuffisance de revenu monétaire a longtemps dominé les politiques de développement. Le seuil de pauvreté internationale de un dollar quatre-vingt-dix par jour en parité de pouvoir d'achat, ou le seuil actualisé de deux dollars quinze en dollars de 2017, constitue un repère utile pour les comparaisons internationales. Il permet de suivre l'évolution de l'extrême pauvreté dans le temps et d'évaluer les progrès accomplis. Mais il ne capture qu'une seule dimension d'une réalité humaine qui en comporte bien d'autres. Une personne peut théoriquement dépasser le seuil de pauvreté monétaire tout en étant profondément défavorisée sous d'autres aspects essentiels de la vie : elle peut souffrir de malnutrition chronique, ne pas avoir accès à de l'eau potable, vivre dans un logement insalubre sans électricité, ne pas avoir reçu d'éducation primaire, et voir ses enfants mourir de maladies évitables par des vaccinations qui lui sont inaccessibles. Ces formes de pauvreté non monétaires sont réelles et profondément déterminantes pour la qualité de vie. Inversement, une personne peut vivre en dessous du seuil monétaire tout en ayant accès à un logement décent, à l'eau potable, à des soins de santé de base et à l'éducation grâce à des services publics performants, ce qui change radicalement l'expérience subjective et les capacités objectives associées à cette situation économique apparemment précaire.
L'Indice de Pauvreté Multidimensionnelle a été développé conjointement par l'Oxford Poverty and Human Development Initiative, connue sous le sigle OPHI, et le Programme des Nations Unies pour le Développement. Il a été introduit pour la première fois dans le Rapport Mondial sur le Développement Humain de 2010, la même année qui a vu l'introduction de l'IDH ajusté aux inégalités. Le MPI mesure la pauvreté dans trois grandes dimensions : la santé, l'éducation et le niveau de vie, et il le fait à travers un ensemble de dix indicateurs spécifiques qui s'appliquent au niveau du ménage.
Dans la dimension de la santé, le MPI examine deux aspects essentiels. Le premier est la nutrition : un ménage est considéré comme défavorisé dans cet indicateur si l'un quelconque de ses membres adultes est sous-nourri, ou si l'un de ses enfants souffre d'un retard de croissance. Le second est la mortalité infantile : un ménage est considéré comme défavorisé si un enfant y est décédé au cours des cinq dernières années. Ces deux indicateurs capturent des dimensions fondamentales de la santé qui vont bien au-delà de ce que l'espérance de vie à la naissance, indicateur très agrégé, peut révéler.
Dans la dimension de l'éducation, le MPI examine également deux indicateurs. Le premier est le nombre d'années de scolarisation : un ménage est défavorisé si aucun de ses membres adultes n'a achevé au moins six années de scolarisation. Le second est la fréquentation scolaire : un ménage est défavorisé si un enfant en âge scolaire ne fréquente pas l'école jusqu'à l'âge correspondant à la fin du primaire.
La dimension du niveau de vie est la plus riche en indicateurs, avec six composantes distinctes. L'accès à des combustibles de cuisson propres, c'est-à-dire non polluants comme le gaz naturel, l'électricité ou certaines biomasses améliorées, distingue les ménages qui cuisinent encore au bois, au charbon de bois ou à la bouse de vache dans des conditions qui génèrent une pollution intérieure massive et de graves maladies respiratoires. L'accès à des installations sanitaires adéquates, c'est-à-dire des toilettes qui séparent les excréments du contact humain et ne sont pas partagées avec d'autres ménages, est un indicateur majeur de dignité et de prévention des maladies infectieuses. L'accès à de l'eau potable, défini selon les critères de l'Organisation Mondiale de la Santé comme une eau de boisson qui est sûre, accessible et disponible à distance raisonnable. L'accès à l'électricité, qui conditionne non seulement le confort mais aussi les possibilités d'étudier le soir, de conserver les aliments et d'accéder à l'information. La qualité du logement, évaluée en termes de solidité des matériaux de construction du sol, des murs et du toit. Et enfin les biens matériaux du ménage, mesurés par la possession d'au moins un des actifs parmi téléphone, radio, télévision, vélo, moto ou réfrigérateur, et l'absence d'une possession de voiture ou de camion.
La méthode de calcul du MPI combine deux éléments essentiels qui, ensemble, donnent une image bien plus précise de la pauvreté que les indicateurs unidimensionnels. Un ménage est considéré comme multidimensionnellement pauvre si et seulement si il est défavorisé dans un tiers ou plus des indicateurs pondérés, c'est-à-dire s'il cumule suffisamment de déficits sur l'ensemble des dimensions pour atteindre un certain seuil de privations. Cela permet d'identifier non pas ceux qui sont défavorisés sur un seul aspect de leur vie, mais ceux dont les privations s'accumulent et se renforcent mutuellement de façon à constituer une pauvreté multidimensionnelle authentique.
L'Indice de Pauvreté Multidimensionnelle lui-même combine alors deux informations : l'incidence de la pauvreté multidimensionnelle, c'est-à-dire la proportion de la population qui est multidimensionnellement pauvre, et l'intensité de cette pauvreté, c'est-à-dire la proportion moyenne d'indicateurs dans lesquels les personnes pauvres sont défavorisées. Le produit de ces deux mesures donne le MPI global, qui résume à la fois combien de personnes sont pauvres et à quel point elles le sont. Cette combinaison est particulièrement utile pour les politiques publiques, car elle permet de distinguer entre un pays où beaucoup de personnes vivent dans une pauvreté multidimensionnelle légère et un pays où moins de personnes sont pauvres mais où ces personnes cumulent des déficits extrêmes dans presque tous les indicateurs.
L'un des apports analytiques les plus importants du MPI est sa capacité à révéler des disparités géographiques et sociales à l'intérieur des pays qui restent invisibles dans les indicateurs nationaux agrégés. En particulier, les écarts entre zones rurales et zones urbaines apparaissent souvent bien plus prononcés lorsqu'on mesure la pauvreté de façon multidimensionnelle que lorsqu'on s'en tient à la seule mesure du revenu. Un ménage urbain vivant avec des revenus très faibles peut néanmoins avoir accès à l'eau courante, à l'électricité, à des équipements sanitaires et à des écoles, bénéficiant des infrastructures que la densité urbaine permet. En revanche, un ménage rural avec un revenu similaire peut vivre dans une maison sans électricité, dépendre de rivières ou de puits non protégés pour son eau, utiliser des latrines rudimentaires, cuisiner au bois et envoyer ses enfants dans une école à plusieurs heures de marche qui ne dispose ni d'instituteurs en nombre suffisant ni de matériels pédagogiques. Ces deux ménages auront des niveaux de revenu comparables mais des niveaux de privations multidimensionnelles très différents.
Les disparités infranationales révélées par le MPI sont souvent saisissantes. Dans des pays comme l'Inde, le Nigeria, l'Éthiopie ou le Brésil, la variation du score de pauvreté multidimensionnelle entre les régions les plus développées et les plus défavorisées d'un même pays peut être aussi grande, voire plus grande, que la variation observée entre pays différents. Ces résultats ont des implications politiques importantes : ils soulignent la nécessité de politiques territorialisées et différenciées qui tiennent compte des réalités locales plutôt que de politiques nationales uniformes qui risquent de manquer les poches de privation les plus sévères. Ils montrent aussi que les progrès nationaux peuvent masquer une persistance ou même une aggravation des inégalités géographiques internes, invitant à une plus grande attention aux dynamiques spatiales du développement à l'intérieur des frontières nationales.
Autres Indicateurs de Développement
L'Indice de Développement Humain, ses variantes et l'Indice de Pauvreté Multidimensionnelle constituent les outils les plus synthétiques et les plus largement utilisés pour mesurer le développement de façon comparative. Mais les chercheurs, les organisations internationales et les gouvernements disposent d'un arsenal bien plus large d'indicateurs spécifiques qui permettent de saisir des dimensions particulières du développement avec une précision que les indices composites ne peuvent pas offrir. Ces indicateurs sectoriels sont des outils précieux pour le diagnostic, pour l'évaluation des politiques et pour la compréhension fine des mécanismes qui sous-tendent les trajectoires de développement.
Le taux de mortalité infantile est l'un des indicateurs les plus puissants et les plus largement étudiés du développement. Il mesure le nombre d'enfants décédés avant leur premier anniversaire pour mille naissances vivantes dans une population donnée au cours d'une année. C'est un indicateur extraordinairement révélateur parce que la survie des nourrissons dépend d'une combinaison de facteurs qui reflète à peu près toutes les dimensions du développement : la qualité du système de santé et sa capacité à assurer des accouchements sans danger et des soins néonataux adéquats, l'accès à la vaccination contre les maladies infantiles évitables, la qualité de l'eau et de l'assainissement qui conditionne le risque de maladies diarrhéiques, le niveau de nutrition des mères pendant la grossesse et des nourrissons pendant leurs premiers mois de vie, et les connaissances et ressources des ménages pour réagir rapidement aux signes de maladie. Les pays affichant les taux de mortalité infantile les plus bas au monde, comme l'Islande, la Finlande, le Japon et Singapour, ont réussi à ramener ce chiffre à moins de deux décès pour mille naissances vivantes, soit un niveau quasi incompressible qui reflète des systèmes de santé de premier rang mondial et des niveaux de développement socio-économique très élevés. À l'opposé, dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne frappés par la pauvreté, les conflits armés et la faiblesse des systèmes de santé, ce taux dépasse encore soixante pour mille, ce qui signifie qu'un enfant sur seize ne survit pas jusqu'à son premier anniversaire. Cet écart abyssal entre moins de deux et plus de soixante pour mille naissance vivantes représente l'une des injustices les plus criantes du monde contemporain.
L'espérance de vie à la naissance est un autre indicateur fondamental. Elle mesure le nombre moyen d'années qu'un individu peut espérer vivre s'il était soumis tout au long de sa vie aux taux de mortalité par âge observés au moment de sa naissance. Le Japon et la Suisse, qui se disputent régulièrement le sommet du classement mondial de l'espérance de vie, dépassent tous deux les quatre-vingt-quatre ans d'espérance de vie à la naissance. De nombreux pays d'Europe occidentale, ainsi que l'Australie, Singapour et Hong Kong, approchent ou dépassent les quatre-vingt-deux à quatre-vingt-trois ans. À l'opposé, dans des pays comme la République Centrafricaine, le Tchad, la Sierra Leone ou le Lesotho, déchirés par les conflits, accablés par la pandémie de VIH-SIDA et dépourvus de systèmes de santé dignes de ce nom, l'espérance de vie reste inférieure à cinquante-cinq ans. Ces écarts reflètent une différence de plusieurs décennies dans la durée de la vie humaine qui est directement attribuable non pas à des différences biologiques ou culturelles entre les populations, mais à des différences dans les conditions matérielles, sanitaires et institutionnelles dans lesquelles ces populations évoluent.
Le taux d'alphabétisation des adultes mesure la proportion de la population adulte capable de lire et d'écrire avec compréhension. Dans les pays développés, ce taux approche ou atteint cent pour cent, le défi éducatif s'y situant non plus à ce niveau élémentaire mais dans les dimensions de l'éducation secondaire, supérieure et de la formation continue tout au long de la vie. Mais dans les pays les moins avancés, notamment en Afrique sahélienne et en Asie du Sud, les taux d'alphabétisation peuvent tomber en dessous de trente pour cent, ce qui signifie que dans ces pays, plus des deux tiers des adultes ne peuvent ni lire un journal, ni remplir un formulaire, ni comprendre les notices d'utilisation des médicaments, ni accéder à la plupart des informations qui circulent à l'écrit dans le monde contemporain. Cette privation de base est à la fois une cause et une conséquence du sous-développement : elle perpétue la vulnérabilité économique, réduit les capacités civiques et politiques, et limite la transmission des connaissances sur la santé et l'hygiène.
L'accès à l'eau potable et à l'assainissement est suivi de façon systématique par le Programme de Surveillance Conjointe de l'Organisation Mondiale de la Santé et de l'UNICEF. Ces données révèlent que des centaines de millions de personnes dans le monde manquent encore d'accès à une eau de boisson sûre, et que davantage encore n'ont pas accès à des installations sanitaires de base. Les maladies liées à l'eau non potable et à l'assainissement défaillant, notamment les maladies diarrhéiques, le choléra et la typhoïde, continuent de tuer chaque année des centaines de milliers d'enfants, alors que ces morts seraient largement évitables avec des investissements relativement modestes dans les infrastructures hydrauliques et sanitaires.
L'accès à l'électricité constitue une dimension du développement qui conditionne de nombreuses autres. L'électricité permet aux enfants d'étudier après le coucher du soleil, aux cliniques rurales de réfrigérer les vaccins et de faire fonctionner les équipements médicaux, aux petites entreprises d'utiliser des outils productifs modernes, et aux ménages d'accéder à l'information via la radio, la télévision et de plus en plus internet. Les taux d'électrification les plus faibles du monde se concentrent en Afrique subsaharienne, mais cette situation est en train d'évoluer rapidement sous l'effet de la révolution de l'énergie solaire. Les panneaux solaires photovoltaïques, dont le coût a été divisé par plus de cent en l'espace de deux décennies, permettent désormais d'électrifier des villages isolés à des coûts bien inférieurs à ceux d'une extension du réseau électrique conventionnel. Des millions de ménages africains qui n'ont jamais eu et ne pourront jamais avoir accès au réseau électrique national ont pu, grâce aux systèmes solaires domestiques, accéder pour la première fois à la lumière électrique, à la charge de téléphone et à d'autres services énergétiques élémentaires.
La pénétration d'internet est devenue un indicateur de développement de plus en plus pertinent à l'ère du numérique. L'accès à internet conditionne l'accès à l'information, à l'éducation en ligne, aux services administratifs dématérialisés, aux marchés en ligne et à de nombreuses opportunités économiques et culturelles. La fracture numérique reproduit et amplifie d'autres fractures de développement. Dans les pays à revenu élevé, les taux de pénétration d'internet dépassent souvent quatre-vingt-dix pour cent, parfois davantage. Dans les pays à faible revenu, ces taux restent fréquemment inférieurs à vingt pour cent, et dans les zones rurales de ces pays, ils peuvent n'être que de quelques pour cent. Cette fracture a des implications considérables pour les perspectives d'emploi, d'accès aux services et de participation à une économie mondiale de plus en plus numérisée.
Le taux de mortalité maternelle, c'est-à-dire le nombre de femmes décédant pour des causes liées à la grossesse ou à l'accouchement pour cent mille naissances vivantes, révèle avec une cruauté particulière les inégalités de développement entre pays. En Finlande, en Grèce et en Pologne, ce taux est inférieur à trois pour cent mille. Dans la plupart des pays d'Europe occidentale, du Japon, de l'Australie et du Canada, il reste en dessous de dix pour cent mille. Aux États-Unis, il est anormalement élevé pour un pays développé, dépassant vingt pour cent mille, reflétant les inégalités profondes de l'accès aux soins et les disparités raciales dans la qualité des soins obstétriques. Dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud, ce taux dépasse encore cinq cents pour cent mille, signifiant qu'une femme sur deux cents ou moins qui accouche risque d'en mourir. Ces morts sont dans leur immense majorité évitables grâce à des soins prénatals adéquats, à la présence de personnels de santé qualifiés lors de l'accouchement et à l'accès à des soins obstétriques d'urgence.
Le coefficient de Gini est l'indicateur le plus utilisé pour mesurer les inégalités de revenu à l'intérieur d'un pays. Il varie de zéro, qui représente une égalité parfaite où tout le monde aurait exactement le même revenu, à un, qui représente une inégalité absolue où une seule personne détiendrait l'intégralité des revenus. En pratique, les sociétés réelles se situent dans une plage allant d'environ zéro virgule vingt à zéro virgule soixante-cinq. Les pays scandinaves, notamment la Suède, la Norvège, le Danemark et la Finlande, affichent les coefficients de Gini les plus bas du monde, autour de zéro virgule vingt-cinq à zéro virgule trente, reflétant des sociétés relativement égalitaires grâce à des systèmes fiscaux redistributifs importants et à des états-providence étendus. À l'opposé, l'Afrique du Sud, la Namibie et le Botswana affichent parmi les coefficients de Gini les plus élevés du monde, dépassant zéro virgule soixante, un héritage en partie de l'apartheid et des politiques raciales qui ont structuré pendant des décennies l'accès aux terres, aux emplois qualifiés et aux services publics. Les États-Unis se situent dans une position intermédiaire avec un coefficient de Gini généralement compris entre zéro virgule trente-neuf et zéro virgule quarante et un, ce qui est élevé pour un pays développé et reflète une montée des inégalités qui s'est accélérée depuis les années 1980.
Les économistes britanniques Richard Wilkinson et Kate Pickett ont apporté une contribution intellectuelle majeure à notre compréhension des conséquences des inégalités économiques dans leur ouvrage fondateur intitulé The Spirit Level, publié en 2009. À partir d'une analyse comparative systématique des données disponibles pour les pays riches, et avec un niveau de rigueur méthodologique rarement atteint dans le débat public, ils ont montré que les sociétés les plus inégalitaires affichent de façon systématique et robuste de moins bons résultats sur un ensemble impressionnant d'indicateurs sociaux. Les pays à fortes inégalités ont des espérances de vie plus courtes, des taux plus élevés de maladies mentales, de violence et de criminalité, des niveaux plus bas de confiance sociale entre citoyens, de moins bons résultats scolaires, des taux de mobilité sociale plus faibles et des niveaux de bien-être subjectif moins élevés. Ces associations sont présentes même en contrôlant pour le niveau de revenu moyen. Autrement dit, ce n'est pas simplement d'être riche ou pauvre qui importe pour la santé sociale d'une société, mais le degré d'écart entre les individus au sein de cette même société. Ces conclusions ont alimenté un débat intense dans les sciences économiques et sociales, certains chercheurs contestant la causalité derrière les corrélations observées, mais le coeur de l'argument de Wilkinson et Pickett, à savoir que l'inégalité a des effets néfastes qui dépassent la simple privation matérielle et affectent le tissu même des relations sociales, reste influent et largement corroboré par des recherches ultérieures.
Que Signifie le Développement ? Débats Conceptuels
Derrière la profusion d'indicateurs et de statistiques qui meublent les rapports sur le développement mondial se cache une question philosophique fondamentale que ces chiffres n'épuisent pas et ne peuvent pas épuiser : qu'est-ce que le développement ? Vers quoi devrait-il tendre ? En faveur de qui et selon quel modèle ? Ces questions conceptuelles ne sont pas de simples abstractions académiques. Elles ont des implications pratiques directes sur les politiques adoptées, les investissements effectués et les sociétés que l'on cherche à construire. Et il est révélateur que, après plusieurs décennies d'efforts de développement à l'échelle mondiale, ces questions demeurent profondément controversées.
La conception dominante du développement qui a prévalu tout au long du vingtième siècle reposait sur une identification largement implicite entre développement, croissance économique, industrialisation et modernisation selon le modèle occidental. Dans cette vision qui imprégnait aussi bien les institutions de Bretton Woods que les ministères de la planification des nouvelles nations indépendantes, le développement était conçu comme un processus universel avec une direction clairement définie et une destination unique. Les pays développés, c'est-à-dire les pays industrialisés d'Europe occidentale, d'Amérique du Nord et plus tard du Japon, représentaient la cible à atteindre. Les pays dits sous-développés, ou en voie de développement dans le vocabulaire plus diplomatique mais tout aussi présupposé, n'avaient qu'à suivre un chemin dont le tracé était déjà connu. Il s'agissait de développer des industries manufacturières, d'accumuler du capital, d'adopter les technologies de production modernes, de réformer les institutions pour les aligner sur les modèles occidentaux, et d'intégrer les économies nationales dans le commerce et les circuits financiers internationaux.
Cette vision a inspiré une littérature théorique considérable, dont le modèle par étapes de croissance de Walt Rostow, publié en 1960 sous le titre éloquent de Les Étapes de la Croissance Économique : Un Manifeste Non-Communiste, est l'expression la plus synthétique et la plus influente. Pour Rostow, toutes les sociétés traversent nécessairement cinq étapes de développement économique, depuis la société traditionnelle jusqu'à l'ère de la consommation de masse, en passant par les préconditions au décollage, le décollage lui-même et la marche vers la maturité. Ce modèle téléologique supposait une universalité et une linéarité du processus de développement qui reflétaient profondément les présupposés idéologiques de son auteur et de son époque.
Mais à partir des années 1960 et 1970, des voix critiques de plus en plus nombreuses et influentes ont commencé à remettre en question non seulement les méthodes et les politiques du développement, mais ses présupposés conceptuels les plus fondamentaux. Ces critiques sont venues de plusieurs directions différentes et ont produit des cadres analytiques distincts qui méritent chacun d'être examinés.
La première ligne de critique, qui a abouti à ce qu'on appelle la théorie de la dépendance, était en grande partie le fait d'économistes et de sociologues latino-américains, notamment Raúl Prebisch, André Gunder Frank et Fernando Henrique Cardoso. Leur argument central était que le sous-développement n'était pas un état originel ou une étape précoce d'un processus universel de développement, mais qu'il était au contraire le produit actif du même système économique mondial qui avait développé l'Europe et l'Amérique du Nord. En d'autres termes, la richesse des pays du Centre et la pauvreté des pays de la Périphérie n'étaient pas des réalités séparées et indépendantes, mais les deux faces d'un même système de relations économiques internationales structurellement inégales. Le sous-développement n'était pas simplement un retard. Il était le résultat du développement des pays riches accompli précisément au détriment des pays pauvres. Cette perspective remettait en cause l'idée que l'intégration dans le commerce et les investissements internationaux était intrinsèquement bénéfique pour les pays pauvres.
Une deuxième ligne de critique, plus radicale encore dans sa remise en cause des fondements mêmes du paradigme du développement, est connue sous le nom d'école du post-développement. Ses deux figures intellectuelles les plus influentes sont l'anthropologue colombo-américain Arturo Escobar, auteur de Encountering Development publié en 1995, et l'historien et publiciste allemand Wolfgang Sachs, qui a dirigé en 1992 un ouvrage collectif intitulé The Development Dictionary, traduit en français sous le titre La Déraison du Développement. Ces auteurs avancent une thèse provocatrice et stimulante : l'idée même de développement, telle qu'elle a été forgée et institutionnalisée après la Seconde Guerre mondiale, est une invention politique et idéologique qui a servi à construire une catégorie artificielle appelée le Tiers Monde ou les pays sous-développés, les définissant comme déficients et en retard par rapport à un standard occidental érigé en norme universelle. Ce faisant, selon Escobar et Sachs, l'appareil institutionnel du développement, comprenant la Banque mondiale, le Fonds Monétaire International, les agences bilatérales d'aide et les organisations non gouvernementales, a légitimé une intervention permanente des pays riches dans les affaires des pays pauvres au nom de l'aide au développement, tout en perpétuant des rapports de pouvoir fondamentalement inégaux.
L'argument de Sachs est particulièrement incisif lorsqu'il examine l'origine du terme sous-développement dans le discours politique international. Il fait remonter la popularisation de ce terme au discours d'inauguration du président américain Harry Truman le vingt janvier 1949, dans lequel Truman décrivait les conditions de vie dans ce qui allait devenir le Tiers Monde comme sous-développées et appelait à un programme d'aide technique et économique pour y remédier. Pour Sachs, ce moment inaugurait une ère dans laquelle la majorité de l'humanité était définie non plus selon ses propres catégories culturelles et historiques, mais selon une seule catégorie économique qui la plaçait d'emblée en position de déficit par rapport au modèle occidental. Cette framing, selon Sachs, n'était pas neutre mais portait les germes d'une violence symbolique et d'une subordination institutionnelle dont les effets se font encore sentir.
Il serait cependant intellectuellement malhonnête de s'arrêter à la critique post-développementiste sans en reconnaître les limites et les tensions internes. La remise en question du développement comme Westernisation est intellectuellement légitime et même nécessaire. Mais elle ne résout pas une réalité concrète qui ne peut pas être évacuée par la déconstruction : des centaines de millions d'être humains vivent aujourd'hui dans des conditions de pauvreté sévère, de malnutrition, d'absence d'accès aux soins de santé et à l'éducation, qui réduisent dramatiquement leurs capacités et leur liberté. Et dans leur immense majorité, ces personnes, lorsqu'on les écoute, souhaitent avoir accès à de meilleures conditions matérielles, à des soins de santé, à l'éducation pour leurs enfants, à de l'eau potable, à des logements décents. Cette aspiration à un meilleur niveau de vie matériel est réelle et ne saurait être traitée comme une simple intoxication par les valeurs occidentales ou un produit de la colonisation mentale.
La tension entre la critique légitime du développement comme Occidentalisation culturelle et la demande tout aussi légitime des populations défavorisées pour les bénéfices matériels du développement est réelle et irréductible. Elle appelle non pas à choisir entre la critique post-développementiste et le paradigme économiciste dominant, mais à construire une vision plus nuancée, plus respectueuse des diversités culturelles et plus attentive aux aspirations des populations concernées. Cette vision doit reconnaître que le développement ne peut pas se réduire à la croissance du PIB tout en admettant que les ressources matérielles sont une composante indispensable de l'expansion des capabilités humaines que Sen a mis au coeur de sa théorie du développement comme liberté. Elle doit accepter qu'il n'existe pas un seul modèle de bonne société vers lequel toutes les cultures devraient converger, tout en reconnaissant que certaines privations matérielles fondamentales, la faim, la maladie, l'analphabétisme, la mort précoce, constituent des violations de la dignité humaine qui ne peuvent pas être relativisées au nom du respect de la diversité culturelle.
Le Nord Global et le Sud Global : la Géographie de L'inégalité
La géographie de l'inégalité mondiale dessine une carte que tous les géographes humains doivent apprendre à lire avec précision et esprit critique. La configuration spatiale la plus fondamentale qui structure le monde contemporain est la division entre un petit nombre de nations riches et une majorité de nations pauvres ou à revenus intermédiaires. Cette division a été conceptualisée et dénommée de multiples façons au cours des dernières décennies, et chaque terminologie révèle autant sur les présupposés idéologiques de ceux qui l'ont forgée que sur les réalités géographiques qu'elle cherche à décrire.
La terminologie née de la Guerre Froide divisait le monde en Tiers-Mondiste en trois blocs distincts. Le Premier Monde désignait les démocraties capitalistes industrialisées d'Europe occidentale, d'Amérique du Nord, d'Australie, de Nouvelle-Zélande et du Japon, alignées politiquement et militairement sur les États-Unis dans la confrontation idéologique et stratégique avec le bloc soviétique. Le Deuxième Monde désignait l'Union Soviétique et les pays socialistes de son bloc, qui formaient un pôle de développement alternatif revendiquant une trajectoire industrialiste distincte du capitalisme occidental. Le Tiers Monde, terme créé en 1952 par le démographe français Alfred Sauvy dans une analogie explicite avec le Tiers État de la Révolution française, désignait initialement l'ensemble des nations non alignées dans la Guerre Froide, principalement les nouvelles nations indépendantes d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Avec le temps, ce terme est devenu synonyme de pauvreté et de sous-développement, perdant sa dimension politique initiale pour acquérir une connotation essentiellement économique.
L'effondrement de l'Union Soviétique en 1991 a rendu cette terminologie tri-polaire obsolète. Le Deuxième Monde avait cessé d'exister en tant qu'entité politique cohérente, et le terme Tiers Monde, privé de son pendant bipolaire, perdait une partie de son sens historique tout en conservant ses connotations péjoratives. C'est dans ce contexte qu'est apparu le cadre conceptuel du Nord Global et du Sud Global, qui a progressivement gagné du terrain dans les milieux académiques, onusiens et de la société civile internationale.
Le Nord Global regroupe l'Amérique du Nord dans sa partie riche, c'est-à-dire les États-Unis et le Canada, l'Europe occidentale et septentrionale, le Japon et les autres économies avancées d'Asie orientale comme la Corée du Sud, Singapour et Hong Kong, ainsi que l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Ces pays partagent des niveaux de revenus élevés, des systèmes institutionnels relativement stables et performants, des infrastructures développées et une intégration dans les circuits financiers et commerciaux mondiaux qui leur permet d'exercer une influence disproportionnée sur les règles du jeu économique international. Le Sud Global regroupe l'Amérique latine et les Caraïbes, l'Afrique subsaharienne, l'Asie du Sud, l'Asie du Sud-Est dans sa plus grande partie, et la plupart du Moyen-Orient. Cette catégorie est extrêmement hétérogène, regroupant à la fois des pays à revenus très faibles comme le Niger ou le Malawi, des pays à revenus intermédiaires comme le Brésil ou le Mexique, et même des pays à revenus élevés comme certains États pétroliers du Golfe.
Cette hétérogénéité interne est l'une des principales limites de la terminologie Nord Global et Sud Global, que ses utilisateurs les plus attentifs reconnaissent volontiers. Ces termes décrivent des réalités générales et des tendances structurelles plutôt que des catégories précises et mutuellement exclusives. L'Australie et la Nouvelle-Zélande, géographiquement situées dans l'hémisphère sud, sont économiquement et politiquement clairement dans le Nord Global. La Chine, qui appartient géographiquement à ce qu'on désigne habituellement comme le Sud Global, est devenue la deuxième économie mondiale et un acteur central de la politique économique internationale, ce qui complique considérablement toute catégorisation simple. Singapour, géographiquement au coeur de l'Asie du Sud-Est, est par ses indicateurs économiques et sociaux un des pays les plus développés du monde. Ces anomalies suggèrent que les termes Nord Global et Sud Global doivent être utilisés avec précaution, comme des heuristiques qui pointent vers des tendances réelles sans prétendre à une précision cartographique qu'ils ne peuvent pas offrir.
Un effort cartographique plus explicite pour visualiser la frontière entre développement et sous-développement a été proposé par ce qu'on appelle la Ligne Brandt. Cette ligne imaginaire, tracée à la demande de la Commission Brandt dirigée par l'ancien Chancelier de la République Fédérale d'Allemagne Willy Brandt, suit approximativement le trentième parallèle nord, séparant un hémisphère nord majoritairement riche d'un hémisphère sud majoritairement pauvre. Cette ligne traversait l'Atlantique et le Pacifique, séparant l'Europe et l'Amérique du Nord des pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Dans sa partie américaine, elle passait entre le Mexique et les États-Unis. Dans sa partie asiatique, elle séparait le Proche et le Moyen-Orient du reste de l'Asie. Mais la Ligne Brandt était et reste une simplification pédagogique plutôt qu'une frontière géographique précise. Elle devait placer l'Australie et la Nouvelle-Zélande dans l'hémisphère riche du Nord malgré leur localisation dans l'hémisphère austral, reconnaissant ainsi que la division entre développement et sous-développement ne suit pas mécaniquement les parallèles géographiques mais reflète des structures historiques, économiques et politiques plus complexes.
Le Rapport Brandt lui-même, formellement intitulé Nord-Sud : Pour la Survie, publié en 1980, allait bien au-delà d'une simple cartographie de l'inégalité mondiale. Il constituait la première grande commission internationale à formuler l'inégalité mondiale comme un problème structurel exigeant une refonte fondamentale de l'ordre économique international, et non simplement comme le résultat de défaillances internes aux pays pauvres qui pourraient être corrigées par des ajustements techniques et des apports d'aide étrangère. La Commission Brandt appelait à un transfert massif de ressources du Nord vers le Sud, à une réforme des règles du commerce international pour les rendre plus favorables aux pays en développement, et à une démocratisation des institutions financières internationales comme le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, dont les structures de gouvernance donnaient un poids décisif aux pays riches au détriment des pays pauvres. Ces recommandations furent largement rejetées par les gouvernements Reagan et Thatcher, qui arrivaient au pouvoir précisément à cette époque avec un agenda de déréglementation, de réduction de l'État et de foi dans les vertus des marchés libres. Mais le Rapport Brandt demeure historiquement important comme l'une des premières articulations explicites et à haute visibilité politique de l'idée que les inégalités mondiales ne sont pas le résultat des échecs ou des manques des pays pauvres, mais de caractéristiques structurelles d'un système économique international qui reproduit et amplifie les inégalités héritées de la période coloniale.
Les configurations régionales de l'inégalité mondiale qui se dessinent à travers les indicateurs de développement révèlent plusieurs tendances importantes. La pauvreté extrême s'est considérablement concentrée géographiquement ces dernières décennies. En 1990, la pauvreté extrême était répartie de façon relativement équilibrée entre l'Asie du Sud et l'Asie de l'Est d'une part, et l'Afrique subsaharienne d'autre part. Mais les progrès spectaculaires accomplis en Asie orientale, et notamment la transformation économique de la Chine qui a tiré plusieurs centaines de millions de personnes hors de la pauvreté extrême, ont déplacé le centre de gravité de la pauvreté mondiale vers l'Afrique subsaharienne. Aujourd'hui, vingt-sept des vingt-huit pays affichant les Indices de Développement Humain les plus faibles se trouvent en Afrique subsaharienne, et cette région concentre une proportion croissante de la pauvreté extrême mondiale. Cette concentration géographique de la pauvreté en Afrique subsaharienne est à la fois le reflet d'héritages historiques, notamment la désorganisation de la période coloniale et l'ampleur de la traite négrière qui a saigné le continent de sa population active pendant des siècles, et de défis contemporains particulièrement aigus comme la persistance des conflits armés, la vulnérabilité face aux chocs climatiques et la faiblesse des institutions.
Le Rapport Brandt et la Persistance de L'écart de Développement
L'examen des cinq dernières décennies d'efforts formels de développement à l'échelle internationale conduit à un constat paradoxal et stimulant intellectuellement. D'un côté, des progrès indéniables et parfois spectaculaires ont été accomplis. De l'autre, l'écart absolu en termes de niveaux de vie matériels entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres s'est dans bien des cas élargi plutôt que rétréci. Comprendre ce paradoxe est essentiel pour évaluer honnêtement les succès et les limites des stratégies de développement qui ont été mises en oeuvre depuis la création des institutions de Bretton Woods en 1944.
Les institutions de développement international ont été mises en place à l'issue de la Seconde Guerre mondiale dans le contexte particulier de l'ordre mondial de l'après-guerre. La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International ont été fondés lors de la Conférence de Bretton Woods en juillet 1944, avant même la fin des hostilités. La Banque Mondiale avait pour mission initiale de financer la reconstruction de l'Europe dévastée par la guerre, mais elle a rapidement réorienté ses activités vers le financement du développement des nouvelles nations indépendantes qui émergeaient de la décolonisation dans les années 1950 et 1960. Le Fonds Monétaire International était conçu pour assurer la stabilité du système monétaire international et fournir des financements d'urgence aux pays confrontés à des crises de balance des paiements. Ces deux institutions, auxquelles se sont ajoutées les nombreuses agences spécialisées du système des Nations Unies, ont constitué le coeur institutionnel de ce qu'on a appelé le régime de développement international.
Les Objectifs du Millénaire pour le Développement, adoptés en septembre 2000 lors du Sommet du Millénaire des Nations Unies, ont représenté le premier cadre global et chiffré fixant des cibles précises pour la réduction de la pauvreté et l'amélioration du bien-être humain à l'horizon 2015. Ces huit objectifs comprenaient notamment la réduction de moitié du taux de pauvreté extrême et de la faim, l'accès universel à l'éducation primaire, la promotion de l'égalité de genre et de l'autonomisation des femmes, la réduction des deux tiers de la mortalité des enfants de moins de cinq ans, la réduction des trois quarts de la mortalité maternelle, la lutte contre le VIH/SIDA, le paludisme et d'autres maladies, et l'établissement de partenariats mondiaux pour le développement. Ces objectifs ont eu le mérite de concentrer l'attention politique et les ressources sur des dimensions spécifiques et mesurables du développement humain, et d'établir un système de suivi régulier des progrès à l'échelle mondiale.
Les résultats à l'échéance de 2015 ont été profondément inégaux. L'objectif de réduction de moitié de la pauvreté extrême a bien été atteint au niveau mondial, mais ce succès agrégé masque une réalité beaucoup plus nuancée. La quasi-totalité de la réduction de la pauvreté extrême dans le monde a été accomplie en Chine, qui a connu sur cette période l'une des transformations économiques les plus rapides et les plus spectaculaires de l'histoire humaine. Le taux de pauvreté extrême en Chine est passé d'environ soixante pour cent au début des années 1990 à moins de deux pour cent vingt ans plus tard, tirant plusieurs centaines de millions de personnes hors de la misère. Si l'on retire la Chine du calcul mondial, les progrès dans les autres régions, et notamment en Afrique subsaharienne, apparaissent bien plus modestes. Des avancées réelles ont néanmoins été enregistrées dans la réduction de la mortalité infantile et de la mortalité maternelle, dans l'extension de la couverture vaccinale, dans l'accroissement de l'accès à l'éducation primaire et dans la lutte contre certaines maladies infectieuses comme le paludisme et la tuberculose.
Les Objectifs de Développement Durable, adoptés en 2015 pour prendre le relais des OMD, sont plus ambitieux à plusieurs égards. Ils comprennent dix-sept objectifs et cent soixante-neuf cibles qui couvrent un spectre bien plus large, allant de la lutte contre la pauvreté et la faim à la promotion des énergies propres, de l'égalité de genre, de la lutte contre les inégalités, de la paix et de la justice institutionnelle, et de l'action climatique. Une innovation importante des ODD est qu'ils s'appliquent à tous les pays, y compris les pays riches, reconnaissant ainsi que le développement durable n'est pas un enjeu réservé au Sud Global mais un défi universel. Cette dimension universelle marque une rupture avec l'ancien paradigme selon lequel le développement était quelque chose que les pays riches apportaient aux pays pauvres plutôt qu'un défi commun à toute l'humanité.
Le paradoxe arithmétique de l'écart de développement est l'un des obstacles les plus fondamentaux à la convergence entre pays riches et pays pauvres. Même lorsque les pays pauvres enregistrent des taux de croissance économique impressionnants en termes relatifs, leur situation absolue par rapport aux pays riches peut continuer de se dégrader. La raison est purement mathématique mais ses implications sont profondes. Un pays riche avec un revenu par habitant de cinquante mille dollars qui enregistre une croissance modeste de deux pour cent par an accroît son revenu moyen de mille dollars par habitant. Un pays pauvre avec un revenu par habitant de mille dollars qui réalise le même taux de croissance de deux pour cent n'accroît son revenu que de vingt dollars par habitant. Pour que le pays pauvre rattrape le pays riche en termes absolus, il faudrait qu'il maintienne durablement un taux de croissance extrêmement supérieur à celui du pays riche, ce qui est possible à court terme mais difficile à soutenir sur de longues périodes.
Ce paradoxe arithmétique explique en grande partie pourquoi l'écart absolu de revenus entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres s'est creusé au cours des cinq dernières décennies même lorsque les pays pauvres connaissaient une croissance positive. Il ne signifie pas que la croissance économique dans les pays pauvres est sans importance, bien au contraire. Mais il souligne que la réduction de l'écart de développement à l'échelle mondiale exige soit des transferts significatifs de ressources des pays riches vers les pays pauvres, soit une transformation structurelle des relations économiques internationales qui donnerait aux pays pauvres les moyens de générer durablement des taux de croissance très supérieurs à ceux des pays riches, soit les deux.
La pandémie de Covid-19, qui a frappé le monde à partir de 2020, a constitué un choc brutal qui a temporairement renversé des décennies de progrès dans la réduction de la pauvreté mondiale. Les estimations de la Banque Mondiale indiquent que la pandémie et ses conséquences économiques ont poussé entre soixante-dix et cent millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté extrême en 2020, effaçant plusieurs années de progrès et aggravant les inégalités existantes. Les pays à faible revenu, qui avaient les systèmes de santé les moins solides pour faire face à la pandémie elle-même, ont également été les plus frappés par ses effets économiques indirects, notamment l'effondrement du tourisme, la réduction des envois de fonds des travailleurs migrants et la contraction du commerce mondial. La pandémie a ainsi rappelé avec une brutalité particulière à quel point les acquis du développement peuvent être fragiles et vulnérables aux chocs extérieurs, et à quel point l'inégalité mondiale dans l'accès aux capacités de résistance crée des injustices systémiques qui compromettent le bien-être des populations les plus vulnérables.
Ces cinq décennies d'efforts de développement à l'échelle internationale, avec leurs succès réels mais insuffisants et leurs échecs récurrents, appellent à une réflexion lucide et approfondie sur les conditions du développement et les obstacles qui le freinent. Elles montrent que le développement est possible, que les trajectoires ne sont pas des fatalités et que des politiques bien conçues et correctement mises en oeuvre peuvent transformer rapidement les conditions de vie de populations entières. Elles montrent aussi que le développement est profondément inégal dans ses bénéfices, qu'il peut creuser les inégalités en même temps qu'il réduit la pauvreté absolue, et que les structures de l'économie mondiale continuent de reproduire des rapports de force qui défavorisent systématiquement les pays et les populations déjà les plus vulnérables. Comprendre ces dynamiques dans leur complexité est le premier pas indispensable vers la construction d'un monde plus juste et plus durable.
La Théorie de la Modernisation : les Étapes de la Croissance Économique de Rostow
Parmi les grands cadres théoriques qui ont tenté d'expliquer comment les sociétés humaines évoluent de la pauvreté vers la prospérité, aucun n'a exercé une influence aussi durable, aussi controversée et aussi profondément liée aux enjeux géopolitiques de son époque que le modèle proposé par l'économiste américain Walt Whitman Rostow dans son ouvrage fondateur publié en 1960. L'ouvrage s'intitule Les Étapes de la Croissance Économique, et son sous-titre est aussi révélateur que provocateur pour quiconque prend le soin de le lire avec attention : Un Manifeste Non-Communiste. Ce sous-titre à lui seul situe immédiatement l'entreprise intellectuelle de Rostow dans le contexte particulier de la Guerre Froide qui dominait la politique internationale de l'époque, une époque où la rivalité entre les États-Unis et l'Union Soviétique n'était pas seulement militaire et stratégique mais aussi idéologique et théorique, une compétition pour proposer aux nouvelles nations indépendantes du Tiers Monde un modèle de développement et de société qu'elles seraient invitées à suivre.
Walt Whitman Rostow était bien plus qu'un économiste de cabinet. Né en 1916 à New York dans une famille d'immigrants russes juifs qui avait donné à leur fils le prénom du grand poète américain de la démocratie et de l'espoir, il avait fait ses études à l'Université Yale avant d'obtenir un doctorat à l'Université d'Oxford comme boursier Rhodes. Il avait participé activement à l'effort de guerre américain en tant qu'analyste au Bureau des Services Stratégiques, l'ancêtre de la CIA. Après la guerre, il avait entamé une brillante carrière académique à l'Université du Massachusetts puis au Massachusetts Institute of Technology, où il avait fondé et dirigé le Centre d'Études Internationales. Son intérêt pour l'histoire économique comparative l'avait conduit à entreprendre une réflexion ambitieuse sur les conditions et les mécanismes du développement économique à travers les différentes expériences nationales de l'histoire moderne. Mais Rostow n'était pas que théoricien : il était aussi profondément engagé dans la politique américaine, conseillant les administrations démocrates et servant finalement comme haut conseiller à la sécurité nationale du président John F. Kennedy puis comme conseiller principal du président Lyndon B. Johnson de 1966 à 1969. C'est à ce titre qu'il fut l'un des architectes intellectuels de l'intervention américaine au Vietnam, persuadé que défendre le Vietnam du Sud contre le communisme était une application concrète de sa théorie du développement en tant qu'alternative au modèle marxiste.
L'ambition théorique de Rostow était explicitement de proposer un modèle de développement économique qui constituerait une alternative au modèle marxiste, dont l'attrait auprès des élites nationalistes des pays décolonisés était réel et préoccupant pour Washington. Là où Marx voyait dans l'histoire économique une succession de modes de production dominés par les contradictions de classe et aboutissant inéluctablement au capitalisme puis au socialisme et enfin au communisme, Rostow proposait une lecture différente de cette même histoire, un processus de développement économique universel passant par cinq étapes successives, au bout desquelles toutes les nations parviendraient à une ère de consommation de masse caractéristique des sociétés capitalistes libérales. Si toutes les nations étaient destinées à atteindre cette étape finale par le biais du développement capitaliste, si la richesse et la prospérité pouvaient être partagées par tous dans le cadre d'un système économique libéral guidé par les marchés et soutenu par l'aide occidentale, alors le communisme devenait non seulement moralement indésirable mais historiquement inutile. C'était là l'argument central de ce manifeste non communiste.
La première étape que Rostow nomme la société traditionnelle est caractérisée par une économie dominée par l'agriculture de subsistance où la quasi-totalité de la population active est engagée dans la production alimentaire nécessaire à sa propre survie. La technologie disponible y est limitée et change très lentement, transmise de génération en génération par des pratiques héritées plutôt que par une application systématique de la pensée scientifique. Les structures sociales sont profondément hiérarchiques et résistantes au changement : les positions dans la société sont déterminées par la naissance, le rang familial et les traditions plutôt que par les mérites individuels ou les aptitudes entrepreneuriales. La science n'est pas encore appliquée de façon systématique à la production, et lorsque des surplus existent, ils sont investis non pas dans l'innovation productive mais dans des dépenses qui reproduisent les structures sociales existantes, les cérémonies religieuses, les constructions monumentales à vocation religieuse ou symbolique, ou les guerres entre élites qui se disputent les ressources. Le pouvoir politique est concentré entre les mains des grands propriétaires terriens, et la mentalité dominante est celle de la fatalité et de la résignation face aux limites immuables d'un ordre naturel et social perçu comme immuable. Rostow plaçait dans cette catégorie les sociétés précoloniales d'Afrique, d'Asie et des Amériques, ainsi que l'Europe médiévale, reconnaissant ainsi rétrospectivement que ce stade ne définissait pas des sociétés figées dans l'archaïsme mais des configurations historiques qui avaient leur propre cohérence interne avant d'être intégrées, souvent de force, dans la dynamique de l'économie mondiale moderne.
La deuxième étape, celle des préconditions au décollage, est une période de transition cruciale durant laquelle les germes de la transformation économique commencent à apparaître. C'est l'émergence d'une classe d'entrepreneurs, c'est-à-dire d'individus prêts à prendre des risques et à investir leurs ressources dans des activités productives avec l'espoir d'en tirer un profit futur. Apparaît également une montée de l'identité nationale et de l'État-nation comme cadre politique dominant, phénomène qui crée les conditions institutionnelles nécessaires à la défense des droits de propriété, à la collecte des impôts finançant les investissements publics et à la construction d'une cohérence politique permettant les grands projets d'infrastructure. Ces investissements dans l'infrastructure physique, et particulièrement dans les transports, routes, canaux et chemins de fer, sont caractéristiques de cette étape : ils permettent d'intégrer des marchés jusqu'alors fragmentés, de réduire les coûts de transport et de faciliter la circulation des biens, des personnes et des idées. L'investissement dans l'éducation, notamment technique et commerciale, commence à se développer pour créer la main-d'oeuvre qualifiée nécessaire aux nouvelles formes de production. Cette étape est souvent déclenchée ou accélérée par un contact avec des sociétés déjà plus avancées dans leur développement, que ce soit par le commerce, par la colonisation ou par la diffusion technologique. Rostow citait à ce titre la Restauration Meiji au Japon à partir de 1868, moment charnière où une élite modernisatrice au pouvoir décida délibérément d'adapter les technologies et les institutions occidentales pour renforcer la puissance nationale japonaise face à la pression impérialiste des puissances occidentales. Il citait également l'ouverture forcée de la Chine au commerce international par les guerres de l'opium, et la transformation des structures économiques de l'Inde sous la colonisation britannique, des exemples qui révèlent paradoxalement que les préconditions au décollage peuvent être imposées de l'extérieur plutôt que générées de l'intérieur, une ambiguïté que Rostow n'abordait guère.
La troisième étape est celle que Rostow appelle le décollage, et c'est à ses yeux l'étape la plus critique, le moment charnière dans lequel la croissance économique moderne commence véritablement. Plusieurs conditions caractérisent ce stade. Le taux d'investissement productif de l'économie nationale passe d'environ cinq pour cent du revenu national à quinze ou vingt pour cent, représentant un effort d'accumulation du capital sans précédent qui génère une base productive capable d'entretenir une croissance auto-entretenue. Quelques secteurs industriels leaders croissent très rapidement, diffusant leur dynamisme vers le reste de l'économie par le biais des commandes qu'ils passent à leurs fournisseurs, des salaires qu'ils versent à leurs employés et des infrastructures qu'ils contribuent à développer. Les obstacles culturels, institutionnels et technologiques qui freinaient la croissance sont progressivement surmontés. De nouvelles industries manufacturières font leur apparition. La productivité agricole augmente significativement, ce qui libère une main-d'oeuvre autrefois absorbée par l'agriculture de subsistance pour la rediriger vers les nouvelles industries urbaines. Des institutions financières capables de mobiliser l'épargne et de la canaliser vers les investissements productifs voient le jour.
Rostow avait daté avec précision les décollages des principales économies industrielles : la Grande-Bretagne aurait connu son décollage entre environ 1783 et 1800, portée par l'essor fulgurant de l'industrie cotonnière du Lancashire et ses profondes transformations dans les techniques de production. La France et les États-Unis auraient décollé entre 1840 et 1860, l'Allemagne entre 1850 et 1873, le Japon entre 1878 et 1900. Ces datations étaient elles-mêmes contestées par les historiens économiques, mais leur importance dans le modèle de Rostow ne tenait pas tant à leur précision qu'à la structure conceptuelle qu'elles illustraient. Quant aux grandes nations en développement de l'époque, Rostow estimait que l'Inde et la Chine s'approchaient de leur décollage dans les années 1950 et 1960, et que le soutien extérieur occidental pouvait jouer un rôle déterminant pour leur permettre d'atteindre les niveaux d'investissement nécessaires pour franchir ce seuil critique. C'est là qu'intervenait la logique de l'aide au développement : si le principal obstacle au décollage des pays pauvres était leur incapacité à générer suffisamment d'épargne interne pour financer le niveau d'investissement nécessaire à l'enclenchement de la croissance auto-entretenue, alors les transferts de capitaux et de technologies en provenance des pays riches, ce que les économistes du développement de l'époque appelaient la grande poussée ou le grand élan, big push en anglais, pouvaient fournir le complément d'investissement indispensable pour déclencher le processus. C'était une justification théorique élégante et politiquement commode pour l'aide étrangère américaine dans les décennies qui ont suivi.
La quatrième étape est celle que Rostow nomme la marche vers la maturité, une longue période d'environ quarante à soixante ans après le décollage durant laquelle la croissance économique se diversifie, se consolide et se répand progressivement de l'ensemble des secteurs qui ont été à l'avant-garde du décollage vers la totalité de l'économie nationale. Pendant cette phase, la technologie moderne se diffuse depuis les secteurs industriels leaders vers toutes les branches de l'activité économique. L'économie acquiert la capacité de produire virtuellement tout ce qu'elle choisit de produire, n'étant plus limitée comme à l'étape du décollage à quelques secteurs pionniers. L'agriculture poursuit sa modernisation, améliorant encore sa productivité et libérant une proportion toujours plus grande de la population active pour les secteurs industriels et de services. Les villes croissent et concentrent une part croissante de la population nationale. Les exportations se diversifient, reflétant la sophistication croissante de l'appareil productif. La classe ouvrière industrielle se constitue, prend conscience de ses intérêts collectifs et commence à s'organiser syndicalement pour améliorer ses conditions de travail et de vie. À la fin de cette longue période de maturation économique, la société se trouve au seuil de la prospérité généralisée.
La cinquième et dernière étape est l'ère de la consommation de masse, qui représente dans le modèle de Rostow la destination finale du voyage économique de l'humanité. À ce stade, l'économie est assez riche et productive pour que la satisfaction des besoins fondamentaux ne soit plus le défi central. Les secteurs leaders de l'économie se déplacent progressivement de l'industrie lourde vers les biens de consommation durables et les services. Les citoyens achètent des automobiles, des appareils électroménagers, des logements dans les banlieues pavillonnaires en pleine expansion, et consacrent une part croissante de leurs revenus à des biens et services discrétionnaires qui dépassent la satisfaction de leurs besoins élémentaires. Un État-providence peut émerger, redistribuant une partie de la richesse nationale pour garantir un minimum de sécurité sociale à l'ensemble des citoyens. Rostow situait l'entrée des États-Unis dans cette ère au cours des années 1920, quand la production de masse fordiste et l'essor du crédit à la consommation ont rendu accessibles au grand public les automobiles, les réfrigérateurs et les autres biens de consommation durables qui définissaient le nouveau standard de prospérité américain.
L'influence de ce modèle sur la politique américaine et la politique internationale de développement dans les années 1960 et 1970 fut considérable et difficile à surestimer. Si toutes les nations du monde se trouvent à différentes étapes d'un même voyage universel vers la prospérité, et si les nations pauvres ont simplement besoin d'un coup de pouce pour franchir le seuil du décollage, alors le rôle des États-Unis et des nations riches du monde occidental est clairement défini : il consiste à fournir les capitaux, les technologies et l'assistance technique qui permettront aux pays en développement d'atteindre les niveaux d'investissement nécessaires pour déclencher leur propre croissance auto-entretenue, tout en les maintenant dans l'orbite du capitalisme occidental plutôt que de les laisser succomber aux sirènes du modèle soviétique. Cette logique a directement justifié et inspiré l'architecture de l'aide au développement de l'après-guerre, notamment l'Alliance pour le Progrès en Amérique latine lancée par Kennedy en 1961, les programmes de l'Agence américaine pour le développement international, la Banque Mondiale et ses programmes de prêts au développement, et l'ensemble des mécanismes bilatéraux et multilatéraux d'assistance aux pays en développement qui se sont développés pendant cette période.
Critiques du Modèle de Rostow
Malgré son influence historique considérable et sa capacité à fournir un cadre conceptuel cohérent et politiquement utile à l'apparatus de l'aide au développement occidentale, le modèle de Rostow a été soumis à des critiques intellectuelles sévères et souvent dévastateurs qui ont progressivement érodé sa crédibilité académique, même si son influence dans les cercles politiques s'est avérée beaucoup plus durable que sa réputation dans les milieux universitaires.
La première et peut-être la plus fondamentale de ces critiques est que le modèle de Rostow repose presque entièrement sur l'histoire économique de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord, principalement sur les expériences de la Grande-Bretagne, de la France, de l'Allemagne et des États-Unis au dix-neuvième siècle. Il n'existe aucune raison théorique convaincante de supposer que le chemin parcouru par l'Angleterre du dix-huitième siècle, avec son empire colonial, ses ressources naturelles propres, ses institutions particulières, sa géographie favorable et son contexte international unique, constitue le seul modèle possible ou même le modèle le plus approprié pour des pays d'Afrique subsaharienne, d'Asie du Sud ou d'Amérique centrale qui opèrent dans un contexte radicalement différent à l'entrée dans le vingt-et-unième siècle. Ces pays ont des histoires institutionnelles différentes, des structures sociales différentes, des relations différentes à l'économie mondiale, et ils font face à des contraintes environnementales, technologiques et géopolitiques que l'Angleterre du dix-huitième siècle n'a jamais connues. Projeter une trajectoire historique particulière comme modèle universel relève d'un ethnocentrisme théorique que les critiques du modèle n'ont pas manqué de relever.
La deuxième critique, sans doute la plus politique et la plus dérangeante pour la cohérence interne du modèle, concerne l'absence quasi totale de prise en compte du rôle joué par le colonialisme dans la création et la perpétuation du sous-développement. La plupart des pays que Rostow plaçait aux premières étapes de son modèle, la société traditionnelle ou les préconditions au décollage, n'étaient pas dans cette situation parce qu'ils n'avaient pas encore commencé leur voyage vers la modernité économique. Ils s'y trouvaient en grande partie parce que le colonialisme avait activement perturbé, démantelé ou empêché leur développement économique propre. Les puissances coloniales avaient systématiquement extrait les ressources naturelles de leurs colonies sans en réinjecter les profits dans le développement local. Elles avaient délibérément empêché l'industrialisation des territoires colonisés afin de préserver les marchés pour leurs propres industries métropolitaines. La tristement célèbre destruction de l'industrie textile indienne par la politique commerciale britannique, qui avait transformé l'Inde de grand exportateur de textiles en importateur de tissus de Manchester, en est l'illustration historique la plus souvent citée. Les réseaux de transport et d'infrastructure construits pendant la période coloniale avaient été délibérément orientés pour faciliter l'extraction des ressources vers les ports d'exportation plutôt que pour créer une intégration économique interne bénéfique aux populations locales. Le pouvoir politique avait été concentré dans les mains d'élites locales sélectionnées ou créées par les pouvoirs coloniaux pour servir les intérêts de ces derniers, créant des structures de gouvernance post-coloniales profondément fragiles et inadaptées. En ignorant ces histoires ou en les traitant comme hors sujet, Rostow évacuait précisément le facteur qui permettait de comprendre pourquoi tant de pays se trouvaient en position de retard économique au moment de leur indépendance.
La troisième critique attaque l'un des présupposés les plus profondément enracinés du modèle rostowien : l'idée que tous les pays et toutes les cultures souhaitent suivre le chemin occidental vers l'ère de la consommation de masse capitaliste, et que cette destination représente une aspiration universelle de l'humanité. Ce présupposé est lourd d'implications normatives et culturelles qui sont loin d'être évidentes. De nombreuses traditions intellectuelles, religieuses et philosophiques à travers le monde proposent des conceptions de la bonne vie qui ne se réduisent pas à la maximisation de la consommation matérielle individuelle. L'idée que le succès d'une société se mesure au nombre d'automobiles, d'appareils électroménagers et de maisons individuelles en banlieue que peuvent se payer ses citoyens est une conception culturellement spécifique, ancrée dans le contexte particulier de l'Amérique des années 1950, qui n'est ni intemporelle ni universelle. Des mouvements politiques, des traditions religieuses et des philosophies morales d'horizons très divers ont proposé des visions alternatives du développement humain centrées sur la communauté, la spiritualité, la nature, la modération ou la justice sociale plutôt que sur la croissance indéfinie de la consommation individuelle. Ces visions alternatives ne sont pas de simples rationalisations de la pauvreté, des consolations que les pauvres se donneraient en attendant de pouvoir un jour consommer comme des Américains. Ce sont des conceptions morales et politiques légitimes qui méritent d'être prises au sérieux dans tout débat sur ce que devrait signifier le développement.
La quatrième critique du modèle de Rostow est devenue de plus en plus prégnante à mesure que la conscience des limites environnementales de la planète a pénétré la réflexion sur le développement. Le modèle de Rostow est conceptualisé dans un univers où les ressources naturelles et la capacité d'absorption des déchets de l'environnement sont implicitement supposées illimitées. Il n'existe dans ce modèle aucun mécanisme pour tenir compte des conséquences environnementales de la croissance économique ni aucune réflexion sur la durabilité des trajectoires de développement qu'il prescrit. Or, si l'objectif est que l'ensemble des nations du monde parviennent à l'ère de la consommation de masse en reproduisant le niveau de consommation énergétique, de ressources naturelles et d'émissions de gaz à effet de serre caractéristique des États-Unis des années 1950 que Rostow prenait comme modèle, les systèmes biophysiques de la planète seraient soumis à des pressions catastrophiquement supérieures à celles qu'ils peuvent absorber. La réalité du changement climatique, de l'épuisement des ressources non renouvelables et de l'effondrement de la biodiversité a rendu évident ce que le modèle rostowien ignorait totalement : qu'un modèle de développement économique qui n'intègre pas les contraintes écologiques est fondamentalement incomplet et finalement autodestructeur.
La cinquième critique est celle du pouvoir prédictif limité du modèle. Les prédictions implicites dans le modèle de Rostow sur quels pays seraient les prochains à décoller et à rejoindre les rangs des nations industrialisées ne se sont pas avérées particulièrement exactes. Le modèle n'offre aucune explication satisfaisante des raisons pour lesquelles certains pays ont réussi à franchir le seuil du décollage et à rejoindre les rangs des économies à revenus élevés, la Corée du Sud, Taïwan, Singapour, étant les exemples les plus spectaculaires, tandis que d'autres pays avec des conditions initiales apparemment similaires sont restés bloqués dans des situations de stagnation ou de développement insuffisant. Si le modèle ne permet pas de comprendre pourquoi certains pays réussissent et d'autres échouent dans un contexte comparable, son pouvoir explicatif est sérieusement mis en question. En définitive, ce que le modèle de Rostow offrait n'était pas tant une théorie du développement rigoureusement validée qu'un récit politique particulièrement utile dans le contexte de la Guerre Froide pour justifier l'engagement américain dans le développement du Tiers Monde au nom d'une vision optimiste et universaliste du progrès économique.
La Théorie de la Dépendance : Frank et la Structure Métropole-Satellite
À mesure que le modèle de Rostow et les politiques d'aide au développement qu'il inspirait montraient leurs limites et leurs contradictions tout au long des années 1960, une école de pensée radicalement différente prenait forme principalement en Amérique latine, proposant une lecture diamétralement opposée de la nature du sous-développement et de ses causes. Là où Rostow et les théoriciens de la modernisation voyaient dans la pauvreté des nations l'expression d'un retard dans un processus universel de développement, les théoriciens de la dépendance affirmaient avec force que le sous-développement n'était pas un état originel ou préhistorique, mais qu'il était au contraire le produit actif et délibéré du même système économique mondial qui avait généré la richesse des nations développées.
Les racines intellectuelles de la théorie de la dépendance remontent aux travaux de l'économiste argentin Raúl Prebisch et aux réflexions collectives qui se développaient au sein de la Commission Économique pour l'Amérique Latine des Nations Unies, connue sous son acronyme espagnol CEPAL, dont Prebisch fut le premier directeur exécutif à partir de 1950. Prebisch, fort de son expérience de gestionnaire de la politique économique argentine pendant les années de crise des années 1930, avait développé une analyse structurale du commerce international qui allait profondément marquer la pensée économique du développement pendant plusieurs décennies. Le coeur de cette analyse, connue sous le nom de thèse Prebisch-Singer car elle avait été élaborée indépendamment mais simultanément par l'économiste britannique d'origine allemande Hans Singer, était un argument sur l'évolution séculaire des termes de l'échange entre les pays exportateurs de matières premières et les pays exportateurs de biens manufacturés.
L'argument de Prebisch et Singer était à la fois simple dans sa formulation et profond dans ses implications. Les pays d'Amérique latine et plus généralement les pays pauvres de la périphérie mondiale exportaient essentiellement des matières premières agricoles et minières, tandis que les pays industrialisés d'Europe et d'Amérique du Nord exportaient des biens manufacturés. Or, selon Prebisch et Singer, les termes de l'échange entre ces deux types de produits se détériorent structurellement et inexorablement au fil du temps en défaveur des exportateurs de matières premières. Pour recevoir la même quantité de biens manufacturés importés, les pays exportateurs de matières premières doivent donc exporter des quantités croissantes de leurs produits. Cette détérioration séculaire des termes de l'échange est le résultat de deux mécanismes structurels. D'un côté, la demande mondiale pour les matières premières croît moins vite que la demande pour les biens manufacturés à mesure que les revenus augmentent, car les ménages plus riches consacrent une proportion décroissante de leurs revenus à l'alimentation et aux matières premières de base, alors qu'ils consacrent une proportion croissante de leurs revenus à des biens manufacturés sophistiqués et à des services. C'est ce que les économistes appellent la loi d'Engel appliquée à l'échelle internationale. D'un autre côté, les gains de productivité réalisés dans l'industrie manufacturière bénéficient aux travailleurs industriels des pays riches sous la forme de salaires plus élevés, grâce au pouvoir de négociation des syndicats et à la structure oligopolistique des marchés industriels. En revanche, les gains de productivité réalisés dans la production de matières premières se traduisent par une baisse des prix plutôt que par une hausse des salaires, car les marchés mondiaux de matières premières sont très concurrentiels et les travailleurs agricoles dans les pays pauvres ne disposent pratiquement d'aucun pouvoir de négociation. Le résultat net est une détérioration structurelle et cumulative des termes de l'échange qui piège les pays spécialisés dans les matières premières dans une spirale de revenus déclinants relativement aux pays industrialisés.
C'est sur ce substrat analytique que s'est construite la contribution la plus radicale de la théorie de la dépendance, celle de l'économiste germano-américain Andre Gunder Frank, qui écrivait principalement sur l'Amérique latine depuis la fin des années 1960. Son article le plus influent, intitulé Le Développement du Sous-développement et publié en 1967 dans la Monthly Review, formulait avec une clarté provocatrice l'argument central de ce qui allait devenir l'une des contributions théoriques les plus lues et les plus débattues de l'économie politique internationale de la deuxième moitié du vingtième siècle. L'argument de Frank peut être énoncé de façon concise mais ses implications sont révolutionnaires : le sous-développement n'est pas simplement une condition originelle, un état de nature que certaines sociétés n'auraient pas encore réussi à surmonter. Il est au contraire le produit actif et nécessaire du même processus historique qui a produit le développement des pays capitalistes avancés. Le développement et le sous-développement sont les deux faces d'une même réalité structurelle, les deux produits simultanés d'un même système de relations économiques internationales.
Pour Frank, le système capitaliste mondial est organisé selon une structure hiérarchique de métropoles et de satellites. La métropole principale est le centre du capitalisme mondial, c'est-à-dire les États-Unis et les puissances capitalistes avancées d'Europe occidentale. Autour d'elle se trouvent des métropoles nationales dans les pays en développement, les capitales et les grandes villes qui concentrent le pouvoir économique et politique national. Ces métropoles nationales dominent à leur tour des satellites régionaux, c'est-à-dire les villes secondaires qui exercent leur emprise économique sur les zones rurales environnantes. Et ces satellites régionaux dominent enfin les satellites locaux, c'est-à-dire les villages et les communautés rurales qui se trouvent au bas de cette hiérarchie. À chaque niveau de cette structure, la métropole extrait une partie de la valeur économique produite par son satellite, l'absorbe et en transfère une partie à la métropole du niveau supérieur. Le résultat final de cette cascade d'extractions est que la valeur économique produite à la périphérie, dans les villages et les zones rurales des pays pauvres, remonte inexorablement vers le centre du système mondial, enrichissant les nations capitalistes avancées au détriment des pays et des régions qui se trouvent à la périphérie de la structure.
Frank portait un regard particulièrement critique sur ce qu'il appelait la lumpenburgeoisie, c'est-à-dire les élites économiques et politiques des pays périphériques qui, loin de résister à cette extraction au nom des intérêts de leur propre pays, y participaient activement et en tiraient profit. Ces élites locales agissaient comme des intermédiaires dans le transfert de valeur de la périphérie vers le centre, en échange de quoi elles recevaient une part des bénéfices générés par ce système d'extraction. Leur intégration aux réseaux économiques et culturels des pays capitalistes avancés était plus forte que leurs liens avec les populations pauvres de leurs propres pays. Dans cette lecture, l'aide au développement et l'investissement étranger direct, loin d'être des mécanismes de rattrapage économique comme le prétendait le modèle de Rostow, contribuaient en réalité à renforcer et à perpétuer les structures de dépendance en liant davantage les économies périphériques au centre capitaliste mondial sur des termes structurellement défavorables.
La conclusion logique de cette analyse était que la voie vers le développement véritable ne passait pas par davantage d'intégration dans le système économique mondial capitaliste, mais au contraire par une rupture délibérée avec ce système. Seule une politique économique nationale qui isolerait délibérément l'économie locale des flux du commerce international et des investissements étrangers permettrait de retenir les surplus économiques à l'intérieur du pays et de les réinvestir dans un développement centré sur les besoins internes plutôt que sur l'exportation au profit du centre capitaliste mondial. Cuba sous Fidel Castro apparaissait à Frank comme un exemple de cette rupture courageuse avec le système de dépendance, même si les difficultés économiques extraordinaires que cette rupture entraînait en témoignaient aussi des contraintes considérables qui pesaient sur tout pays cherchant à se soustraire à la logique du système économique mondial dominant.
L'expression concrète la plus répandue de ces idées en termes de politique économique a été l'Industrialisation par Substitution aux Importations, universellement connue par son sigle ISI, qui a été mise en oeuvre à des degrés divers dans la quasi-totalité des grandes économies d'Amérique latine depuis les années 1950 jusqu'aux années 1980, ainsi que dans de nombreux pays d'Asie et d'Afrique. L'idée de base était que les pays en développement devaient se doter de leur propre appareil industriel derrière des barrières douanières protectrices, produisant eux-mêmes les biens manufacturés qu'ils importaient jusqu'alors depuis les pays développés. L'État jouait un rôle central dans cette stratégie, à travers la création d'entreprises publiques dans les secteurs jugés stratégiques, la protection des industries naissantes par des droits de douane élevés et des restrictions aux importations, la gestion des taux de change pour favoriser les importations de biens d'équipement nécessaires à l'industrialisation nationale, et la planification industrielle qui définissait les priorités sectorielles du développement. Le Brésil a développé sous ce modèle une industrie automobile nationale et une sidérurgie puissante. Le Mexique a bâti un secteur pétrochimique intégré autour de la compagnie pétrolière nationale Pemex. L'Argentine a développé une industrie de biens de consommation relativement diversifiée sous la protection des tarifs douaniers. Ces expériences ont démontré qu'il était possible de créer des capacités industrielles significatives dans des pays qui en étaient dépourvus, et elles constituaient un défi empirique direct à la thèse libérale selon laquelle les marchés libres étaient la seule voie vers le développement industriel.
Cependant, les résultats à long terme de l'ISI se sont avérés profondément mitigés et finalement insuffisants pour aboutir à une transformation économique structurelle durable. Les industries protégées, à l'abri de la concurrence internationale, tendaient à devenir inefficaces, peu innovantes et très coûteuses pour les consommateurs nationaux qui payaient des prix bien supérieurs aux prix mondiaux pour des produits de moindre qualité. La protection permanente des industries nationales devenait une rente politique que les entreprises et les syndicats défendaient bec et ongles, indépendamment de leur efficacité économique réelle. Les États engagés dans des programmes ambitieux d'industrialisation généraient des déficits budgétaires chroniques qui alimentaient l'inflation. Et surtout, les besoins croissants d'importations de biens d'équipement et de technologies pour alimenter l'industrialisation nationale créaient des problèmes persistants de balance des paiements que les politiques de change artificiel ne pouvaient que différer sans résoudre. Ces tensions accumulées ont contribué directement à la crise de la dette des années 1980 qui a brutalement interrompu les expériences d'industrialisation par substitution aux importations dans toute l'Amérique latine, ouvrant la voie aux programmes d'ajustement structurel néolibéraux imposés par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale.
LA THÉORIE DES SYSTÈMES-MONDE : WALLERSTEIN ET LA STRUCTURE CENTRE-PÉRIPHÉRIE-SEMI-PÉRIPHÉRIE
À la convergence de la tradition de la théorie de la dépendance latino-américaine, de l'école française des Annales avec sa vision de longue durée de l'histoire, et de la sociologie historique comparative, Immanuel Wallerstein a élaboré à partir des années 1970 un cadre théorique ambitieux et original qu'il a nommé la théorie des systèmes-monde. Wallerstein était un sociologue américain qui avait commencé sa carrière comme spécialiste de l'Afrique avant d'entreprendre une réflexion de plus grande envergure sur les structures de l'économie capitaliste mondiale considérée comme un système global unique. La publication en 1974 du premier volume de son oeuvre monumentale intitulée The Modern World-System, traduit en français sous le titre Le Système du Monde du Quinzième Siècle à Nos Jours, marquait le point de départ d'une entreprise intellectuelle qui allait se poursuivre sur quatre décennies et aboutir à une reconstruction théorique totale de l'histoire du capitalisme à l'échelle mondiale.
L'innovation conceptuelle centrale de Wallerstein par rapport aux théoriciens de la dépendance qui l'avaient précédé était d'insister sur la nécessité d'analyser l'économie capitaliste mondiale non pas comme un simple agrégat de nations individuelles en relations les unes avec les autres, mais comme un système unique et intégré doté de ses propres dynamiques structurelles, de ses propres lois de fonctionnement et de ses propres mécanismes de reproduction. Pour Wallerstein, le capitalisme n'existe pas au niveau national mais au niveau mondial. Il constitue depuis le quinzième siècle un système-monde, c'est-à-dire un système économique qui transcende les frontières politiques nationales et qui a sa propre logique de fonctionnement qui ne se réduit pas à la somme des logiques nationales.
Ce système-monde capitaliste est structuré selon une division internationale du travail qui organise les nations et les régions selon trois positions fondamentales que Wallerstein nomme le centre ou coeur, la périphérie et la semi-périphérie. Cette dernière catégorie constitue d'ailleurs l'apport le plus original et le plus analytiquement fécond de Wallerstein par rapport à la théorie de la dépendance binaire de Frank, qui ne distinguait que deux positions dans le système mondial.
Le centre du système-monde capitaliste est constitué par les nations riches et technologiquement avancées qui dominent l'économie mondiale, c'est-à-dire les États-Unis, l'Europe occidentale, le Japon et les autres économies à hauts revenus. Ces nations se spécialisent dans les activités de production les plus sophistiquées technologiquement et les plus créatrices de valeur ajoutée, ce que Wallerstein appelle les produits de base du coeur ou core commodities. Ces activités capturent la part la plus importante de la valeur produite dans les chaînes mondiales de marchandises. Les États du centre sont politiquement puissants, disposant de la capacité d'influencer les règles du commerce, de la finance et des investissements internationaux de façon à les orienter en leur faveur. Ils maintiennent des forces militaires puissantes qui leur permettent, si nécessaire, de défendre leurs intérêts économiques par la force. Et ils contrôlent les grandes institutions financières internationales, la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, l'Organisation Mondiale du Commerce, qui définissent les règles du jeu économique mondial.
La périphérie est constituée par les nations pauvres qui se spécialisent dans les activités les moins sophistiquées et les moins créatrices de valeur ajoutée de l'économie mondiale, c'est-à-dire l'extraction de matières premières, la production agricole et la fabrication de biens simples à faible contenu technologique. Ces nations sont intégrées dans le système capitaliste mondial sur des termes structurellement défavorables : elles se spécialisent dans les activités qui se trouvent au bas des chaînes mondiales de marchandises où la valeur capturée est la plus faible, elles manquent des capacités technologiques et institutionnelles nécessaires pour monter en gamme et se repositionner dans des activités à plus haute valeur ajoutée, et elles disposent d'États faibles qui n'ont pas la capacité de réguler les termes de leur intégration dans l'économie mondiale ni de résister aux pressions des acteurs économiques et politiques du centre. La faiblesse des États périphériques n'est pas le résultat d'une défaillance intrinsèque de ces sociétés mais le produit de l'histoire coloniale qui a systématiquement sapé les institutions locales et orienté les structures de pouvoir post-coloniales vers la reproduction des intérêts des anciennes puissances coloniales.
La semi-périphérie constitue l'apport le plus original et analytiquement le plus riche de Wallerstein à la théorie des systèmes-monde. Cette position intermédiaire est occupée par des nations qui exploitent la périphérie tout en étant elles-mêmes exploitées par le centre, des nations qui se trouvent dans une position ambiguë de dominant-dominé selon la relation qu'on considère. Les exemples de pays semi-périphériques que Wallerstein citait incluaient le Brésil, l'Inde, la Chine, l'Afrique du Sud, le Mexique, la Russie et d'autres grandes nations en développement qui avaient développé des capacités industrielles et technologiques significatives sans pour autant rejoindre le cercle des nations du centre. Ces nations se caractérisent par une structure économique duale : elles disposent de secteurs industriels relativement sophistiqués capables de produire pour les marchés mondiaux, mais elles maintiennent également des secteurs primaires qui fournissent des matières premières aux industries du centre. Elles exercent leur domination économique sur les nations périphériques de leur voisinage régional tout en restant elles-mêmes en position subordonnée par rapport aux nations du centre.
Pour Wallerstein, la semi-périphérie joue un rôle politique et idéologique crucial dans la stabilisation du système-monde capitaliste. En constituant une couche intermédiaire entre le centre opulent et la périphérie appauvrie, les nations semi-périphériques empêchent la polarisation du système en deux camps antagonistes, un centre riche et une périphérie misérable, ce qui pourrait créer les conditions d'une révolution mondiale. Elles servent d'amortisseur politique qui dilue les tensions entre le centre et la périphérie et permet au système de fonctionner sans qu'une confrontation directe et globale entre riches et pauvres ne le déstabilise. Et elles constituent la principale source de mobilité ascendante dans le système-monde, les pays qui se déplacent de la périphérie vers la semi-périphérie représentant des exemples de réussite partielle qui alimentent l'espoir d'un développement possible sans remettre en question la structure du système lui-même.
L'un des concepts les plus puissants et les plus féconds de la théorie des systèmes-monde est celui de la chaîne de marchandises mondiale, ou commodity chain en anglais, qui désigne la séquence complète des activités qui vont depuis l'extraction des matières premières jusqu'à la consommation finale d'un produit, en passant par la fabrication, le traitement, le conditionnement, la distribution et la vente au détail. La valeur créée dans une chaîne de marchandises mondiale est très inégalement distribuée entre les différents maillons de cette chaîne, et la position d'un pays ou d'une entreprise dans la chaîne détermine sa capacité à capturer une part plus ou moins grande de cette valeur totale. L'exemple de l'iPhone qu'on peut utiliser à titre d'illustration pour les élèves d'aujourd'hui est particulièrement éclairant. L'iPhone est assemblé principalement en Chine dans les usines de Foxconn, et ses composants proviennent d'une multitude de pays producteurs. Pourtant, la part de la valeur finale du produit qui revient à Apple, l'entreprise dont le siège est à Cupertino en Californie, sous la forme de propriété intellectuelle, de marque, de design et de bénéfices, est de loin la plus élevée, largement supérieure à ce que touchent les assembleurs chinois ou les fournisseurs de composants. Ce déséquilibre dans la distribution de la valeur le long de la chaîne illustre parfaitement la structure centre-périphérie que Wallerstein décrivait à l'échelle du système-monde.
La théorie des systèmes-monde a été critiquée, notamment pour son tendance au déterminisme structurel. En insistant sur la puissance des forces structurelles qui maintiennent les nations dans leurs positions respectives, Wallerstein risquait de suggérer que le développement et la mobilité ascendante dans le système mondial étaient pratiquement impossibles pour les nations périphériques, une conclusion qui semblait démentie par l'expérience historique de certains pays. La Corée du Sud et Taïwan ont réussi au cours des cinquante dernières années une transformation économique remarquable qui les a fait passer d'économies principalement agricoles et exportatrices de matières premières à des économies industrielles avancées capables de concurrencer les nations du centre dans des secteurs technologiquement sophistiqués comme les semi-conducteurs, l'électronique et la construction navale. La Chine, bien que toujours officiellement classée dans le groupe des pays en développement, est devenue la deuxième économie mondiale et un leader technologique dans des domaines croissants. Ces exemples semblaient contredire la thèse de l'inertie structurelle du système-monde.
Wallerstein répondait à ces critiques en soutenant que la mobilité visible dans le système-monde était essentiellement une mobilité entre positions plutôt qu'une transformation de la structure elle-même. Lorsque la Corée du Sud passait de la périphérie à la semi-périphérie ou au centre, elle ne changeait pas les règles du système mondial mais simplement sa position dans ce système. D'autres pays prenaient alors la place qu'elle avait quittée dans la hiérarchie mondiale de la division du travail. La structure tripartite centre-semi-périphérie-périphérie se reproduisait avec de nouveaux occupants dans chaque position, mais le principe hiérarchique lui-même demeurait intact. Cette réponse préservait la cohérence théorique du modèle mais au prix d'une certaine circularité qui rendait difficile toute falsification empirique de la théorie, une limitation que les critiques de Wallerstein n'ont pas manqué de souligner.
Au-delà de ces débats théoriques, la contribution intellectuelle durable de la théorie des systèmes-monde est d'avoir imposé l'idée que le développement et le sous-développement ne peuvent pas être compris en regardant les nations individuellement, comme si chacune avait un destin propre déterminé uniquement par ses ressources internes, ses institutions et ses politiques. Pour comprendre pourquoi certaines nations sont riches et d'autres pauvres, pourquoi certaines ont réussi à se développer et d'autres non, il faut regarder la structure des relations entre nations, la façon dont le système économique mondial distribue les opportunités et les contraintes de façon inégale, et les mécanismes historiques et contemporains par lesquels certains acteurs économiques et politiques bénéficient des règles du jeu au détriment d'autres. C'est cette invitation à penser le développement et l'inégalité à l'échelle du système mondial plutôt que nation par nation qui constitue l'héritage le plus durable et le plus intellectuellement fécond de l'oeuvre de Wallerstein, indépendamment des débats sur les détails de son modèle théorique.
Les Tigres Asiatiques et le Modèle de L'état Développementiste
Le défi empirique le plus puissant et le plus décisif jamais opposé simultanément à la théorie de la modernisation et à la théorie de la dépendance est venu d'une direction que ni les uns ni les autres n'avaient anticipée. Il ne s'agissait pas d'une révolution sociale ou d'une rupture avec le capitalisme mondial, ni d'un simple suivi des étapes prescrites par Rostow. Il venait d'une poignée de petites économies d'Asie orientale qui, en l'espace d'une seule génération, ont accompli ce que beaucoup d'économistes considéraient comme impossible : passer d'une pauvreté rurale profonde à une industrialisation avancée capable de rivaliser avec les économies de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord. Ces quatre économies, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour, ont reçu le surnom de Quatre Tigres Asiatiques, et leur trajectoire de développement entre les années 1960 et les années 1990 reste à ce jour l'une des transformations économiques les plus spectaculaires et les plus étudiées de l'histoire moderne.
Ces quatre économies ont enregistré des taux de croissance annuels moyens compris entre sept et neuf pour cent sur une période de trois décennies consécutives, un rythme qui n'avait jamais été observé sur une aussi longue durée dans aucune économie de l'histoire. Cette croissance soutenue et accélérée a transformé des sociétés principalement agricoles en économies industrielles avancées en moins de trente ans, un processus qui avait pris plus d'un siècle dans les pays qui avaient suivi le chemin de l'industrialisation au dix-neuvième siècle. La Corée du Sud de 1960 avait un revenu par habitant inférieur à celui du Ghana à la même époque. Trente ans plus tard, elle exportait des automobiles, des navires et des semi-conducteurs vers les marchés du monde entier. Taïwan, qui produisait principalement du sucre et du riz dans les années 1950, est devenu le premier producteur mondial de circuits intégrés dans les années 1990. Singapour, minuscule île sans ressources naturelles expulsée de la fédération malaisienne en 1965, est devenu l'une des places financières et des hubs logistiques les plus sophistiqués du monde. Hong Kong, sous administration britannique jusqu'en 1997, a évolué d'un entrepôt colonial vers l'un des centres de services financiers et commerciaux les plus importants d'Asie.
Ces succès défiaient simultanément les prédictions des théoriciens de la modernisation, qui attendaient un développement lent et graduel par étapes successives, et celles des théoriciens de la dépendance, qui prévoyaient que l'intégration dans l'économie capitaliste mondiale condamnerait les nations périphériques à une pauvreté structurelle perpétuelle. Aussi, les Tigres Asiatiques ont-ils imposé à la pensée sur le développement une révision profonde de ses présupposés, forçant les économistes et les géographes à chercher de nouveaux cadres conceptuels capables de rendre compte de ce qui s'était passé dans ces quatre économies remarquables.
La réponse théorique la plus influente à ce défi empirique est venue du politologue américain Chalmers Johnson, qui a publié en 1982 une étude fondatrice intitulée MITI and the Japanese Miracle, consacrée au rôle du ministère japonais du Commerce International et de l'Industrie, connu sous son sigle anglais MITI, dans le miracle économique japonais de l'après-guerre. Johnson y introduisait le concept d'État développementiste, ou developmental state en anglais, pour désigner un type spécifique d'organisation étatique caractérisé par une bureaucratie techniquement compétente et relativement incorruptible, dotée de capacités de planification industrielle sophistiquées et d'une autonomie suffisante par rapport aux pressions des groupes d'intérêt particuliers pour poursuivre des objectifs de développement à long terme. Le concept de Johnson s'appliquait initialement au Japon, mais il a rapidement été étendu par lui-même et par d'autres chercheurs aux Tigres Asiatiques, qui présentaient des caractéristiques similaires.
Le modèle de l'État développementiste repose sur une conception radicalement différente du rôle de l'État dans le développement économique par rapport aux deux grandes traditions théoriques qui s'étaient affrontées pendant des décennies. Contrairement à l'État minimal prôné par les économistes libéraux néoclassiques, l'État développementiste intervient activement dans l'économie pour orienter les investissements, les crédits, les ressources technologiques et la main-d'oeuvre vers les secteurs industriels qu'il a identifiés comme stratégiques pour la montée en gamme de l'économie nationale. Mais contrairement à l'État planificateur des économies socialistes ou aux États clientélistes et prédateurs qui ont tristement illustré les échecs du développement dans d'autres régions, l'État développementiste ne se contente pas d'octroyer une protection et des subventions sans contrepartie. Il soumet les entreprises bénéficiant de son soutien à des performances rigoureuses, notamment des objectifs d'exportation, et retire son soutien aux entreprises qui ne les atteignent pas, maintenant ainsi une pression concurrentielle qui force les entreprises nationales protégées à atteindre des niveaux d'efficacité comparables à ceux de leurs concurrents internationaux. Cette combinaison subtile de direction étatique et de discipline de marché est la clé de voûte du modèle développementiste, et c'est ce qui le distingue fondamentalement de toutes les autres formes d'interventionnisme étatique.
En Corée du Sud, ce modèle a été mis en oeuvre avec une rigueur et une ambition particulièrement remarquables sous la direction du président Park Chung-hee, qui gouverna le pays d'une main de fer de 1961 à 1979. Park avait une vision claire de ce qu'il appelait la modernisation du pays, vision qu'il entendait réaliser à marche forcée en mobilisant toutes les ressources de l'État au service d'une industrialisation accélérée. L'instrument principal de cette politique industrielle coréenne fut le système des chaebols, ces gigantesques conglomérats industriels à capital familial qui sont devenus les champions de l'économie coréenne et les emblèmes de son succès à l'échelle mondiale. Des noms comme Samsung, Hyundai, LG, Daewoo et Lotte sont aujourd'hui connus des consommateurs du monde entier, mais à la fin des années 1950, ces entreprises n'étaient que de modestes affaires familiales. C'est la politique industrielle de l'État coréen, qui orienta vers elles des crédits bancaires à des taux d'intérêt très subventionnés tout en leur imposant des objectifs d'exportation précis et mesurables, qui leur a permis de croître à une vitesse prodigieuse et de se hisser aux premiers rangs des industries mondiales en quelques décennies seulement.
Le mécanisme est d'une logique implacable. Les chaebols bénéficiaient d'un accès privilégié au crédit bancaire, aux licences d'importation de technologies étrangères, aux contrats publics et à d'autres formes de soutien étatique à condition de satisfaire à des critères de performance rigoureux définis par le gouvernement, notamment des objectifs quantitatifs d'exportation qui les forçaient à affronter la concurrence internationale et à atteindre des niveaux de qualité et de compétitivité conformes aux standards mondiaux. Les entreprises qui atteignaient leurs objectifs voyaient leur soutien étatique reconduit et amplifié. Celles qui échouaient voyaient leur accès au crédit subventionné restreint ou supprimé, ce qui les exposait à des difficultés financières sévères dans un environnement de taux d'intérêt de marché élevés. Cette épée de Damoclès permanente au-dessus des grandes entreprises coréennes, aussi bien soutenues par l'État qu'exposées à sa sanction en cas d'échec, est ce qui distingue fondamentalement le modèle coréen du capitalisme clientéliste qui a sévi dans de nombreux autres pays en développement, où les entreprises bénéficiaient de la protection étatique sans aucune contrainte de performance correspondante.
En l'espace de deux décennies, ce système a produit des résultats que peu d'observateurs auraient osé prédire. La Corée du Sud a développé successivement une industrie textile compétitive, puis une industrie chimique et pétrochimique, puis une sidérurgie intégrée autour de la compagnie Posco fondée en 1968 et devenue l'une des plus efficaces du monde, puis des capacités dans la construction navale qui ont fait de la Corée le premier constructeur naval mondial dans les années 1980, et enfin des industries de semi-conducteurs et d'électronique grand public qui ont propulsé Samsung et LG au rang des entreprises technologiques mondiales les plus innovantes. Cette montée en gamme successive et délibérément orchestrée par l'État est précisément ce que la théorie de l'État développementiste décrit, et elle illustre de façon saisissante ce qu'une politique industrielle bien conçue et rigoureusement exécutée peut accomplir lorsqu'elle combine le soutien public avec les disciplines du marché international.
Taïwan a suivi une trajectoire partiellement différente mais tout aussi impressionnante. Contrairement à la Corée du Sud qui misait sur des conglomérats de grande taille, Taïwan a favorisé le développement d'un tissu de petites et moyennes entreprises agiles et spécialisées, complété par de grands groupes publics dans les secteurs stratégiques. Le gouvernement taïwanais a investi massivement dans la recherche et le développement, notamment à travers l'Institut pour la Recherche Technologique Industrielle fondé en 1973, qui a joué un rôle crucial dans le transfert et l'adaptation des technologies étrangères au profit des entreprises nationales. La décision de se concentrer sur l'industrie des semi-conducteurs s'est avérée historique. Aujourd'hui, la compagnie Taiwan Semiconductor Manufacturing Corporation, connue sous l'acronyme TSMC, est le plus grand fabricant de semi-conducteurs par contrat du monde et produit une grande partie des puces électroniques les plus avancées que l'on trouve dans les téléphones intelligents, les ordinateurs et les systèmes d'armement du monde entier.
Singapour et Hong Kong ont suivi des trajectoires encore différentes, plus axées sur les services financiers, la logistique et le commerce international que sur la production industrielle lourde. Ces deux cités-États ont exploité leur position géographique stratégique, leurs traditions commerciales et leurs systèmes juridiques hérités en partie du droit britannique pour devenir des hubs de premier rang dans les réseaux mondiaux du commerce et de la finance. Le gouvernement singapourien sous Lee Kuan Yew, qui dirigea la cité-État de son indépendance forcée en 1965 jusqu'en 1990, a mis en oeuvre une politique de développement extrêmement interventionniste et disciplinée, combinant une attractivité délibérément cultivée pour les investissements étrangers directs dans des secteurs industriels ciblés avec des investissements publics massifs dans les infrastructures, l'éducation et la formation professionnelle.
Un trait commun à l'ensemble des économies tigres, qui mérite d'être souligné avec force car il représente peut-être la leçon la plus durable de leur expérience, est l'extraordinaire priorité accordée à l'éducation à tous les niveaux du système scolaire. Bien avant que la croissance économique rapide ne commence, les gouvernements de ces quatre économies avaient investi massivement dans l'éducation primaire et secondaire universelle, atteignant des taux de scolarisation et d'alphabétisation parmi les plus élevés du monde en développement. La Corée du Sud, qui avait connu des taux d'analphabétisme très élevés au lendemain de la guerre de Corée, a accompli en moins d'une génération une transformation de son système éducatif qui a produit une main-d'oeuvre disciplinée, instruite et de plus en plus qualifiée. Cet investissement éducatif n'était pas perçu comme un coût social mais comme un investissement économique stratégique, car une main-d'oeuvre instruite était indispensable pour absorber et maîtriser les technologies étrangères, monter en gamme dans la chaîne de valeur industrielle, et finalement générer une capacité d'innovation propre plutôt que de rester cantonnée dans l'assemblage de produits conçus ailleurs. La Corée du Sud a atteint dans les années 1990 l'un des taux les plus élevés du monde d'inscription dans l'enseignement supérieur, et ses universités ont produit les ingénieurs et les scientifiques qui ont permis à des entreprises comme Samsung de passer du simple assemblage de technologies japonaises à la conception et à la fabrication de technologies originales compétitives à l'échelle mondiale.
Les réformes agraires conduites en Corée du Sud et à Taïwan dans les années 1950 constituent une autre caractéristique distinctive de ces trajectoires de développement réussies qui mérite une attention particulière. En Corée du Sud, sous l'occupation américaine et avec le soutien actif des autorités américaines soucieuses de contrecarrer l'attrait du communisme nord-coréen, une réforme agraire profonde a redistribué les terres des grands propriétaires terriens aux agriculteurs qui les cultivaient. À Taïwan, où le Kuomintang venait d'arriver avec ses troupes après sa défaite face aux communistes de Mao Zedong sur le continent, une réforme agraire tout aussi radicale a été mise en oeuvre avec une détermination similaire. Ces réformes ont produit plusieurs effets bénéfiques simultanés qui ont directement soutenu le développement économique ultérieur. Elles ont augmenté la productivité agricole en donnant aux paysans un intérêt direct dans le rendement de terres qu'ils possédaient désormais plutôt que de cultiver pour le compte de propriétaires absents. Elles ont engendré une distribution plus équitable des revenus ruraux qui a créé une demande domestique pour des biens de consommation de base, fournissant un marché intérieur aux premières industries légères qui se développaient. Et elles ont affaibli politiquement les élites agraires traditionnelles qui auraient pu résister aux politiques de développement industriel au nom de leurs intérêts particuliers, libérant ainsi l'espace politique pour une politique économique orientée vers l'industrie et l'exportation.
La quatrième caractéristique fondamentale des stratégies de développement des Tigres Asiatiques, qui les distingue radicalement du modèle latino-américain d'industrialisation par substitution aux importations, est leur orientation délibérée et résolue vers les marchés d'exportation mondiaux. Plutôt que de chercher à développer une industrie nationale protégée derrière des barrières tarifaires élevées destinée à remplacer les importations sur le marché intérieur, les Tigres Asiatiques ont dès le départ ciblé les marchés internationaux comme débouché principal pour leur production industrielle. Cette orientation vers l'exportation n'était pas le résultat d'une idéologie libérale naïve mais d'un calcul stratégique très précis. Les petits marchés intérieurs de ces économies, particulièrement dans le cas de Singapour et de Hong Kong, mais aussi dans une mesure importante pour la Corée du Sud et Taïwan, ne pouvaient pas à eux seuls absorber la production d'industries visant à des économies d'échelle. Et surtout, la discipline de la concurrence internationale forçait les entreprises à atteindre des niveaux de qualité et d'efficacité qui les rendaient capables de se mesurer aux meilleurs producteurs mondiaux, évitant ainsi le piège de l'inefficacité chronique dans lequel étaient tombées les industries protégées de nombreux pays adeptes de l'industrialisation par substitution aux importations.
L'essor extraordinaire de la Chine depuis la fin des années 1970 partage de nombreuses caractéristiques avec le modèle des Tigres Asiatiques mais présente également des traits distinctifs qui en font un cas à part dans l'histoire du développement économique. Sous la direction de Deng Xiaoping, qui prit le contrôle effectif du Parti communiste chinois en 1978, la Chine entama un processus de réformes économiques graduel mais profond qui, en l'espace de trois décennies, allait transformer l'une des économies les plus fermées et les plus planifiées du monde en la deuxième puissance économique mondiale. La stratégie de Deng reposait sur une formule qui paraissait paradoxale à bien des observateurs : maintenir le monopole politique du Parti communiste tout en introduisant progressivement les mécanismes de marché dans l'économie, une approche que ses concepteurs appelaient le socialisme aux caractéristiques chinoises mais que les économistes occidentaux ont souvent qualifiée de capitalisme d'État.
L'innovation institutionnelle la plus remarquable de cette période de réformes a été la création des Zones Économiques Spéciales, dont la première et la plus emblématique fut celle de Shenzhen, établie en 1980 à la frontière avec Hong Kong dans ce qui était alors une bourgade de pêcheurs. Ces zones économiques spéciales fonctionnaient comme des laboratoires expérimentaux où les règles de l'économie planifiée étaient suspendues au profit de règles plus favorables aux investissements étrangers, aux mécanismes de marché et aux entreprises privées. Les entreprises étrangères bénéficiaient d'avantages fiscaux, d'une plus grande liberté de gestion, d'infrastructures construites par l'État et d'un accès à une main-d'oeuvre abondante, disciplinée et peu coûteuse. Le succès spectaculaire de Shenzhen, qui en quelques années est passée d'un village à une métropole de plusieurs millions d'habitants et d'une zone agricole à un centre industriel d'envergure mondiale, a fourni à Deng la démonstration empirique dont il avait besoin pour étendre progressivement les réformes de marché à l'ensemble de l'économie chinoise.
Le modèle de développement chinois se caractérise par ce que les chercheurs ont décrit comme un capitalisme d'État hybride, dans lequel l'État conserve la propriété et le contrôle des secteurs jugés stratégiques, notamment les banques, l'énergie, les télécommunications et les industries lourdes, tout en permettant et en encourageant le développement de l'entreprise privée dans la fabrication, les services, le commerce de détail et de plus en plus les nouvelles technologies. Le gouvernement utilise son contrôle sur le crédit bancaire, le foncier et la réglementation pour orienter les investissements vers les secteurs et les régions qu'il a identifiés comme prioritaires dans ses plans quinquennaux successifs. Cette capacité de direction économique par l'État, combinée à la taille de l'économie chinoise et à l'abondance de sa main-d'oeuvre, a produit une croissance économique d'une ampleur sans précédent dans l'histoire. La Chine a maintenu des taux de croissance du PIB supérieurs à neuf pour cent par an en moyenne sur plus de trente ans, arrachant à la pauvreté extrême des centaines de millions de personnes dans ce qui constitue sans aucun doute la plus grande réduction de la pauvreté de l'histoire humaine.
L'expérience chinoise a suscité un débat intense et encore non résolu parmi les spécialistes du développement économique. Certains y voient la confirmation définitive que le modèle de l'État développementiste est supérieur aux recettes néolibérales du Consensus de Washington pour les pays à faibles ou moyens revenus cherchant à accélérer leur développement. D'autres soutiennent que la Chine a bénéficié de conditions historiques et géographiques uniques, notamment sa taille exceptionnelle qui lui confère des économies d'échelle inaccessibles à la plupart des pays, et que son modèle ne peut pas être répliqué ailleurs. D'autres encore font valoir que la croissance rapide de la Chine a engendré des déséquilibres et des inégalités croissantes entre régions et entre couches sociales, une dégradation environnementale catastrophique, et des tensions politiques qui pourraient à terme freiner ou interrompre sa trajectoire de développement. La question de savoir si le modèle chinois représente une alternative durable au modèle de développement libéral occidental ou simplement une phase transitoire avant une convergence inévitable avec les normes politiques et économiques des démocraties de marché avancées reste profondément controversée et constitue l'un des débats intellectuels les plus importants de notre temps.
Le Consensus de Washington et L'ajustement Structurel
À mesure que les expériences d'industrialisation par substitution aux importations en Amérique latine et en Afrique subsaharienne accumulaient les difficultés dans les années 1970, et que les crises de la dette souveraine qui ont éclaté au début des années 1980 révélaient la fragilité des édifices économiques construits sur l'endettement extérieur, un nouveau paradigme de développement émergeait dans les couloirs du Fonds Monétaire International, de la Banque Mondiale et dans les départements d'économie des grandes universités américaines et britanniques. Ce nouveau paradigme, profondément influencé par la révolution intellectuelle néoclassique et monétariste qui avait bouleversé la pensée économique dominante à partir des travaux de Milton Friedman à Chicago et de l'ascension politique de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, allait s'imposer comme le cadre de référence dominant des politiques de développement pendant plus d'une décennie, avec des conséquences profondes et durablement controversées sur des dizaines de pays en développement.
C'est l'économiste américain John Williamson qui a forgé en 1989 l'expression Consensus de Washington pour désigner l'ensemble des recommandations de politique économique que les institutions financières internationales basées dans la capitale américaine appliquaient aux pays en développement cherchant leur financement ou confrontés à des crises de balance des paiements. Cette expression, bien qu'initialement utilisée par Williamson dans un sens technique et descriptif plutôt que polémique, allait rapidement devenir synonyme d'une certaine vision néolibérale du développement et concentrer sur elle une grande partie des débats et des controverses sur les politiques d'ajustement structurel. Le terme désigne un package de dix recommandations de politique économique qui formaient un corpus cohérent fondé sur la conviction que les marchés libres, l'État minimal et l'intégration dans l'économie mondiale sur la base des avantages comparatifs constituaient la voie la plus sûre vers le développement économique.
Ces dix recommandations comprenaient d'abord la discipline fiscale, c'est-à-dire la réduction drastique des déficits budgétaires gouvernementaux jugés responsables de l'inflation et du gonflement de la dette. Ensuite, la réorientation des dépenses publiques depuis les subventions économiques et les transferts aux entreprises d'État vers les investissements dans l'éducation de base et la santé primaire, qui étaient considérés comme les seules formes de dépenses publiques pouvant se justifier économiquement. La réforme fiscale comprenait l'élargissement de l'assiette de l'impôt et la réduction des taux marginaux d'imposition afin de stimuler l'investissement privé. La libéralisation des taux d'intérêt visait à laisser les marchés financiers déterminer le coût du crédit plutôt que de permettre aux gouvernements de maintenir des taux d'intérêt artificiellement bas. La recommandation d'un taux de change compétitif cherchait à éviter les surévaluations monétaires chroniques qui avaient faussé les prix relatifs dans de nombreux pays adeptes de l'ISI. La libéralisation du commerce extérieur préconisait l'élimination progressive des droits de douane et des restrictions quantitatives aux importations. La libéralisation des investissements étrangers directs visait à attirer les capitaux et les technologies des multinationales sans restrictions discriminatoires. La privatisation des entreprises d'État répondait à la conviction que la propriété privée était intrinsèquement plus efficace que la propriété publique dans la gestion d'activités économiques. La déréglementation des marchés intérieurs cherchait à éliminer les entraves bureaucratiques à l'activité économique. Enfin, la protection des droits de propriété était présentée comme un préalable indispensable à tout investissement privé durable.
Ces recommandations étaient mises en oeuvre dans les pays en développement à travers ce que les institutions financières internationales appelaient les programmes d'ajustement structurel, connus universellement sous leur sigle PAE. Ces programmes étaient des conditions attachées aux prêts du FMI et de la Banque Mondiale, ce qui signifiait concrètement que les pays en difficulté financière qui cherchaient à accéder aux financements de ces institutions devaient accepter d'adopter ces politiques comme condition de l'octroi des prêts. Dans le contexte de la crise de la dette des années 1980, qui avait vu de nombreux pays d'Amérique latine, d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud se retrouver dans l'impossibilité de rembourser leurs dettes extérieures, cette conditionnalité donnait aux institutions de Bretton Woods un levier de négociation considérable. Les pays n'avaient souvent guère le choix entre accepter les conditions des PAE ou faire face à l'exclusion des marchés financiers internationaux et à la crise économique qui en résulterait inévitablement.
Le bilan des programmes d'ajustement structurel est l'un des sujets les plus controversés et les plus politiquement chargés de toute l'histoire de l'économie du développement. Les partisans des PAE font valoir que ces programmes ont permis à de nombreux pays de maîtriser l'hyperinflation dévastatrice qui rongeait leurs économies, de stabiliser leurs situations macroéconomiques, de réduire des déficits budgétaires devenus insoutenables, et de créer les conditions pour attirer les investissements privés qui pouvaient financer une croissance durable. Ils soulignent que certains des pays qui ont mis en oeuvre des réformes ambitieuses, notamment le Chili sous les économistes formés à l'université de Chicago, ont effectivement connu une reprise économique robuste après une période d'ajustement douloureuse.
Les critiques des PAE avancent au contraire un tableau sombre des conséquences humaines de ces programmes dans de nombreux pays, particulièrement en Afrique subsaharienne et en Amérique latine. Les coupes dans les dépenses publiques imposées par les PAE ont souvent frappé en premier lieu les programmes sociaux, les subventions alimentaires, les services de santé et d'éducation dont dépendaient les populations les plus pauvres. Dans de nombreux pays africains, les réductions des dépenses d'éducation ont conduit à une détérioration des taux de scolarisation et de la qualité de l'enseignement, des effets qui se sont fait sentir pendant des décennies. La suppression des subventions alimentaires a plongé des populations urbaines pauvres dans une insécurité alimentaire aiguë, provoquant dans plusieurs pays des émeutes dites de la faim. La dévaluation des monnaies nationales, si elle améliorait la compétitivité des exportations, alourdissait mécaniquement le fardeau réel des dettes libellées en devises étrangères et renchérissait le coût des importations indispensables, de l'énergie, des médicaments et des biens d'équipement, des secteurs encore dépendants de l'approvisionnement extérieur.
L'exposition brutale des industries nationales à la concurrence internationale résultant de la libéralisation commerciale imposée par les PAE a dans de nombreux cas démantelé des capacités industrielles qui avaient été laborieusement construites au cours des décennies précédentes d'industrialisation sous protection. Des industries textiles, agroalimentaires et manufacturières qui n'étaient pas encore parvenues à atteindre des niveaux de compétitivité internationale suffisants ont été balayées par la concurrence des importations à bas prix, en particulier celles en provenance d'Asie, avant d'avoir pu bénéficier du temps de maturation qui leur aurait peut-être permis d'acquérir cette compétitivité. Le résultat dans certains cas fut une désindustrialisation prématurée qui laissa ces pays dans une position encore plus défavorable qu'au départ, sans les industries en place qu'ils avaient avant les réformes et sans les nouvelles industries censées émerger sous le régime libéralisé. Cette désindustrialisation prématurée contrasta douloureusement avec la stratégie des Tigres Asiatiques, qui avaient protégé leurs industries naissantes pendant les phases critiques de leur développement avant de les exposer progressivement à la concurrence internationale.
La critique la plus dévastatrice des PAE est peut-être celle qui est venue de l'intérieur même des institutions de Washington, formulée non pas par des économistes hétérodoxes ou des activistes tiers-mondistes mais par l'un des économistes les plus respectés de sa génération ayant exercé les responsabilités les plus élevées au sein du système. Joseph Stiglitz, lauréat du Prix Nobel d'économie en 2001 pour ses travaux sur les asymétries d'information, avait occupé de 1997 à 2000 le poste de chef économiste de la Banque Mondiale, l'un des postes les plus influents dans le monde de l'économie du développement. Sa démission en 2000, dans des circonstances marquées par des tensions avec la direction du FMI, fut suivie par la publication en 2002 de son livre La Grande Désillusion, en version française, publié en anglais sous le titre Globalization and Its Discontents. Ce livre constitua un réquisitoire d'une sévérité peu commune de la part d'un ancien haut fonctionnaire contre les méthodes et les présupposés idéologiques qui guidaient les politiques du FMI.
Stiglitz centrait sa critique sur la gestion de la crise financière asiatique de 1997 et 1998, qui avait vu plusieurs économies d'Asie du Sud-Est et orientale frappées par une crise de confiance des marchés financiers qui s'était transformée en cataclysme économique d'une rapidité et d'une profondeur stupéfiantes. La Thaïlande, l'Indonésie, la Corée du Sud, la Malaisie et les Philippines avaient connu une fuite massive de capitaux spéculatifs, un effondrement de leurs monnaies et une crise bancaire systémique qui avaient plongé leurs économies dans des récessions d'une brutalité sans précédent depuis la Grande Dépression des années 1930. L'Indonésie a vu son PIB chuter de plus de treize pour cent en 1998. La Thaïlande a subi une contraction de plus de dix pour cent. La Corée du Sud, qui venait d'être admise dans l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques comme témoignage de son développement accompli, a vu son PIB reculer de presque sept pour cent. Des dizaines de millions de personnes qui avaient été arrachées à la pauvreté par des décennies de croissance soutenue ont vu leurs revenus s'effondrer en quelques mois.
Face à cette urgence, le FMI est intervenu avec des programmes d'aide conditionnels imposant aux pays en crise des mesures d'austérité budgétaire, de hausse des taux d'intérêt et de restructuration financière. Stiglitz a soutenu avec force que ces prescriptions étaient exactement inverses à ce que la situation économique requérait. En imposant une austérité budgétaire à des économies déjà en récession profonde, le FMI aggravait la contraction de la demande et transformait une crise de liquidité en dépression économique. En imposant des taux d'intérêt élevés pour attirer les capitaux et défendre les taux de change, il asphyxiait les entreprises endettées et déclenchait des faillites en cascade qui amplifiaient la crise bancaire. Ces erreurs de diagnostic et de prescription, soutint Stiglitz, n'étaient pas des erreurs techniques innocentes mais reflétaient les préjugés idéologiques d'un conseil d'administration du FMI dominé par les États-Unis et par la pensée économique orthodoxe, qui privilégiait la protection des créanciers internationaux sur la stabilisation macroéconomique des pays en crise et la protection de leurs populations.
L'expérience de la thérapie de choc appliquée à la Russie post-soviétique dans les années 1990 constitue peut-être l'illustration la plus dramatique et la plus tragique des coûts humains que peuvent engendrer des réformes de marché imposées trop rapidement, sans les institutions nécessaires à leur fonctionnement et sans protection sociale pour les populations les plus vulnérables. Sous les conseils d'économistes américains, notamment Jeffrey Sachs, et avec le soutien idéologique et financier du FMI, le gouvernement russe sous Boris Eltsine avait opté pour ce que ses promoteurs appelaient la big bang approach ou thérapie de choc, c'est-à-dire la transition la plus rapide possible vers une économie de marché à travers une libéralisation simultanée des prix, une privatisation accélérée des entreprises d'État et une ouverture aux échanges et aux capitaux internationaux.
Le résultat de cette expérience fut catastrophique pour la grande majorité de la population russe. Le PIB de la Russie a chuté d'environ quarante pour cent entre 1991 et 1998, une contraction d'une ampleur comparable à celle connue par les États-Unis pendant la Grande Dépression. L'hyperinflation des premières années de la transition a anéanti l'épargne des ménages. Le système de protection sociale hérité de l'ère soviétique s'est effondré faute de financement public. La privatisation hâtive des entreprises d'État, conduite dans l'absence de tout cadre juridique et institutionnel adéquat, a abouti dans la plupart des cas non pas à la création d'une classe d'actionnaires populaires comme ses promoteurs l'avaient espéré, mais à la capture des actifs publics par des individus disposant de connexions politiques ou de la capacité financière d'acquérir à prix bradé des entreprises dont la valeur était opaque dans l'absence de marchés fonctionnels. C'est de ce processus profondément viciée que sont nés les oligarques russes, ces quelques centaines d'individus qui se sont approprié en quelques années une part considérable de la richesse industrielle et naturelle de la Russie, accumulant des fortunes colossales pendant que des dizaines de millions de Russes ordinaires voyaient leur niveau de vie s'effondrer et leur espérance de vie diminuer. L'espérance de vie masculine en Russie a chuté de façon spectaculaire au cours des années 1990, un phénomène que les chercheurs ont associé à la multiplication de l'alcoolisme, aux ruptures familiales, à la détresse psychologique et à l'effondrement des systèmes de santé.
Le Post-Consensus de Washington qui a progressivement émergé à partir de la fin des années 1990, sous l'influence des critiques de plus en plus virulentes adressées à l'orthodoxie néolibérale depuis l'intérieur même du système, a reconnu certaines des failles les plus évidentes de l'approche précédente sans pour autant opérer une rupture radicale avec le cadre de référence des marchés ouverts et de la discipline macroéconomique. Sous l'influence intellectuelle de Stiglitz et d'autres économistes institutionnalistes, les institutions de Bretton Woods ont progressivement reconnu que les marchés ne fonctionnent pas dans le vide institutionnel et qu'ils requièrent pour fonctionner efficacement un ensemble d'institutions solides. Ces institutions incluent un système juridique crédible capable de faire respecter les contrats et les droits de propriété, un système financier bien réglementé qui canalise l'épargne vers les investissements productifs sans créer des bulles spéculatives ou des crises systémiques, une administration publique capable et relativement exempte de corruption, et un système de protection sociale qui préserve le capital humain et la cohésion sociale pendant les périodes de transition économique difficile. Construire ces institutions, a-t-on progressivement reconnu, est un processus de longue haleine qui ne peut pas être raccourci par la simple libéralisation des marchés, et tant que ces institutions ne sont pas en place, la libéralisation peut engendrer des effets pervers et des crises plutôt que la croissance escomptée.
Le Post-Consensus de Washington a également reconnu la nécessité de politiques de protection sociale robustes comme composante indispensable de toute stratégie de développement durable plutôt que comme luxe réservé aux pays riches. Les programmes de transferts conditionnels de revenus, comme le programme brésilien Bolsa Família ou le programme mexicain Oportunidades, qui conditionnent le versement d'allocations sociales aux familles pauvres à des comportements favorables au développement du capital humain comme la scolarisation des enfants et les visites médicales préventives, ont été salués comme des innovations prometteuses combinant protection sociale et incitations au développement. Enfin, la nécessité d'adapter les politiques de développement aux contextes spécifiques de chaque pays plutôt que d'appliquer universellement un ensemble de recettes standard conçues à Washington a été progressivement reconnue, au moins dans le discours. Que cette reconnaissance ait été pleinement traduite dans les pratiques des institutions financières internationales reste toutefois un sujet de débat, car de nombreux économistes critiques font valoir que le Post-Consensus de Washington a souvent consisté davantage en un ajustement rhétorique du Consensus original qu'en une révision substantielle des orientations de politique économique réellement préconisées.
La Microfinance et le Développement Par la Base
Parmi les innovations intellectuelles et institutionnelles les plus significatives dans l'histoire de la pensée du développement, la microfinance occupe une place particulière en ce qu'elle est née non pas dans les salles de conférence des institutions de Washington ou dans les laboratoires d'idées des universités occidentales, mais dans les villages de la plaine bengalie, à partir de l'observation directe et de l'expérimentation empirique d'un économiste bangladais convaincu que les grandes théories du développement avaient systématiquement ignoré les pauvres réels. Muhammad Yunus est né en 1940 dans la ville de Chittagong, dans ce qui était alors le Bengale britannique, dans une famille de la classe moyenne dont le père était bijoutier. Il a poursuivi des études supérieures d'économie qui l'ont conduit jusqu'aux États-Unis, où il a obtenu son doctorat en économie à l'Université Vanderbilt en 1969, avant d'enseigner brièvement à l'Université d'État du Tennessee moyen. Son retour au Bangladesh en 1971, au moment même où le pays accédait à l'indépendance dans les conditions traumatisantes d'une guerre de libération marquée par des massacres de masse, des millions de réfugiés et une dévastation économique sans précédent, a représenté pour lui un choix personnel délibéré de mettre ses compétences d'économiste au service de son pays natal plutôt que de poursuivre une carrière académique confortable en Amérique du Nord.
C'est dans le contexte de la grande famine qui a frappé le Bangladesh en 1974, faisant entre trois cent mille et un million cinq cent mille morts selon les estimations, que Yunus a commencé à remettre en question les fondements théoriques de l'économie du développement telle qu'elle était enseignée dans les universités. Enseigner des modèles économiques élégants à des étudiants pendant que des gens mouraient de faim dans les villages voisins de l'université de Chittagong où il enseignait lui sembla soudainement absurde, un exercice d'auto-congratulation intellectuelle déconnectée de la réalité de la pauvreté. Il commença alors à arpenter les villages environnants pour observer directement les mécanismes économiques qui maintenaient les populations dans la pauvreté, non pas à travers le prisme des statistiques macroéconomiques ou des modèles théoriques, mais en conversant directement avec les villageois les plus démunis pour comprendre les logiques économiques quotidiennes de leur existence.
C'est dans le village de Jobra, situé à proximité immédiate de l'Université de Chittagong, qu'il réalisa en 1976 l'observation qui allait transformer sa vie et, à terme, celle de centaines de millions de personnes. Il y rencontra des femmes qui fabriquaient des tabourets en bambou, un artisanat traditionnel dont elles tiraient un maigre revenu. Yunus découvrit avec stupéfaction que ces femmes étaient piégées dans un mécanisme d'endettement d'une perversité remarquable. Ne disposant pas du capital nécessaire pour acheter elles-mêmes leur bambou, elles devaient emprunter auprès de marchands-prêteurs les fonds nécessaires à l'achat de la matière première. Ces prêteurs consentaient à leur avancer les fonds à condition qu'elles leur vendent ensuite leurs produits finis à des prix fixés à l'avance et systématiquement inférieurs aux prix du marché. Le taux d'intérêt implicite de ces arrangements, une fois calculé, s'élevait à des niveaux qui pouvaient atteindre plusieurs centaines pour cent par an. Les femmes travaillaient du matin au soir pour produire des tabourets dont presque toute la valeur ajoutée allait aux mains des prêteurs plutôt qu'à celles des productrices. Elles ne pouvaient ni accumuler de capital ni sortir de la dépendance vis-à-vis des prêteurs parce que précisément chaque cycle de production les maintenait dans un état d'endettement qui les empêchait d'acheter leur matière première de façon indépendante.
Yunus réalisa avec une clarté qui lui sembla presque vertigineuse que le montant total dont quarante-deux de ces femmes avaient besoin pour se libérer de cette servitude par la dette ne s'élevait qu'à vingt-sept dollars américains. Il les leur prêta de sa propre poche. Les femmes rembourseront ces prêts sans défaillance, avec une ponctualité qui démentait catégoriquement le préjugé dominant selon lequel les pauvres, et surtout les femmes pauvres et analphabètes des milieux ruraux, seraient des emprunteurs non fiables auxquels les banques conventionnelles ne pouvaient raisonnablement pas prêter. Cette expérience fondatrice a conduit Yunus à tenter de convaincre les banques commerciales locales d'étendre leurs services de crédit aux pauvres, tentative qui se heurta partout au même refus catégorique ancré dans le préjugé que les pauvres sont intrinsèquement non solvables et que l'absence de garanties matérielles rendait tout prêt à leur destination condamné à la perte.
Convaincu par l'expérience de Jobra que le problème n'était pas la non-solvabilité des pauvres mais les préjugés et les structures institutionnelles des banques conventionnelles, Yunus décida de créer sa propre institution financière. La Grameen Bank, dont le nom signifie littéralement Banque de Village en bengali, reçut son statut d'institution bancaire indépendante du gouvernement bangladais en 1983, après plusieurs années d'expérimentation sous la forme d'un projet bancaire adossé à la Bangladesh Krishi Bank. La Grameen Bank développa un modèle opérationnel fondamentalement différent de celui des banques conventionnelles sur plusieurs points cruciaux. Elle ciblait explicitement les plus pauvres parmi les pauvres, et en particulier les femmes, qui représentaient les deux tiers des plus pauvres au Bangladesh mais étaient pratiquement exclues de l'accès aux services financiers formels. Elle accordait des prêts sans exiger de garanties matérielles, remplaçant la garantie par un mécanisme social original qui est devenu l'un des éléments les plus distinctifs et les plus discutés du modèle Grameen.
Ce mécanisme, connu sous le nom de prêt de groupe ou prêt solidaire, consistait à organiser les emprunteurs en groupes de cinq personnes. Chaque membre du groupe pouvait accéder à un prêt individuel, mais l'accès aux prêts futurs de chaque membre dépendait du bon remboursement par l'ensemble des membres du groupe de leurs prêts actuels. Aucun membre du groupe n'était légalement responsable des dettes des autres, mais la solidarité informelle du groupe et la pression par les pairs qu'elle engendrait se substituaient fonctionnellement à la garantie matérielle exigée par les banques conventionnelles. Les membres du groupe se connaissaient, vivaient dans les mêmes villages, partageaient des relations sociales durables, et avaient donc à la fois les informations nécessaires pour évaluer la fiabilité de leurs co-membres et les incitations sociales pour se soutenir mutuellement en cas de difficulté et pour pression collective en cas de défaillance menaçant l'accès futur aux prêts pour l'ensemble du groupe. Ce mécanisme de garantie sociale a permis à la Grameen Bank d'étendre ses services de crédit à des populations qui, du point de vue des banques conventionnelles, ne présentaient aucun profil de solvabilité acceptable.
La Grameen Bank a connu une croissance remarquablement rapide, étendant ses opérations d'abord dans les villages du Bangladesh puis dans les zones urbaines, atteignant au fil des décennies des millions d'emprunteurs. Ses taux de défaut de paiement sont restés systématiquement en dessous de deux pour cent, démentant avec une constance remarquable le préjugé de la non-solvabilité des pauvres. Ces résultats impressionnants ont attiré l'attention internationale croissante et ont inspiré la création de milliers d'institutions de microfinance à travers le monde en développement. En Bolivie, la Bancosol, transformée en banque commerciale en 1992 à partir d'une ONG d'origine, a démontré que les modèles de microfinance pouvaient atteindre une viabilité financière sans dépendre de subventions continues. En Inde, le SEWA, l'Association des Femmes Travailleuses Indépendantes, a développé une approche intégrée combinant services financiers, organisation collective et plaidoyer pour les droits des travailleuses informelles, touchant des millions de femmes dans les secteurs informels urbains et ruraux. En Afrique subsaharienne, le développement de M-PESA au Kenya à partir de 2007, un système de paiement et de transfert d'argent par téléphonie mobile initialement développé par l'opérateur Safaricom avec le soutien du Department for International Development britannique, a ouvert une voie radicalement différente d'inclusion financière en permettant aux populations non bancarisées d'accéder aux services financiers à travers leurs téléphones portables plutôt qu'à travers des agences bancaires physiques, un modèle qui s'est répandu à travers l'Afrique subsaharienne et au-delà. Au début des années 2020, plusieurs centaines de millions de personnes à travers le monde en développement accédaient à des services financiers à travers des institutions de microfinance ou des plateformes de finance mobile, un chiffre qui aurait semblé inimaginable au moment des premiers prêts de Yunus à Jobra.
La reconnaissance internationale culmina en 2006 avec l'attribution du Prix Nobel de la Paix conjointement à Muhammad Yunus et à la Grameen Bank. La décision du Comité Nobel d'attribuer le prix de la paix plutôt que le prix d'économie était chargée de signification : le Comité exprimait ainsi la conviction que la paix durable ne peut pas être construite sur les fondements d'une misère généralisée et que toute stratégie de paix qui ignore la question de la pauvreté est condamnée à rester superficielle. Yunus lui-même avait toujours présenté le crédit aux pauvres non comme un simple outil économique mais comme un droit humain fondamental, soutenant que l'accès au capital est une condition de l'agentivité économique sans laquelle tous les autres droits restent formels et vides de substance pratique.
Cependant, la décennie qui a suivi le Prix Nobel a vu émerger des critiques de plus en plus substantielles et de plus en plus difficiles à ignorer à l'encontre des promesses de la microfinance, critiques issues non pas des adversaires idéologiques de l'approche mais de chercheurs appliquant avec rigueur les méthodes d'évaluation d'impact les plus sophistiquées disponibles. Les essais contrôlés randomisés, une méthode empruntée à l'épidémiologie clinique et consistant à attribuer de façon aléatoire l'accès à une intervention à certaines unités d'observation tout en maintenant un groupe témoin comparable privé de cette intervention, sont devenus à partir des années 2000 la norme méthodologique de référence pour l'évaluation rigoureuse des interventions de développement. Appliquée à la microfinance dans de multiples contextes nationaux, cette méthode a produit des résultats systématiquement décevants par rapport aux promesses des promoteurs les plus enthousiastes du modèle.
Une étude fondatrice conduite par Abhijit Banerjee, Esther Duflo et leurs collègues du Poverty Action Lab du Massachusetts Institute of Technology à Hyderabad en Inde, publiée en 2009 dans le American Economic Journal, a suivi de façon rigoureuse l'impact de l'introduction de services de microcrédit dans des quartiers urbains pauvres de la ville. Les résultats ont montré que l'accès au microcrédit avait effectivement augmenté les investissements dans les petites entreprises existantes et facilité le lancement de nouvelles activités économiques par les ménages déjà engagés dans des activités indépendantes. Mais les effets sur les indicateurs de bien-être plus larges que les promoteurs de la microfinance avaient associés à leur modèle, notamment la réduction de la pauvreté, l'amélioration de la santé, la scolarisation des enfants et l'émancipation des femmes, n'étaient pas détectables à l'échelle de la population cible. Les prêts étaient principalement utilisés pour lisser la consommation à travers des chocs transitoires de revenu plutôt que pour financer des investissements transformateurs et durables dans des activités économiques productives. Les résultats d'autres essais contrôlés randomisés conduits au Maroc, au Ghana, au Mexique, en Mongolie et en Philippines ont convergé vers des conclusions analogues, suggérant que l'absence d'effets transformateurs dans l'étude d'Hyderabad n'était pas une anomalie locale mais un résultat robuste à travers une grande diversité de contextes.
La commercialisation croissante du secteur de la microfinance dans les années 2000 a exacerbé ces préoccupations conceptuelles en ajoutant une dimension éthique troublante à la critique empirique. Lorsque des institutions de microfinance à but lucratif ont commencé à pénétrer des marchés jusqu'alors dominés par des ONG et des institutions à mission sociale, et lorsque certaines d'entre elles ont procédé à des introductions en bourse qui ont permis à leurs fondateurs et actionnaires de réaliser des profits considérables sur les prêts accordés aux pauvres, la tension entre la mission sociale originelle et la logique de maximisation du profit est devenue insupportable. La crise de la microfinance de l'Andhra Pradesh en Inde en 2010 a cristallisé ces tensions de façon dramatique. Dans cet État du sud de l'Inde, plusieurs institutions de microfinance à but lucratif avaient dans les années précédentes la crise déployé des réseaux commerciaux agressifs pour recruter des emprunteurs dans les mêmes villages, utilisant des techniques de vente pressantes qui avaient conduit de nombreux ménages pauvres à contracter simultanément des emprunts auprès de plusieurs institutions différentes, accumulant des niveaux d'endettement sans rapport avec leur capacité de remboursement. Lorsque les difficultés de remboursement ont commencé à se multiplier, les pratiques de recouvrement agressives de certaines institutions ont été associées par la presse indienne à une vague de suicides parmi des emprunteurs en difficulté, alimentant une crise de réputation de l'ensemble du secteur. Le gouvernement de l'Andhra Pradesh a réagi en adoptant des réglementations restrictives qui ont pratiquement paralysé les opérations des institutions de microfinance dans l'État, provoquant à leur tour une crise de liquidité pour des centaines de milliers d'emprunteurs qui avaient construit leur vie économique en dépendance de l'accès régulier au crédit.
Les critiques les plus fondamentales de la microfinance vont au-delà des défauts opérationnels de certaines institutions ou des limites mesurées par les essais contrôlés randomisés pour soulever des questions de nature structurelle sur la philosophie de développement sous-jacente au modèle. La microfinance, font valoir ces critiques, aborde les individus pauvres comme des entrepreneurs potentiels dont la trajectoire économique est limitée par l'absence d'accès au capital plutôt que par les conditions structurelles qui produisent et reproduisent la pauvreté à l'échelle de populations entières. Elle offre des solutions individuelles à des problèmes collectifs, des réponses de marché à des défaillances institutionnelles, des palliatifs à des injustices systémiques. En mobilisant les ressources, l'énergie et l'ingéniosité des pauvres pour les orienter vers la navigation individuelle dans un système économique qui les désavantage structurellement, elle peut en réalité détourner des pressions qui pourraient autrement s'orienter vers des transformations collectives de ces structures. Les critiques féministes ont en outre signalé l'ironie de la focalisation des institutions de microfinance sur les femmes comme emprunteuses de prédilection : si cette focalisation reflète effectivement une conscience de la discrimination financière dont les femmes sont victimes et une reconnaissance de leur fiabilité supérieure comme emprunteuses, elle a également eu pour effet d'assigner aux femmes la responsabilité de gérer la dette du ménage et de subir les pressions du groupe solidaire, sans s'attaquer aux inégalités de genre dans la répartition des revenus, du pouvoir de décision et des ressources qui font des femmes des cibles disproportionnées de la pauvreté.
L'aide Étrangère : le Grand Débat
L'Aide Publique au Développement, désignée par le sigle ODA dans la terminologie internationale tirée de l'anglais Official Development Assistance, constitue depuis les années 1950 l'un des mécanismes institutionnels centraux à travers lesquels les pays riches transfèrent des ressources financières aux pays en développement, sous forme de dons ou de prêts concessionnels assortis de conditions plus favorables que les conditions de marché. Le cadre institutionnel de l'aide publique au développement s'est largement structuré autour du Comité d'Aide au Développement de l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques, qui regroupe les principaux pays donneurs et fixe les normes et définitions communes de comptabilisation des flux d'aide. En 1970, la résolution 2626 de l'Assemblée Générale des Nations Unies a établi l'objectif selon lequel les pays développés devraient consacrer à l'ODA l'équivalent de zéro virgule sept pour cent de leur revenu national brut, un objectif qui est depuis lors resté le critère international de référence pour mesurer l'effort d'aide des pays riches, et qui a depuis lors été aussi constamment évoqué comme objectif qu'il a été rarement atteint.
Parmi les pays membres du Comité d'Aide au Développement de l'OCDE, seuls quelques-uns ont régulièrement atteint ou dépassé le seuil de zéro virgule sept pour cent du revenu national brut. Le Luxembourg, la Norvège, la Suède et le Danemark se distinguent comme les pays ayant maintenu le plus durablement leur effort d'aide à des niveaux supérieurs à l'objectif onusien. Le Royaume-Uni a atteint l'objectif en 2013 sous le gouvernement de David Cameron, une réalisation politiquement remarquable dans un contexte d'austérité budgétaire généralisée, mais a par la suite réduit son effort d'aide en dessous du seuil cible. Les États-Unis, qui constituent de loin le premier donneur mondial en valeur absolue, avec des flux d'ODA qui se situent régulièrement entre trente et quarante milliards de dollars par an, consacrent pourtant moins de zéro virgule deux pour cent de leur revenu national brut à l'aide publique au développement, plaçant ainsi la première puissance économique mondiale parmi les donneurs les moins généreux en proportion de leur richesse nationale. Les flux totaux d'ODA en provenance des pays membres du Comité d'Aide au Développement se sont situés entre cent cinquante et deux cents milliards de dollars par an au cours des dernières années, un chiffre qui peut sembler considérable en valeur absolue mais représente moins de la moitié de l'objectif de zéro virgule sept pour cent du revenu national brut agrégé des pays donneurs.
La géographie des flux d'aide reflète un mélange complexe de considérations humanitaires, stratégiques et commerciales qui rend illusoire toute présentation de l'ODA comme une expression pure de solidarité internationale désintéressée. L'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud reçoivent les plus grandes parts de l'aide globale, ce qui correspond approximativement à la concentration géographique de la pauvreté extrême dans le monde. Cependant, lorsqu'on examine la distribution bilatérale de l'aide accordée par les principaux donneurs, la logique humanitaire pure est systématiquement entremêlée d'autres logiques. Les États-Unis dirigent une part importante de leur aide vers des pays d'importance stratégique pour leur politique étrangère, notamment Israël, l'Égypte, la Jordanie, l'Afghanistan et l'Iraq au cours de périodes d'engagement militaire. La France concentre une proportion considérable de son aide sur ses anciennes colonies d'Afrique francophone, reflétant la continuité d'une politique africaine qui mêle considérations humanitaires, intérêts économiques des entreprises françaises et ambitions d'influence culturelle et diplomatique. Le Japon a traditionnellement dirigé une part importante de son aide vers les pays d'Asie-Pacifique avec lesquels il entretient des relations économiques étroites. Ces patterns témoignent de la nature fondamentalement politique de l'aide publique au développement, qui est toujours simultanément un instrument de politique étrangère, un outil d'influence diplomatique et économique, et, dans des proportions variables selon les contextes et les donneurs, une expression de solidarité internationale.
Le débat intellectuel sur l'efficacité de l'aide étrangère a été l'un des plus vigoureux et des plus passionnés en économie du développement, opposant des économistes de premier rang dans des controverses qui dépassent largement les questions techniques pour toucher à des visions fondamentalement différentes du développement, de la pauvreté et des responsabilités des nations riches envers les nations pauvres. Trois positions intellectuelles majeures ont structuré ce débat depuis les années 2000, incarnées par des économistes dont la notoriété publique dépasse largement les cercles académiques.
Jeffrey Sachs, économiste à l'Université Columbia qui avait acquis une réputation internationale comme architecte des thérapies de choc en Bolivie et en Pologne dans les années 1980 avant de devenir l'un des plus ardents défenseurs d'une aide massivement accrue aux pays les plus pauvres, a développé dans son livre La Fin de la Pauvreté publié en 2005 l'argument selon lequel les pays les plus pauvres du monde sont pris dans ce qu'il appelle un piège à pauvreté. Le mécanisme du piège est simple dans sa logique : les pays tellement pauvres que leurs populations ne peuvent pas dégager d'épargne au-delà de la subsistance ne peuvent pas non plus financer les investissements en capital physique et humain nécessaires pour enclencher la spirale vertueuse de la croissance. Ils sont condamnés à rester pauvres parce que leur pauvreté même les prive des ressources nécessaires pour sortir de la pauvreté. Dans ce cadre d'analyse, une aide extérieure suffisamment massive et correctement ciblée peut jouer le rôle de ce que les économistes des années 1950 appelaient le big push, le grand coup de pouce initial qui permet à une économie d'atteindre le niveau d'investissement minimal au-delà duquel la croissance autoentretenue devient possible. Sachs a dirigé le Projet Millennium des Nations Unies, qui a développé un programme détaillé d'interventions ciblées dans des secteurs prioritaires comme la santé, l'agriculture, l'infrastructure et l'éducation, dont il soutenait qu'elles pouvaient éliminer la pauvreté extrême d'ici 2025. Le Projet Villages du Millénaire, qu'il a dirigé de 2005 à 2015, a mis en oeuvre ce programme dans un réseau de villages africains dans une dizaine de pays, servant de démonstration de faisabilité de la vision optimiste de Sachs.
Dambisa Moyo, économiste zambienne formée à l'Université d'Oxford et à l'Université Harvard, a formulé dans son livre Dead Aid publié en 2009 un réquisitoire d'une vigueur polémique considérable contre le système d'aide internationale dans son ensemble. Pour Moyo, cinquante ans d'aide massive à l'Afrique, représentant selon ses estimations plus d'un trillion de dollars de transferts cumulés, n'ont pas produit la réduction durable de la pauvreté que leurs promoteurs promettaient mais ont au contraire contribué à perpétuer et à approfondir le sous-développement africain à travers plusieurs mécanismes pernicieux. L'aide permet aux gouvernements corrompus et inefficaces de se maintenir au pouvoir sans être contraints de lever des impôts sur leurs propres citoyens : un gouvernement qui finance ses dépenses par l'aide internationale plutôt que par la fiscalité n'a pas besoin de rendre compte à ses contribuables de l'usage qu'il fait des ressources publiques, rompant ainsi le lien entre taxation et représentation qui est à la base des mécanismes de redevabilité démocratique dans les pays riches. L'aide crée par ailleurs une dépendance institutionnelle qui atrophie la capacité des gouvernements africains à mobiliser leurs propres ressources et à construire les institutions administratives et fiscales d'un État moderne. Elle sape l'entrepreneuriat local en inondant les marchés locaux de biens et services gratuits ou subventionnés qui détruisent les marchés pour les producteurs locaux. L'Afrique, plaide Moyo, a besoin de plus de commerce et moins d'aide, de plus d'investissement direct et moins de charité, de plus de respect pour l'agentivité africaine et moins de paternalisme occidental se dissimulant derrière un discours humanitaire.
William Easterly, économiste à l'Université de New York et ancien chercheur de la Banque Mondiale, a développé dans son livre Le Fardeau de l'Homme Blanc, publié en anglais sous le titre The White Man's Burden en 2006, une position plus nuancée que celle de Moyo mais tout aussi critique de l'approche dominante de l'aide internationale. Pour Easterly, la cible de la critique ne devrait pas être l'aide elle-même mais l'approche des planificateurs, ces technocrates et bureaucrates des institutions internationales qui croient pouvoir transformer des sociétés entières à travers des programmes globaux conçus dans les bureaux climatisés de Washington, New York ou Londres sans compréhension ni prise en compte des conditions locales spécifiques. Easterly oppose à cette approche descendante et technocratique l'approche des chercheurs, ces pragmatiques qui procèdent par tâtonnement expérimental et recherche de solutions spécifiques fonctionnant dans des contextes particuliers, qui apprennent des erreurs et adaptent leurs interventions plutôt que de persévérer dans des programmes dont l'échec est évident. L'histoire du développement est selon lui jonchée des ruines de programmes ambitieux qui ont consommé des ressources considérables sans produire les résultats escomptés parce qu'ils avaient été conçus sans compréhension adéquate des incentives, des institutions et des dynamiques sociales locales.
La contribution méthodologique la plus significative au débat sur l'efficacité de l'aide dans les années 2000 est venue non pas des grands controversistes mais des économistes spécialisés dans l'évaluation rigoureuse de l'impact des interventions de développement. Abhijit Banerjee et Esther Duflo du Massachusetts Institute of Technology, qui ont cofondé le Jameel Poverty Action Lab, ont popularisé et systématisé l'utilisation des essais contrôlés randomisés pour évaluer l'impact d'interventions spécifiques et étroitement définies plutôt que de programmes globaux de développement. Plutôt que de demander si l'aide fonctionne en général, une question à laquelle il est pratiquement impossible de répondre de façon rigoureuse étant donné la complexité des mécanismes causaux en jeu, ils ont proposé de demander si une intervention spécifique et précisément définie, par exemple la distribution de moustiquaires imprégnées d'insecticide, l'introduction de leçons de soutien scolaire assurées par des moniteurs locaux peu qualifiés mais ayant reçu une formation courte, ou les programmes de transferts conditionnels de revenus, produit des améliorations mesurables sur des indicateurs spécifiques comme la prévalence du paludisme, les résultats scolaires ou la consommation des ménages. Cette approche a permis d'accumuler un corpus de preuves sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas dans des contextes spécifiques, représentant un progrès méthodologique réel dans un domaine où les évidences robustes avaient longtemps fait défaut. Banerjee et Duflo ont reçu le Prix Nobel d'Économie en 2019, conjointement avec Michael Kremer de l'Université Harvard, pour leur approche expérimentale de la lutte contre la pauvreté mondiale.
Une critique structurelle de l'aide internationale qui transcende les positions de Sachs, Moyo et Easterly concerne la pratique de l'aide liée, par laquelle une proportion significative de l'ODA historiquement accordée par les pays donneurs était conditionnée à l'utilisation des fonds pour l'achat de biens et services produits par des entreprises du pays donneur plutôt que pour l'achat de ce qui répondait le mieux aux besoins des pays récipiendaires. L'aide liée réduit l'efficacité économique de l'assistance internationale en imposant aux pays récipiendaires des prix souvent supérieurs aux prix du marché mondial, et constitue en réalité un mécanisme par lequel l'aide internationale sert les intérêts commerciaux des entreprises du pays donneur tout en se présentant publiquement comme de l'altruisme. Les estimations suggèrent que l'aide liée réduit la valeur réelle de l'aide d'environ vingt-cinq à quarante pour cent par rapport à l'aide non liée permettant des achats aux meilleurs prix mondiaux. La pression internationale, notamment à travers les recommandations du Comité d'Aide au Développement de l'OCDE, a progressivement réduit la proportion de l'aide formellement liée au cours des deux dernières décennies, mais des formes plus subtiles de conditions d'usage des fonds d'aide qui favorisent les prestataires des pays donneurs persistent sous des formes diverses et difficiles à quantifier.
L'économie Informelle
L'économie informelle est l'une de ces réalités que les statistiques officielles et les modèles économiques conventionnels ont longtemps soit ignorée soit traitée comme une curiosité marginale destinée à disparaître avec la progression du développement économique, mais dont on a progressivement compris qu'elle constitue en réalité la condition normale de la vie économique pour la majorité de l'humanité. L'économie informelle regroupe l'ensemble des activités économiques qui ne sont pas enregistrées auprès des autorités publiques, qui échappent à la réglementation de l'État, et qui ne sont pas assujetties à l'imposition fiscale dans le cadre des systèmes légaux existants. Cette définition englobe une diversité considérable de formes d'activité économique : les vendeurs de rue qui écoulent des marchandises dans les marchés non réglementés des mégapoles du Sud global, les travailleurs domestiques rémunérés en espèces sans contrat ni protection sociale, les agriculteurs de subsistance dont la production est entièrement autoconsommée ou vendue dans des circuits informels locaux, les manoeuvres journaliers recrutés chaque matin sur des places de marché du travail informelles, les petites entreprises familiales opérant sans licences ni enregistrement légal, les artisans travaillant à domicile dans des ateliers non déclarés, les conducteurs de motos-taxis et de rickshaws sans immatriculation réglementaire, et l'immense zone grise d'activités qui constituent la base matérielle de l'existence quotidienne de milliards d'individus dans les pays du Sud global.
L'Organisation Internationale du Travail, dans son rapport de 2018 intitulé Femmes et Hommes dans l'Économie Informelle : Un Tableau Statistique, a estimé qu'environ soixante et un pour cent de la population active mondiale, soit plus de deux milliards de travailleurs, exercent leur activité dans l'économie informelle. Cette proportion globale masque des disparités géographiques considérables qui reflètent les inégalités de développement économique à l'échelle mondiale. En Afrique subsaharienne, la part de l'emploi informel atteint approximativement quatre-vingt-cinq pour cent de l'emploi total, ce qui signifie que dans les économies de cette région, l'emploi formel est l'exception rarissime et l'emploi informel la norme presque universelle. En Asie du Sud, la proportion s'élève à environ soixante-huit pour cent. En Amérique latine, où des économies comme le Brésil et l'Argentine présentent des niveaux d'industrialisation et d'urbanisation comparables à certains pays de l'Europe du Sud, la proportion reste d'environ cinquante-quatre pour cent. Même dans les pays développés membres de l'OCDE, l'emploi informel représente en moyenne environ dix-huit pour cent de l'emploi total, rappelant que l'informalité n'est pas un phénomène exclusivement associé au sous-développement mais une caractéristique structurelle de toutes les économies de marché, simplement beaucoup plus prononcée dans les pays à revenus faibles et intermédiaires. Pour la grande majorité des travailleurs de la planète, l'emploi signifie l'emploi informel, c'est-à-dire un travail exercé sans contrat formalisé, sans protection sociale, sans garantie de salaire minimum, sans conditions de travail sûres réglementées, et sans recours aux juridictions du droit du travail en cas de conflit avec l'employeur.
La géographie de l'informalité à l'intérieur des pays en développement est marquée par un contraste saisissant entre l'emploi formel réglementé concentré dans les grandes entreprises, les agences gouvernementales et les industries orientées vers l'exportation qui représentent le segment visible et statistiquement comptabilisé de l'économie, et le vaste secteur informel qui domine la production manufacturière à petite échelle, le commerce de détail, la préparation alimentaire et les services à la personne. Dans les métropoles de l'Afrique subsaharienne, de l'Asie du Sud et d'une grande partie de l'Amérique latine, l'économie informelle est omniprésente dans le paysage de la rue : les marchés de plein air où se vendent des légumes, du poisson, des vêtements de seconde main et des pièces détachées de téléphones portables, les petits ateliers de réparation installés sur les trottoirs, les étals de cuisine de rue qui nourrissent des millions de travailleurs urbains à des prix inaccessibles dans les restaurants formels, les services de transport artisanaux qui desservent les quartiers périphériques que les réseaux de transport formel n'atteignent pas. Pour des dizaines de millions de citadins des pays du Sud, l'économie informelle n'est pas une activité marginale parallèle à leur vie économique principale mais constitue cette vie économique principale dans son intégralité.
Hernando de Soto, économiste péruvien fondateur de l'Institut pour la Liberté et la Démocratie à Lima, a proposé dans son livre Le Mystère du Capital publié en 2000 l'une des analyses les plus originales et les plus influentes de l'économie informelle dans la littérature économique contemporaine. De Soto commence par récuser catégoriquement l'image négative et condescendante qui prévaut dans de nombreuses analyses de l'informalité, qui présente les travailleurs et entrepreneurs informels comme irrationnels, incompétents ou incapables de s'intégrer à l'économie moderne. Ses recherches de terrain dans les quartiers informels de Lima, du Caire, de Manille et d'autres grandes villes du Sud global ont au contraire révélé un univers d'initiative économique remarquable, où des individus surmontant des obstacles institutionnels formidables construisaient des logements durables, établissaient des commerces viables, développaient des réseaux économiques complexes, et transmettaient des actifs à leurs enfants selon des systèmes d'information et de droits qui, bien qu'extralégaux, étaient largement reconnus et respectés dans leurs communautés.
Le problème fondamental de ces actifs informels, a soutenu de Soto, n'est pas leur productivité intrinsèque ni la capacité de leurs propriétaires à les gérer efficacement, mais leur statut légal : un logement construit sur un terrain sans titre légal, une entreprise opérant sans licence formelle, un atelier installé dans une zone non zonée à cet usage, ne peuvent pas être transformés en capital au sens économique du terme parce qu'ils n'ont pas d'existence légale reconnue par le système juridique formel. Sans titre légal, une maison ne peut pas être hypothéquée pour obtenir un crédit bancaire finançant une activité économique. Sans enregistrement légal, une entreprise ne peut pas accéder aux marchés formels, signer des contrats opposables devant les tribunaux, ou attirer des investisseurs. Ces actifs sont ce que de Soto a appelé du capital mort, une richesse potentielle qui ne peut pas être mobilisée parce qu'elle manque de la reconnaissance légale qui lui permettrait d'être utilisée comme garantie, comme gage d'une réputation commerciale vérifiable, ou comme base d'accès au système financier formel. De Soto a estimé que la valeur totale des actifs informels dans les pays en développement se montait à des milliers de milliards de dollars, un capital dormant dont la mise en activité à travers la formalisation des droits de propriété pourrait, selon lui, déclencher une transformation économique d'une ampleur comparable à celle qui avait accompagné la révolution capitaliste en Europe et en Amérique du Nord.
La politique publique découlant de l'analyse de de Soto était d'une clarté et d'une élégance qui ont largement contribué à son succès auprès des organisations internationales de développement et de nombreux gouvernements de pays à revenus intermédiaires : il suffisait de procéder à des programmes massifs de formalisation des droits de propriété dans les quartiers informels, de délivrer des titres légaux aux occupants des logements informels, de simplifier et d'accélérer les procédures d'enregistrement des petites entreprises pour libérer ce capital mort et permettre aux entrepreneurs informels d'accéder au système financier et aux marchés formels. Cette prescription a inspiré des programmes de formalisation des droits de propriété dans des dizaines de pays à travers l'Amérique latine, l'Afrique et l'Asie au cours des années 2000 et 2010.
Cependant, les preuves empiriques accumulées sur l'impact réel de ces programmes de formalisation ont produit des résultats bien plus mitigés que ne le laissaient espérer les prédictions enthousiastes de de Soto. La recherche d'Erica Field, économiste à l'Université Duke, sur les effets du programme de titularisation foncière au Pérou conduit dans les années 1990 a trouvé des effets positifs sur certains indicateurs, notamment une réduction du temps consacré à la garde du logement et une augmentation du travail hors du domicile, mais n'a pas trouvé d'augmentation significative de l'accès au crédit bancaire que de Soto avait placé au centre de sa théorie. Les recherches de Rohini Pande et de leurs collègues dans d'autres contextes ont confirmé que la relation entre titularisation foncière et accès accru au crédit, à l'investissement et au dynamisme économique est beaucoup plus complexe et contingente que le modèle de de Soto ne le suggère. Dans de nombreux cas, les programmes de formalisation ont profité non pas aux occupants les plus pauvres des quartiers informels mais aux propriétaires fonciers existants disposant des ressources sociales et économiques nécessaires pour naviguer les procédures bureaucratiques de formalisation, ou ont déclenché des phénomènes de gentrification qui ont évincé les populations pauvres des quartiers dont la valeur foncière montait avec la sécurisation des droits de propriété. La relation entre institutions formelles et développement économique s'est révélée bien plus complexe et dépendante des contextes locaux que l'argument élégant et universel de de Soto ne le suggérait, rappelant une fois encore la leçon récurrente de l'histoire du développement économique selon laquelle les solutions simples et universelles aux problèmes complexes et diversifiés de la pauvreté restent invariablement en deçà des attentes que leur élégance intellectuelle suscite.
La Géographie du Commerce Équitable et de la Consommation Éthique
Les chaînes d'approvisionnement mondiales du café, du cacao, de la banane et du thé représentent l'une des manifestations les plus visibles et les plus éloquentes de l'écart mondial de développement. Un produit comme le café est cultivé par des petits agriculteurs dans des pays comme l'Éthiopie, la Colombie, le Vietnam ou le Guatemala, souvent dans des conditions de pauvreté extrême et face à une volatilité des prix qui rend leur situation économique particulièrement précaire. Ces grains de café sont ensuite commercialisés à travers de multiples intermédiaires, transformés et torréfiés principalement dans les pays riches, puis vendus aux consommateurs à des prix qui n'entretiennent aucun rapport avec la fraction infime reçue par les cultivateurs d'origine. Ce que certains économistes ont appelé le « fossé du latte » — l'écart entre le prix facturé par un barista à Seattle ou à Paris pour une tasse de café et la rémunération reçue par un cultivateur éthiopien pour les grains qui composent cette tasse — illustre de manière frappante comment la valeur dans les chaînes de valeur mondiales est distribuée de manière écrasante vers l'extrémité de la consommation, au détriment des producteurs primaires dans les pays les plus pauvres.
Le mouvement de certification Fairtrade, ou commerce équitable, a émergé d'organisations de développement chrétiennes aux Pays-Bas à la fin des années 1980 comme tentative de réformer cette relation profondément inégale. Le système Fairtrade garantit aux agriculteurs participants un prix minimum pour leurs produits certifiés — un prix fixé à un niveau destiné à couvrir les coûts d'une production durable ainsi qu'un revenu décent, et qui ne peut tomber en dessous d'un certain plancher même lorsque les prix mondiaux des matières premières s'effondrent. Il prévoit également une prime sociale — un paiement additionnel au-dessus du prix minimum, investi par les coopératives d'agriculteurs dans des projets de développement communautaire tels que des écoles, des cliniques, des routes ou des équipements agricoles. Fairtrade International, dont le siège est à Bonn en Allemagne, est le principal organisme certificateur, et son label apparaît sur des produits allant du café, du thé, du cacao et des bananes au coton, aux fleurs et au vin.
Les ventes mondiales de produits certifiés Fairtrade sont estimées à plus de dix milliards de dollars par an. Le mouvement a connu une croissance significative au cours des trois dernières décennies, avec des produits certifiés désormais disponibles dans les supermarchés grand public d'Europe, d'Amérique du Nord et d'Australasie. La géographie du commerce équitable est profondément asymétrique : la certification Fairtrade est la plus répandue pour les produits cultivés dans le Sud global — café, cacao, thé, bananes — et vendus dans le Nord global — Europe, Amérique du Nord. Les pays comptant le plus grand nombre de producteurs certifiés Fairtrade comprennent l'Éthiopie, la Colombie, le Pérou, l'Inde, le Sri Lanka, le Kenya et l'Ouganda.
Cependant, les preuves empiriques sur l'impact réel de la certification Fairtrade sont plus mitigées que ne le laissent croire ses défenseurs. Plusieurs études rigoureuses, notamment des recherches menées par des économistes de la School of Oriental and African Studies (SOAS) à Londres, ont constaté que si les primes Fairtrade parviennent bien à certains agriculteurs, elles sont concentrées parmi les coopératives les plus grandes et les plus compétentes, tandis que les agriculteurs les plus pauvres et les plus marginalisés manquent souvent de la capacité organisationnelle nécessaire pour obtenir la certification. Le processus de certification lui-même est coûteux, créant une barrière à l'entrée pour les producteurs les plus petits et les plus vulnérables. De plus, la certification Fairtrade ne s'attaque qu'à la dimension tarifaire des relations commerciales, et non aux déséquilibres structurels de pouvoir, au manque d'accès aux marchés et aux déficits d'infrastructure qui déterminent les perspectives de développement globales des régions productrices de matières premières.
Le mouvement de consommation éthique plus large s'est étendu au-delà du Fairtrade pour inclure la certification biologique, le café cultivé à l'ombre et respectueux des oiseaux, la certification Rainforest Alliance couvrant les normes environnementales et sociales pour les exploitations agricoles et la gestion forestière, et divers autres labels et systèmes de certification. Ces initiatives reflètent un souci sincère des consommateurs pour les conditions dans lesquelles les produits commercialisés à l'échelle mondiale sont produits, et elles ont créé des incitations économiques pour certaines améliorations dans les pratiques agricoles et le bien-être des agriculteurs. Toutefois, la plupart des analystes des chaînes de valeur mondiales s'accordent à dire que la consommation éthique constitue, au mieux, une correction marginale d'inégalités profondément structurelles dans la distribution des bénéfices du commerce mondial, inégalités qui exigent pour être véritablement résolues des réformes beaucoup plus profondes de l'architecture même du système commercial international.
Le Développement et le Genre
L'une des transformations les plus importantes de la pensée sur le développement au cours des quatre dernières décennies a été la reconnaissance croissante que l'inégalité de genre n'est pas simplement un épiphénomène du développement — une condition sociale qui s'améliorera naturellement à mesure que les pays s'enrichissent — mais un moteur fondamental et un obstacle au développement à part entière. Cette prise de conscience a profondément reconfiguré les priorités des institutions de développement international, les politiques des gouvernements donateurs, et la recherche académique dans le domaine du développement.
Le concept de la « féminisation de la pauvreté » désigne l'observation que les femmes sont surreprésentées parmi les plus pauvres de la planète. Les femmes représentent environ soixante-dix pour cent des personnes vivant dans une pauvreté extrême dans le monde. Les raisons de cette disproportion sont structurelles et profondément enracinées dans les inégalités de genre : les femmes font face à des écarts de salaires persistants — gagnant en moyenne vingt à trente pour cent moins que les hommes pour un travail comparable dans la plupart des pays — ont moins accès à la terre et aux droits de propriété dans la majeure partie du Sud global, font face à des obstacles plus élevés pour accéder au crédit tant à travers les institutions financières formelles que par les normes culturelles qui restreignent l'autonomie économique des femmes, sont moins représentées dans la prise de décision politique, et supportent la charge principale du travail domestique non rémunéré, ce qui contraint leur temps disponible pour les activités économiques rémunérées.
Les preuves que l'égalité de genre favorise le développement sont à la fois étendues et robustes. L'une des conclusions les plus fréquemment citées dans l'économie du développement est que l'investissement dans l'éducation des filles génère parmi les rendements économiques les plus élevés de tout investissement dans le développement, généralement estimés entre dix et vingt pour cent de rendement annuel par année de scolarité supplémentaire. La théorie du capital humain de Gary Becker, développée à l'origine pour expliquer les investissements individuels dans l'éducation et la formation, a été appliquée de manière extensive à la dimension de genre : lorsque les filles sont privées d'éducation, l'économie perd le plein potentiel productif de la moitié de sa population, avec de profondes conséquences pour la croissance économique, l'innovation technologique et la qualité institutionnelle.
La relation entre l'éducation des femmes, l'autonomisation économique des femmes et la transition de fécondité est l'une des régularités empiriques les mieux établies en démographie du développement. Les pays dans lesquels les femmes ont un niveau élevé d'instruction, de participation au marché du travail et de pouvoir de décision au sein des ménages présentent systématiquement des taux de fécondité plus bas. Cette relation n'est pas simplement une corrélation statistique : les mécanismes causaux sont bien compris. Les femmes éduquées ont une meilleure connaissance de la planification familiale, un accès plus facile à la contraception, un plus grand pouvoir de négociation au sein des ménages, et des coûts d'opportunité plus élevés pour les enfants supplémentaires — puisque des enfants supplémentaires obligent les femmes à réduire leurs activités génératrices de revenus. La transition de fécondité — le passage de régimes démographiques à forte fécondité et forte mortalité à des régimes à faible fécondité et faible mortalité — est une condition préalable au « dividende démographique », la période durant laquelle un ratio de dépendance en baisse crée des conditions favorables à une croissance économique rapide.
La Plateforme d'action de Beijing, adoptée lors de la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes à Beijing en 1995, a établi l'égalité de genre et l'autonomisation des femmes comme objectifs explicites de l'agenda international du développement. La Plateforme a identifié douze « domaines critiques de préoccupation » incluant la pauvreté, l'éducation, la santé, la violence contre les femmes, les conflits armés, l'économie, la participation politique, les mécanismes institutionnels, les droits humains, les médias, l'environnement et l'enfant-fille. Bien que la Plateforme n'ait pas de force juridique contraignante, elle a fourni un cadre de référence pour la législation et les politiques nationales à travers le monde, et a marqué une étape cruciale dans la reconnaissance internationale de l'égalité de genre comme objectif de développement à part entière et non simplement comme une question de justice sociale.
Les Objectifs du Millénaire pour le Développement incluaient un objectif sur l'égalité de genre et l'autonomisation des femmes (OMD3), mais cet objectif était limité à la parité de genre dans l'éducation primaire et secondaire — une mesure nécessaire mais loin d'être suffisante pour capturer la réalité multidimensionnelle de l'inégalité de genre. Les Objectifs de Développement Durable, adoptés en 2015, incluent un objectif dédié à l'égalité de genre (ODD5) qui est bien plus complet, couvrant la fin des discriminations et des violences contre les femmes, l'assurance de la participation pleine et effective des femmes à la vie politique et économique, la reconnaissance et la valorisation du travail de soins non rémunéré, l'assurance d'un accès universel aux soins de santé sexuelle et reproductive, et la réforme des lois qui restreignent les droits des femmes en matière de propriété, d'héritage et de création d'entreprise.
Le Rôle des Institutions Dans le Développement
L'une des conclusions centrales de l'économie du développement contemporaine, qui a émergé des débats des années 1990 et 2000, est que les institutions jouent un rôle déterminant dans le développement. Les institutions — les règles, les normes, les lois et les organisations qui structurent la vie économique et politique — déterminent si les investissements sont sécurisés contre l'expropriation, si les contrats peuvent être exécutés, si les gouvernements sont redevables devant les citoyens, si les droits de propriété sont clairs et si le surplus économique est canalisé vers des investissements productifs ou vers la recherche de rentes et la corruption.
L'ouvrage de Daron Acemoglu et James Robinson, « Pourquoi les Nations Échouent » (Why Nations Fail, 2012), a fourni un argument accessible et influent selon lequel l'explication centrale de la divergence entre les pays riches et les pays pauvres n'est pas la géographie, la culture ou les ressources naturelles, mais la différence entre des institutions « inclusives » et des institutions « extractives ». Les institutions économiques inclusives — droits de propriété sécurisés, état de droit, application des contrats, marchés compétitifs — permettent à une grande partie de la population de participer à l'activité économique, créent des incitations à l'investissement et à l'innovation, et canalisent le surplus économique vers des usages productifs. Les institutions économiques extractives — conçues pour extraire des ressources de la masse de la population au profit d'une élite étroite — sapent ces incitations et concentrent à la fois le pouvoir politique et économique.
Acemoglu et Robinson tracent les origines des institutions inclusives ou extractives aux schémas historiques de colonisation européenne : dans les colonies où les colons européens faisaient face à une forte mortalité due aux maladies tropicales — comme dans une grande partie de l'Afrique et de l'Amérique latine côtière — ils ont établi des institutions extractives conçues pour extraire rapidement des ressources ; dans les colonies où les colons européens pouvaient survivre et prospérer — comme en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande — ils ont établi des institutions inclusives similaires à celles d'Europe. Ces différences institutionnelles ont persisté — à travers ce que les auteurs appellent la « persistance institutionnelle » ou la « dépendance institutionnelle au sentier » — dans l'ère post-coloniale, aidant à expliquer pourquoi certaines anciennes colonies ont prospéré tandis que d'autres ne l'ont pas fait.
La perspective institutionnelle est devenue la nouvelle orthodoxie en économie du développement, et elle capture quelque chose de véritablement important : les pays dotés d'un état de droit plus solide, d'une corruption plus faible, d'un système de droits de propriété mieux fonctionnel, et de gouvernements plus efficaces tendent à obtenir de meilleurs résultats en matière de développement. Cependant, les critiques notent que cette intuition, bien que vraie, peut dégénérer en un raisonnement circulaire — les pays pauvres sont pauvres parce qu'ils ont de mauvaises institutions ; les bonnes institutions sont ce que les pays riches ont — et peut être utilisée pour blâmer les pays en développement pour leur pauvreté tout en ignorant les caractéristiques structurelles du système économique international — les règles commerciales, les régimes de propriété intellectuelle, les structures d'endettement, les paradis fiscaux — qui les désavantagent systématiquement. Une analyse institutionnelle véritablement critique doit donc s'interroger non seulement sur les institutions internes aux pays pauvres, mais aussi sur les institutions qui gouvernent le système économique mondial lui-même, et sur la manière dont ces institutions mondiales ont été conçues par et pour les puissances économiques dominantes.
Le Changement Climatique et le Dilemme du Développement
Le défi peut-être le plus profond posé à la pensée conventionnelle sur le développement est la réalité du changement climatique. Si le développement des pays riches a été construit sur les émissions accumulées de combustibles fossiles au cours des deux derniers siècles, et si l'atmosphère mondiale ne peut plus absorber d'émissions supplémentaires sans conséquences catastrophiques, alors la voie de développement empruntée par les pays riches n'est plus disponible pour les pays qui sont encore pauvres. Cette contrainte fondamentale crée un dilemme moral et politique d'une gravité exceptionnelle, qui se situe au cœur des négociations climatiques internationales et des débats sur l'équité mondiale.
Ce dilemme est particulièrement aigu car les pays qui ont le moins contribué aux émissions historiques de gaz à effet de serre — les pays les plus pauvres d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud — sont simultanément les plus vulnérables aux conséquences du changement climatique et les moins bien équipés pour s'y adapter. La montée du niveau des mers menace les littoraux et les deltas densément peuplés du Bangladesh, du Mozambique et des nations insulaires du Pacifique. Des sécheresses plus intenses et plus fréquentes réduisent les rendements agricoles dans des régions du Sahel, de la Corne de l'Afrique et de l'Asie centrale où l'agriculture de subsistance est le principal moyen de subsistance pour des millions de personnes. Des inondations plus violentes dévastent des plaines inondables déjà vulnérables. L'augmentation des températures amplifie la charge des maladies vectorielles comme le paludisme et la dengue. Les pays riches qui ont causé la majorité du problème ont les ressources nécessaires pour s'adapter ; les pays pauvres qui n'en ont causé qu'une infime fraction manquent de ces ressources.
Dans le même temps, les économies en croissance rapide de la Chine, de l'Inde, du Brésil et d'autres grands pays en développement augmentent rapidement leurs émissions absolues, même si leurs émissions par habitant restent encore bien inférieures à celles des nations riches. La Chine est devenue le plus grand émetteur national de gaz à effet de serre en termes absolus, bien que ses émissions cumulées historiques restent inférieures à celles des États-Unis ou de l'Europe. Gérer la tension entre la légitime aspiration des pays en développement à l'industrialisation et à l'amélioration du niveau de vie de leur population d'une part, et l'impératif mondial de réduire rapidement les émissions de l'autre, est l'un des défis centraux des négociations climatiques internationales.
Le concept de « financement climatique » — les pays riches fournissant un soutien financier et technologique aux pays en développement à la fois pour l'atténuation (réduction des émissions) et l'adaptation (faire face aux impacts du changement climatique) — est devenu central dans la diplomatie climatique internationale. L'Accord de Copenhague de 2009 comprenait un engagement des pays riches à mobiliser cent milliards de dollars par an en financement climatique pour les pays en développement d'ici 2020, un engagement qui n'a pas été pleinement tenu et qui est largement considéré comme insuffisant face à l'ampleur du défi. L'Accord de Paris de 2015, qui a fixé l'objectif de limiter le réchauffement mondial à 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels, a mis en évidence la nécessité d'un financement climatique substantiellement plus important, d'un transfert de technologie vers les pays en développement, et d'une reconnaissance du principe de « responsabilités communes mais différenciées » — selon lequel tous les pays doivent contribuer à l'atténuation du changement climatique, mais les pays riches, qui portent la responsabilité historique la plus grande, doivent faire davantage et soutenir les efforts des pays pauvres.
Géographie, Ressources et la Malédiction des Ressources
Les dotations en ressources naturelles ont des effets complexes et parfois pervers sur le développement. La « malédiction des ressources » ou le « paradoxe de l'abondance » désigne la constatation contre-intuitive que les pays riches en ressources naturelles — notamment en pétrole, gaz et minéraux — tendent à connaître une croissance économique plus lente, des institutions plus faibles et davantage de conflits que les pays qui en sont dépourvus.
Les mécanismes causaux sont multiples et se renforcent mutuellement. Les revenus des ressources qui affluent vers les gouvernements réduisent la nécessité pour ces gouvernements de taxer leurs citoyens, minant la relation d'obligation réciproque entre l'État et le contribuable qui est l'un des fondements de la bonne gouvernance. Le principe « pas de taxation sans représentation » fonctionne dans les deux sens : là où les revenus proviennent de la taxation des citoyens, les gouvernements doivent être réceptifs aux demandes des citoyens ; là où les revenus proviennent des ressources naturelles, les gouvernements peuvent ignorer les préférences des citoyens tout en continuant à se financer et à entretenir leurs réseaux de clientélisme. Les revenus des ressources tendent également à apprécier le taux de change — la « maladie hollandaise » — rendant les exportations non-ressources moins compétitives et nuisant au développement de l'industrie manufacturière et de l'agriculture. Et les richesses en ressources créent d'énormes incitations à la recherche de rentes — se battre pour le contrôle des revenus des ressources — ce qui peut alimenter à la fois la corruption et les conflits violents.
La comparaison entre la Norvège et le Nigeria illustre de manière frappante la malédiction des ressources. Ces deux pays disposent de grandes richesses pétrolières. La Norvège était déjà développée lorsque son pétrole en Mer du Nord a été découvert dans les années 1960, et elle a créé le Fonds de pension du gouvernement — un fonds souverain — pour épargner les revenus pétroliers pour les générations futures, maintenant ainsi l'économie diversifiée et les institutions qui existaient avant le pétrole. Le Nigeria, dont la richesse pétrolière précède substantiellement son indépendance, a vu ses revenus pétroliers canalisés vers la corruption, les conflits — notamment dans le delta du Niger, où l'extraction pétrolière a causé une destruction environnementale sévère et alimenté une insurrection militante — et la négligence de l'agriculture et de l'industrie manufacturière.
Cependant, la malédiction des ressources n'est pas inévitable. Le Botswana — l'un des plus grands producteurs mondiaux de diamants — a utilisé ses revenus diamantaires pour financer l'éducation, la santé et les infrastructures, réalisant l'un des meilleurs bilans d'Afrique subsaharienne en matière de gouvernance et de croissance économique. Le Chili a réussi à gérer sa richesse en cuivre grâce à une gestion macroéconomique prudente et à une conception institutionnelle soigneuse. La malédiction des ressources semble être médiatisée par la qualité des institutions : les pays dotés d'institutions solides avant la découverte de ressources tendent à utiliser celles-ci pour le développement ; les pays aux institutions faibles tendent à voir les ressources aggraver la gouvernance et les inégalités.
L'urbanisation et le Développement
La relation entre l'urbanisation et le développement est étroite mais complexe. Le passage des moyens de subsistance ruraux aux moyens de subsistance urbains est associé au développement dans pratiquement tous les exemples historiques : à mesure que les économies se développent, la productivité agricole augmente, libérant de la main-d'œuvre agricole ; l'industrie manufacturière et les services, concentrés dans les villes, absorbent cette main-d'œuvre ; la productivité augmente encore davantage à mesure que les villes génèrent des économies d'agglomération — les avantages de la proximité : partage des marchés du travail, diffusion des connaissances, liaisons intrants-extrants. Les villes sont les moteurs du développement économique dans tous les exemples sauf quelques exceptions liées aux ressources.
Cependant, l'urbanisation qui se produit dans les pays en développement les plus pauvres aujourd'hui diffère à des égards importants de l'urbanisation qui a accompagné l'industrialisation dans l'Europe du XIXe siècle et l'Asie de l'Est du XXe siècle. Dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne, l'urbanisation se produit plus rapidement que l'industrialisation — les populations rurales se déplacent vers les villes non pas pour prendre des emplois industriels mais parce que les conditions dans les zones rurales — sécheresse, pénurie de terres, conflits — se dégradent, et parce que les villes offrent des stratégies de survie même sans emploi formel. Le résultat est une « urbanisation sans industrialisation » — des villes en croissance rapide avec des secteurs informels massifs, des infrastructures insuffisantes, et une croissance limitée de l'emploi formel. L'ouvrage de Mike Davis « Planet of Slums » (2006) a documenté l'ampleur extraordinaire de ce phénomène : en 2006, plus d'un milliard de personnes vivaient dans des bidonvilles urbains — des établissements informels dépourvus de sécurité d'occupation, de logements adéquats, d'eau potable, d'assainissement ou d'accès aux services de base.
La géographie de la résidence en bidonville correspond étroitement à la géographie du développement : les plus grandes concentrations de résidents de bidonvilles se trouvent en Asie du Sud (Inde, Bangladesh, Pakistan), en Afrique subsaharienne et en Amérique latine. Au sein des villes, les bidonvilles sont généralement situés sur les terres les plus dangereuses — dans les plaines inondables, sur les flancs de collines sujettes aux glissements de terrain, en bordure des zones industrielles, le long des voies ferrées — parce que ce sont les espaces que les marchés fonciers formels n'ont pas réclamés, et donc les seuls espaces disponibles pour les plus pauvres. Cette géographie intra-urbaine de la vulnérabilité expose les résidents des bidonvilles à des risques disproportionnés face aux catastrophes naturelles, aux épidémies et aux expulsions, créant une géographie de l'inégalité qui se superpose à celle du développement à l'échelle nationale et mondiale.
La Géographie de la Dette et des Flux Financiers
L'un des aspects du paysage du développement qui reçoit une attention insuffisante dans la plupart des traitements introductifs est le rôle des flux financiers internationaux — et en particulier de la dette — dans la formation des perspectives de développement. Le monde en développement dans son ensemble n'est pas un bénéficiaire net des flux financiers provenant des pays riches ; au contraire, c'est un exportateur net. Lorsque les paiements du service de la dette, le rapatriement des bénéfices par les multinationales, les flux financiers illicites — évasion fiscale, prix de transfert, fuite des capitaux — et les flux d'aide officielle au développement sont tous comptabilisés, le flux net de ressources financières des pays en développement vers les pays développés dépasse substantiellement le flux net dans l'autre sens.
Les crises de la dette dans le monde en développement ont été des caractéristiques récurrentes de l'économie internationale depuis les années 1970. La crise de la dette des années 1980 — déclenchée par la combinaison de la hausse des taux d'intérêt (suite au choc Volcker aux États-Unis) et de la baisse des prix des matières premières — a dévasté l'Amérique latine et l'Afrique subsaharienne, conduisant à la « décennie perdue » des années 1980 durant laquelle les revenus par habitant de nombreux pays sont tombés en dessous de leurs niveaux des années 1970. L'initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) et l'Initiative d'Allègement de la Dette Multilatérale (IADM) de la fin des années 1990 et des années 2000 ont apporté un certain soulagement, annulant des dettes substantielles des pays les plus pauvres. Cependant, de nombreux pays en développement ont par la suite accumulé de nouvelles dettes, et au début des années 2020, une nouvelle crise d'endettement émergeait dans de nombreux pays en développement, exacerbée par les conséquences fiscales de la pandémie de COVID-19.
L'émergence de la Chine comme principal créancier bilatéral à travers l'Initiative Ceinture et Route — qui a financé des projets d'infrastructure dans plus de 130 pays depuis son lancement en 2013 — a ajouté une nouvelle dimension au paysage du financement du développement. Les partisans soutiennent que le financement d'infrastructure chinois comble un véritable vide, puisque les institutions occidentales ont historiquement été réticentes à financer les infrastructures physiques à grande échelle dont les pays en développement ont besoin. Les critiques soutiennent que les prêts chinois viennent souvent avec des conditions qui hypothèquent des actifs en ressources comme garantie, que les projets bénéficient principalement aux entreprises d'État chinoises plutôt qu'aux économies locales, et que le fardeau de la dette risque de créer de nouvelles formes de dépendance.
Le Rôle de la Technologie et de L'innovation Dans le Développement
La technologie et l'innovation occupent une place centrale mais contestée dans la théorie et la pratique du développement. À un niveau fondamental, l'argument est simple : les différences à long terme de productivité entre les pays riches et les pays pauvres sont principalement des différences technologiques. L'agriculteur de l'Iowa avec des équipements de plantation guidés par GPS, une application précise d'engrais et des semences hybrides à haut rendement produit des ordres de grandeur supérieurs en termes de rendement par hectare et par heure de travail par rapport au petit agriculteur du Malawi travaillant avec une houe à main. Le fabricant en Allemagne avec des lignes de production automatisées et des logiciels de conception assistée par ordinateur produit à une fraction du coût et avec une bien plus grande constance de qualité.
La question est de savoir comment le transfert de technologie et le rattrapage technologique se produisent. L'argument classique d'Alexander Gerschenkron sur les « avantages du retard » soutient que les pays en voie d'industrialisation tardive peuvent effectivement croître plus vite que les premiers industrialisés précisément parce qu'ils peuvent adopter une technologie déjà éprouvée comme efficace, sautant ainsi la période coûteuse d'essais et d'erreurs de l'innovation. C'est la logique derrière les taux de croissance extraordinaires de l'Asie de l'Est : POSCO, l'aciérie sud-coréenne dans les années 1970, a adopté la meilleure technologie sidérurgique mondiale disponible, atteignant une efficacité de classe mondiale en une décennie, plus rapidement que l'industrie sidérurgique américaine ne l'avait fait au XIXe siècle.
La révolution numérique a créé de nouvelles possibilités de sauts technologiques pour le développement. La téléphonie mobile, qui s'est répandue avec une rapidité extraordinaire dans le monde en développement dans les années 2000, a permis l'inclusion financière (à travers des services d'argent mobile comme M-PESA au Kenya), l'accès à l'information de marché pour les agriculteurs, la télémédecine dans les zones reculées, et les services gouvernementaux numériques — tout cela sans nécessiter les infrastructures fixes coûteuses de la téléphonie fixe traditionnelle ou du système bancaire conventionnel. La pénétration des téléphones mobiles en Afrique subsaharienne a dépassé quatre-vingts pour cent avant même que son infrastructure de téléphonie fixe ne soit jamais pleinement développée, illustrant comment la technologie numérique peut permettre aux pays en développement de sauter certaines étapes du développement infrastructurel.
Cependant, le changement technologique pose également de profonds défis pour le développement. L'automatisation de la fabrication menace d'éliminer les emplois industriels peu qualifiés qui ont permis le développement de l'Asie de l'Est. Si des robots peuvent effectuer le travail d'assemblage que les travailleurs chinois et vietnamiens effectuaient autrefois, il se peut qu'il n'y ait pas d'échelle d'industrialisation équivalente disponible pour la prochaine génération de pays en développement. Les travaux d'Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee sur le « second âge des machines » suggèrent que l'automatisation commence à affecter non seulement le travail manuel mais aussi les tâches cognitives, éliminant potentiellement les emplois de centres d'appels et d'externalisation des processus d'affaires sur lesquels de nombreux pays en développement ont misé leurs stratégies de développement.
Le Dividende Démographique et la Dynamique de la Population
La dynamique démographique — taux de fécondité, taux de mortalité, structure par âge et croissance démographique — interagit avec le développement économique de manière profonde et complexe. Le modèle de transition démographique, qui décrit le passage des taux élevés de natalité et de mortalité des sociétés prémodernes aux taux faibles de natalité et de mortalité des sociétés industrialisées modernes, est l'un des cadres conceptuels les plus importants reliant la géographie de la population et la géographie du développement.
Au stade 1 de la transition démographique (préindustriel), les taux de natalité et de mortalité sont tous deux élevés, et la population croît lentement. La vie est précaire : la forte mortalité infantile et juvénile signifie que les parents doivent avoir de nombreux enfants pour s'assurer que certains survivent jusqu'à l'âge adulte. La plupart des pays du monde sont restés au stade 1 jusqu'au XIXe ou XXe siècle.
Le stade 2 de la transition démographique est déclenché par la baisse des taux de mortalité — provoquée par des améliorations de la nutrition, de l'assainissement, des connaissances médicales et des infrastructures de santé publique — tandis que les taux de natalité restent élevés. La population croît rapidement à ce stade parce que davantage d'enfants survivent jusqu'à l'âge adulte tandis que les familles continuent d'avoir de nombreux enfants. Une grande partie de l'Afrique subsaharienne se trouve au stade 2 depuis plusieurs décennies, contribuant aux taux de croissance démographique élevés de la région — plus de deux virgule cinq pour cent par an dans de nombreux pays, signifiant que la population double tous les vingt-huit ans.
Le stade 3 est le stade dans lequel les taux de natalité commencent à baisser en réponse à la réduction de la mortalité infantile, à l'urbanisation, à l'augmentation de l'éducation et de la participation des femmes au marché du travail, à un meilleur accès à la contraception, et à l'évolution des normes sociales. La population continue de croître mais à un rythme ralenti. La plupart des pays d'Asie et d'Amérique latine se trouvent actuellement au stade 3 ou ont récemment achevé la transition vers le stade 4.
Le stade 4 est l'équilibre à faible fécondité et faible mortalité des sociétés pleinement développées, où les taux de natalité et de mortalité sont tous deux faibles et où la population est à peu près stable ou croît très lentement. Tous les pays riches ont atteint le stade 4. Certains évoluent vers un stade 5 — où la fécondité tombe en dessous du taux de remplacement d'environ deux virgule un enfants par femme et où la population commence à décliner en l'absence d'immigration.
L'intuition critique reliant la dynamique démographique au développement économique est le concept du dividende démographique. Lorsqu'un pays connaît la transition de fécondité — lorsque la fécondité chute rapidement au stade 3 — la proportion d'adultes en âge de travailler dans la population augmente initialement de manière spectaculaire par rapport à la proportion d'enfants et de personnes âgées dépendants. Ce changement dans la structure par âge crée une « fenêtre d'opportunité » dans laquelle il y a plus de travailleurs par personne à charge qu'à tout autre moment de la transition démographique. Si les institutions, les systèmes éducatifs et les politiques économiques d'un pays sont en place pour employer de manière productive cette population en âge de travailler relativement large, la productivité et l'épargne générées peuvent conduire à une croissance économique extraordinaire.
Le dividende démographique de l'Asie de l'Est est estimé avoir contribué jusqu'à un tiers de la croissance économique exceptionnelle de la région entre 1965 et 1990. Les transitions de fécondité rapides de Taïwan, de la Corée du Sud, de la Thaïlande et de l'Indonésie dans les années 1960 et 1970, portées par de forts investissements dans l'éducation des femmes et la planification familiale, ont créé des structures démographiques très propices à l'épargne et à l'investissement.
La transition de fécondité en Afrique subsaharienne a été plus lente et moins complète qu'en Asie, en partie parce que les conditions qui favorisent la baisse de la fécondité — l'éducation des femmes, l'autonomisation des femmes, l'accès à la planification familiale, l'urbanisation et la réduction de la mortalité infantile — ont avancé moins rapidement en Afrique qu'en Asie. Le défi et l'opportunité sont tous deux considérables : si l'Afrique subsaharienne achève sa transition de fécondité au cours des deux à trois prochaines décennies, le dividende démographique potentiel pourrait être comparable ou supérieur à celui de l'Asie. Mais si la baisse de la fécondité est retardée, la large population jeune en croissance — le « gonflement démographique jeune » — peut devenir une source de tension sociale plutôt qu'une opportunité économique, en particulier dans les pays où le chômage des jeunes est déjà très élevé.
Les Zones Économiques Spéciales et les Zones de Traitement des Exportations
L'une des caractéristiques spatiales les plus distinctives du paysage de développement contemporain est la Zone Économique Spéciale (ZES) ou Zone Franche d'Exportation (ZFE) — une zone géographiquement définie au sein d'un pays qui fonctionne selon des règles différentes du reste de l'économie nationale, généralement avec des impôts plus bas, des réglementations du travail et environnementales assouplies, des procédures douanières simplifiées, et des infrastructures améliorées, conçues pour attirer les investissements étrangers directs et l'industrie manufacturière orientée vers l'exportation.
L'utilisation par la Chine des ZES — commençant avec Shenzhen, Zhuhai, Shantou et Xiamen en 1980 — a été l'une des expériences politiques les plus conséquentes du XXe siècle. En créant une zone où les règles du marché capitaliste pouvaient fonctionner tandis que le reste de la Chine restait sous planification centrale, Deng Xiaoping a permis l'introduction du capital et de la technologie étrangers sans remettre directement en cause les fondements politiques du système socialiste. Shenzhen, qui en 1980 était un petit village de pêcheurs d'environ trente mille habitants, est devenu une ville de plus de douze millions d'habitants et l'un des principaux centres mondiaux de fabrication et de technologie en une seule génération — l'une des transformations urbaines et industrielles les plus rapides de l'histoire.
Le modèle ZES a été reproduit à travers l'Asie, l'Afrique et l'Amérique latine, avec des degrés variés de succès. Les ZFE du Bangladesh, concentrées autour de Dacca et de Chittagong, ont porté le développement de l'industrie du vêtement qui représente désormais plus de quatre-vingts pour cent des recettes d'exportation du pays et emploie environ quatre millions de travailleurs — dont la grande majorité sont des femmes. Les parcs industriels d'Éthiopie, dont le parc industriel de Hawassa qui a ouvert en 2016 et est dédié à la fabrication textile et vestimentaire, représentent une tentative d'utiliser les investissements chinois dans les infrastructures ZES pour reproduire le succès des exportations de vêtements du Bangladesh en Afrique.
Les Chaînes de Valeur Mondiales et Leurs Implications Pour le Développement
Comprendre comment l'économie mondiale contemporaine est organisée nécessite de saisir le concept de chaîne de valeur mondiale (CVM) — la séquence complète d'activités à travers laquelle un produit ou un service est conçu, produit et livré aux consommateurs finaux. Les CVM sont désormais la forme organisationnelle dominante de l'économie mondiale : le Rapport sur le Développement dans le Monde 2020 de la Banque mondiale estimait que les CVM représentent environ cinquante pour cent du commerce mondial lorsqu'elles sont mesurées en termes de valeur ajoutée.
L'intuition critique de l'analyse des CVM pour le développement est que différentes activités au sein d'une même chaîne capturent des parts très différentes de la valeur totale. La fameuse « courbe du sourire » — popularisée par le fondateur d'Acer, Stan Shih, et analysée rigoureusement par les économistes du développement — montre que dans la plupart des CVM de fabrication, la valeur est la plus élevée à l'extrémité amont (recherche et développement, conception, concept de produit, fabrication de composants) et à l'extrémité aval (marque, marketing, service après-vente, vente au détail), et la plus faible au milieu (assemblage et fabrication de base). La tragédie pour de nombreux pays en développement est qu'ils sont coincés au point le plus bas du sourire — les opérations d'assemblage où les salaires sont comprimés par une concurrence intense d'autres sites à bas salaires, où il y a peu d'apprentissage technologique, et où la menace de délocalisation vers des sites encore moins chers limite le pouvoir de négociation des travailleurs.
La « montée en gamme » dans les CVM — passer d'activités à faible valeur à des activités à valeur plus élevée — est le mécanisme par lequel les pays peuvent traduire leur participation à l'économie mondiale en un développement réel. La montée en gamme des processus (devenir plus efficace dans les activités existantes), la montée en gamme des produits (produire de meilleurs produits dans la même chaîne de valeur), la montée en gamme fonctionnelle (prendre en charge des fonctions à valeur plus élevée comme la conception ou la distribution), et la montée en gamme en chaîne (passer à des chaînes entièrement différentes avec de meilleures perspectives de développement) sont les différentes formes que peut prendre cette montée en gamme.
La géographie de la gouvernance des chaînes de valeur mondiales est profondément inégale : les chaînes « pilotées par les acheteurs » dans des secteurs comme le vêtement, la chaussure et l'électronique grand public sont contrôlées par de puissantes entreprises leaders dans les pays riches — Walmart, Nike, Apple — qui fixent les conditions (prix, spécifications, exigences de livraison, normes sociales et environnementales) auxquelles tous les fournisseurs doivent se conformer. Ces entreprises leaders capturent les plus grandes parts de valeur grâce à leur contrôle de la marque, de la conception et de la vente au détail, tandis que les fournisseurs de fabrication dans les pays en développement se font concurrence de manière intense sur le prix, érodant la valeur qu'ils capturent.
L'agriculture, la Sécurité Alimentaire et le Développement Rural
L'agriculture reste le principal moyen de subsistance pour la majorité des pauvres du monde, même si sa part dans le PIB a diminué à mesure que les économies se développent. Plus de soixante-dix pour cent des personnes extrêmement pauvres vivent dans des zones rurales et dépendent principalement de l'agriculture pour leur subsistance. Les conditions des petits agriculteurs en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud — la productivité de leurs terres, la sécurité de leurs droits fonciers, leur accès aux marchés et au crédit, la stabilité des prix alimentaires, les impacts de la variabilité climatique sur les récoltes — sont parmi les déterminants les plus importants de la pauvreté extrême à l'échelle mondiale.
La Révolution Verte des années 1960 et 1970 — le développement et la diffusion de variétés de blé et de riz à haut rendement, combinés à l'irrigation, aux engrais synthétiques et aux pesticides — a considérablement augmenté la production alimentaire à travers l'Asie et certaines parties de l'Amérique latine. Dirigée par Norman Borlaug (qui a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1970), la Révolution Verte est créditée d'avoir prévenu une famine généralisée et de nourrir la croissance démographique rapide des décennies d'après-guerre. L'Inde, le Pakistan, le Mexique et d'autres pays bénéficiaires ont connu des augmentations extraordinaires des rendements céréaliers, une transformation des conditions de vie rurales dans de nombreuses régions, et une réduction des importations alimentaires.
Cependant, la Révolution Verte a également eu d'importantes limites et des coûts. Elle a largement contourné l'Afrique subsaharienne, où les types de sols, les régimes de précipitations et les variétés de cultures différaient de ceux pour lesquels les variétés à haut rendement avaient été développées. Elle a élargi les inégalités au sein des communautés rurales, car l'adoption de nouvelles variétés nécessitait du capital pour les engrais et l'irrigation que les agriculteurs plus grands et plus aisés pouvaient accéder plus facilement que les petits et les pauvres. Elle a créé une dépendance aux intrants achetés — semences, engrais, pesticides — sapant les connaissances agroécologiques incarnées dans les systèmes agricoles traditionnels. Et elle a créé de graves externalités environnementales : épuisement des nappes phréatiques dû à l'irrigation, dégradation des sols due aux intrants chimiques, perte de diversité génétique des cultures par le remplacement de milliers de variétés traditionnelles par quelques variétés à haut rendement.
Les droits fonciers et la propriété foncière sont parmi les aspects les plus contestés du développement rural. Dans de nombreux pays en développement, les systèmes d'occupation des terres sont un mélange complexe de droits légaux formels, de droits coutumiers hérités par la tradition communautaire, et d'occupation de facto. Les femmes sont particulièrement désavantagées dans les systèmes de droits fonciers à travers une grande partie du monde en développement : la plupart des systèmes d'occupation coutumiers rendent l'accès à la terre contingent au mariage, et les veuves ou les femmes divorcées perdent souvent leurs droits fonciers, même si la terre est leur principal actif productif.
Migration, Envois de Fonds et Développement Transnational
La migration internationale est l'un des mécanismes les plus importants mais les moins reconnus reliant le Nord global et le Sud global. Selon les estimations des Nations Unies, il y a environ deux cent quatre-vingts millions de migrants internationaux dans le monde — des personnes vivant en dehors de leur pays de naissance. L'impact économique de la migration sur les pays en développement est principalement médiatisé par les envois de fonds — l'argent que les migrants envoient à leurs familles et communautés. Les envois de fonds des migrants internationaux vers les pays en développement ont considérablement augmenté au cours des trois dernières décennies, atteignant plus de cinq cent quarante milliards de dollars en 2020 — dépassant de loin l'aide officielle au développement et, dans de nombreux pays, les investissements directs étrangers.
Pour certains pays, les envois de fonds représentent une part substantielle du PIB : en 2020, ils représentaient plus de trente-trois pour cent du PIB aux Tonga et aux Samoa, plus de vingt-cinq pour cent au Liban et au Kirghizistan, et plus de vingt pour cent en Haïti, au Népal et en Moldavie. Les envois de fonds ont de puissants effets directs sur la réduction de la pauvreté : ils augmentent le revenu des ménages, améliorent la nutrition, la santé et les résultats éducatifs des enfants, et financent la construction de logements. Ils sont également contra-cycliques — ils tendent à augmenter lorsque le pays d'origine connaît des chocs économiques, fournissant une forme d'assurance que les gouvernements nationaux ne peuvent pas offrir.
Cependant, la migration a également des coûts pour les communautés d'origine. L'émigration de travailleurs qualifiés — médecins, infirmières, ingénieurs, enseignants — crée une « fuite des cerveaux » qui peut saper le développement des institutions et des services dans les pays d'origine. L'émigration de médecins ghanéens vers le Royaume-Uni est un exemple fréquemment cité : le Service National de Santé du Ghana perd des médecins formés au profit d'un NHS britannique qui recrute activement dans les pays en développement, créant une subvention perverse d'un pays pauvre vers un pays riche. Le même schéma s'applique aux infirmières des Philippines, aux travailleurs de l'informatique d'Inde, et aux ingénieurs d'Afrique.
Politique Commerciale et Développement : L'avantage Comparatif et Ses Limites
Le commerce international a été au cœur de chaque histoire de développement réussie de la seconde moitié du XXe siècle. Le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Singapour, Hong Kong et la Chine ont tous construit leurs stratégies de développement autour d'une croissance tirée par les exportations, et leur succès extraordinaire démontre que l'intégration dans le système commercial mondial, selon des conditions appropriées, peut générer un développement rapide et soutenu. La logique économique du commerce — le principe de l'avantage comparatif, articulé à l'origine par David Ricardo en 1817 — soutient que les pays bénéficient de se spécialiser dans la production de biens qu'ils produisent relativement efficacement et d'échanger contre des biens qu'ils produisent relativement inefficacement, même si un pays est absolument plus efficace pour tout produire.
Pourtant, l'application de la théorie de l'avantage comparatif à la politique de développement a été profondément contestée. La théorie dit que les pays devraient se spécialiser selon leurs avantages relatifs actuels — ce qui, pour la plupart des pays en développement, signifie se spécialiser dans les matières premières et l'industrie manufacturière à faible qualification intensive en main-d'œuvre. Le problème est que ces secteurs tendent à offrir une portée limitée pour la croissance de la productivité, l'apprentissage technologique et la montée en gamme de la valeur ajoutée au fil du temps. Comme Paul Samuelson l'a noté en réponse à l'argument de l'avantage comparatif, l'avantage comparatif n'est pas fixé par la nature mais est créé par l'investissement dans les compétences, les infrastructures et la technologie. Les pays qui se spécialisent exclusivement dans leur avantage comparatif actuel peuvent être piégés indéfiniment dans des activités à faible valeur, tandis que ceux qui investissent stratégiquement dans la construction de nouveaux avantages comparatifs dans des secteurs à valeur plus élevée peuvent transformer leurs structures économiques au fil du temps.
C'est la logique derrière la politique industrielle — l'action délibérée du gouvernement pour soutenir le développement d'industries spécifiques, généralement à travers des subventions, des marchés protégés, du crédit orienté, et des investissements dans les infrastructures et les compétences connexes. Le défi est qu'une politique industrielle efficace nécessite une bureaucratie techniquement compétente et relativement non corrompue — exactement la capacité institutionnelle qui est la plus faible dans les pays qui ont le plus besoin de politique industrielle.
L'architecture commerciale internationale actuelle, incarnée dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et son prédécesseur le GATT, a été largement conçue par des pays riches pour refléter leurs intérêts. Les règles qui lient les pays en développement — notamment sur la propriété intellectuelle (l'accord TRIPS, qui a étendu les brevets pharmaceutiques à l'américaine à l'échelle mondiale, augmentant le prix des médicaments dans les pays en développement), sur les subventions agricoles (où les pays riches maintiennent de larges programmes de soutien agricole tandis que les pays en développement sont découragés de protéger leurs propres agriculteurs), et sur l'accès aux marchés (où les tarifs sur les matières premières transformées sont plus élevés que sur les matières premières brutes, décourageant les pays en développement d'ajouter de la valeur avant l'exportation) — désavantagent systématiquement les pays en développement par rapport aux pays riches.
Santé, Maladie et Développement : la Transition Épidémiologique
La relation entre la santé et le développement est bidirectionnelle et mutuellement renforçante. Des populations en bonne santé sont plus productives, apprennent plus efficacement, et gagnent plus tout au long de leur vie, contribuant au développement économique. Le développement économique, à son tour, génère les ressources et l'infrastructure de santé publique nécessaires pour lutter contre les principales causes de décès et d'invalidité évitables. Comprendre cette relation nécessite de s'engager avec la transition épidémiologique — le passage d'un fardeau des maladies dominé par les maladies infectieuses et la malnutrition à un fardeau dominé par les maladies chroniques non transmissibles, qui accompagne le développement économique.
Dans les pays à faible revenu, les principales causes de décès et d'invalidité sont les maladies infectieuses (paludisme, tuberculose, VIH/SIDA, maladies diarrhéiques, infections respiratoires), les complications de l'accouchement et les affections néonatales, et les carences nutritionnelles. Ce sont des maladies de la pauvreté : elles affectent de manière disproportionnée les personnes pauvres parce qu'elles sont transmises par l'eau contaminée, l'assainissement inadéquat, la malnutrition et le surpeuplement des logements, et parce que les interventions préventives et curatives sont disponibles mais inabordables ou inaccessibles pour ceux qui sont les plus touchés.
Le fardeau du paludisme seul — concentré presque entièrement en Afrique subsaharienne — démontre les coûts de développement des maladies évitables. L'économiste Jeffrey Sachs a estimé que le paludisme avait réduit la croissance économique africaine de plus d'un point de pourcentage par an pendant des décennies, non seulement à travers les coûts directs de la maladie et de la mort, mais aussi à travers ses effets sur les schémas d'installation, l'investissement en capital humain et les investissements directs étrangers. La distribution de moustiquaires imprégnées d'insecticide à longue durée d'action — l'une des interventions de développement les plus rigoureusement évaluées, dont il a été démontré par de multiples essais contrôlés randomisés qu'elle réduisait substantiellement l'incidence du paludisme et la mortalité infantile — est devenue une intervention phare de la communauté internationale de développement dans les années 2000.
La pandémie de VIH/SIDA a eu des conséquences de développement particulièrement dévastatrices pour l'Afrique subsaharienne, la région la plus lourdement touchée. Le Botswana, le Zimbabwe, le Lesotho et l'Afrique du Sud, au pic de l'épidémie à la fin des années 1990 et au début des années 2000, avaient des taux de prévalence du VIH chez les adultes dépassant vingt à vingt-cinq pour cent, avec des conséquences stupéfiantes pour les forces de travail qualifiées, les systèmes de santé, les familles et la productivité économique. Le développement de la thérapie antirétrovirale (TAR) et son déploiement progressif, y compris dans les pays à faible revenu grâce aux réductions de prix négociées dans le cadre de la Déclaration de Doha sur les TRIPS (2001) et à travers des programmes comme PEPFAR (le Plan d'urgence du Président américain pour la lutte contre le SIDA), a transformé le VIH/SIDA d'une sentence de mort en une maladie chronique gérable pour beaucoup.
Conflits, Fragilité et Développement
Les conflits armés sont parmi les inhibiteurs les plus puissants du développement. Le Rapport sur le Développement dans le Monde 2011 de la Banque mondiale sur les Conflits, la Sécurité et le Développement a identifié les États fragiles et affectés par les conflits comme abritant plus d'un milliard et demi de personnes, soit la majorité des extrêmement pauvres dans le monde. Les pays qui connaissent des guerres civiles, des violences politiques, ou une instabilité prolongée échouent systématiquement à réaliser des progrès en matière de développement, et les pays qui sortent de conflits font face à un long chemin de retour : la croissance post-conflit moyenne est modeste et le risque de récurrence des conflits dans la première décennie après la paix est très élevé.
La relation causale entre la pauvreté et le conflit fonctionne dans les deux sens. Les pays pauvres sont plus susceptibles de connaître des conflits armés que les pays riches — à la fois parce que les griefs économiques qui motivent la rébellion sont plus intenses dans des conditions de pauvreté et d'inégalité, et parce que les États pauvres manquent des ressources fiscales, de la capacité administrative et des forces de sécurité pour prévenir ou réprimer efficacement les conflits. Une fois que le conflit se produit, il détruit le capital physique (infrastructure, logements, équipements de production), le capital humain (l'éducation et la santé sont perturbées ; les personnes qualifiées émigrent), et le capital social (la confiance entre les communautés et entre les citoyens et l'État). Le développement perdu pendant le conflit prend bien plus de temps que le conflit lui-même à récupérer.
Le concept d'États « fragiles » — des États qui manquent de la capacité ou de la volonté de fournir à leurs populations une sécurité, des services et une gouvernance de base — est devenu central dans la politique de développement. La liste des États fragiles de l'OCDE comprend l'Afghanistan, la Somalie, le Soudan du Sud, la République Centrafricaine, la République Démocratique du Congo, Haïti, le Yémen et d'autres — des pays où l'État a partiellement ou totalement échoué et où les programmes de développement conventionnels ne peuvent pas fonctionner efficacement. Les approches du développement dans les États fragiles ont évolué au fil du temps, passant d'une focalisation sur la construction étatique — renforcer la capacité des institutions gouvernementales centrales — vers une combinaison plus flexible consistant à travailler avec des acteurs non étatiques, des communautés et des structures de gouvernance locale dans les endroits où les États centraux ne peuvent pas atteindre.
Connexions À L'examen de Géographie Humaine Ap : Vocabulaire et Concepts Clés
Pour les étudiants de géographie humaine AP, le matériel de cet article se connecte à plusieurs termes de vocabulaire clés et cadres conceptuels qui sont susceptibles d'apparaître à l'examen AP. Le résumé suivant identifie les termes les plus importants et les connexions entre eux.
Le développement est le processus d'amélioration des conditions matérielles des personnes à travers la diffusion des connaissances et de la technologie. Le développement peut être mesuré de manière étroite (par le PIB par habitant) ou de manière large (par l'Indice de Développement Humain et des mesures connexes). La distinction entre la croissance économique (une augmentation de la production de biens et de services) et le développement (une amélioration plus large des capacités humaines et du bien-être) est fondamentale.
L'écart de développement désigne la différence dans les niveaux de développement entre les pays les plus riches et les plus pauvres du monde. La Ligne Brandt est une ligne imaginaire divisant les nations plus riches du Nord global des nations plus pauvres du Sud global, avec des exceptions pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande.
Les concepts de centre, de périphérie et de semi-périphérie proviennent de la Théorie des Systèmes-Monde de Wallerstein et décrivent différentes positions au sein de l'économie mondiale capitaliste, caractérisées par différents rôles dans les chaînes de valeur mondiales et différentes capacités d'action étatique.
Les Étapes de la Croissance Économique de Rostow décrivent cinq stades — Société Traditionnelle, Préconditions au Décollage, Décollage, Marche vers la Maturité, et Ère de la Consommation de Masse — par lesquels toutes les économies sont supposées passer.
La théorie de la dépendance, associée à Andre Gunder Frank, soutient que le sous-développement est activement produit par la relation entre les pays centraux riches (la métropole) et les pays périphériques pauvres (les satellites) au sein du système mondial capitaliste.
Le Consensus de Washington désigne le programme de réformes de politique économique orientées vers le marché promu par le FMI et la Banque mondiale dans les années 1980 et 1990, comprenant la privatisation, la libéralisation commerciale et l'austérité fiscale.
Le modèle de l'État développementiste, exemplifié par la Corée du Sud, Taïwan, le Japon et la Chine, décrit un État qui dirige activement le développement économique à travers la politique industrielle, le crédit orienté, et les normes de performance plutôt que simplement de fournir un cadre pour que les marchés fonctionnent.
La microfinance désigne la fourniture de petits services financiers — notamment le crédit, l'épargne, l'assurance et le transfert d'argent — aux personnes pauvres qui n'ont pas accès aux services financiers conventionnels. La Grameen Bank, fondée par Muhammad Yunus au Bangladesh, est l'exemple le plus célèbre.
L'Indice de Développement Humain (IDH) combine l'espérance de vie, l'éducation et le revenu en une mesure composite unique du développement, fournissant une image plus complète que le PIB seul.
Le commerce équitable désigne un système commercial conçu pour garantir aux producteurs des pays en développement un prix minimum et une prime sociale pour leurs produits, visant à remédier à certaines des inégalités de prix dans les chaînes de valeur mondiales.
L'économie informelle désigne l'activité économique qui n'est pas enregistrée, réglementée ou taxée par le gouvernement, qui représente la majorité de l'emploi dans la plupart des pays en développement.
Le genre et le développement englobent l'étude de la manière dont l'inégalité de genre façonne les résultats du développement et comment les processus de développement façonnent les relations de genre, incluant la féminisation de la pauvreté, l'autonomisation des femmes, et la relation entre l'éducation des femmes et la baisse de la fécondité.
Les étudiants devraient également se familiariser avec les principaux spécialistes associés à chaque cadre théorique : Rostow (théorie de la modernisation), Prebisch et Frank (théorie de la dépendance et structuralisme), Wallerstein (théorie des systèmes-monde), Johnson et Amsden (modèle de l'État développementiste), Williamson (Consensus de Washington), Sachs (grande poussée et trappes à pauvreté), Moyo et Easterly (sceptiques de l'aide), Yunus (microfinance), Banerjee et Duflo (essais contrôlés randomisés), et Acemoglu et Robinson (théorie institutionnelle). Comprendre ces spécialistes en relation avec leurs théories et les critiques de ces théories aidera les étudiants à s'engager avec les questions à réponse longue sophistiquées qui caractérisent l'examen de géographie humaine AP à ses niveaux les plus élevés.
Le concept du « dividende démographique » — le coup de pouce économique qui se produit lorsque la baisse des taux de fécondité produit une population en âge de travailler temporairement large par rapport aux personnes à charge — relie la géographie de la population à la géographie du développement économique, et est un exemple de la manière dont différentes unités de la géographie humaine AP s'interconnectent.
La Ligne Brandt est une heuristique utile pour visualiser l'écart mondial de développement, mais les étudiants doivent reconnaître ses limites : elle a été tracée en 1980 et ne capture pas pleinement les changements dramatiques depuis lors — la montée en puissance de la Chine, l'émergence de nouveaux pays à revenu intermédiaire, et la persistance de la pauvreté au sein des nations riches. La terminologie Nord global/Sud global est plus largement utilisée dans le discours contemporain sur le développement et capture mieux les dimensions structurelles de la relation entre les pays riches et les pays pauvres qui vont au-delà de la localisation géographique.
Conclusion : Vers Une Géographie de L'espoir
La géographie du développement économique mondial présente à l'étudiant en géographie humaine AP un monde d'inégalités frappantes, de théories contestées et de preuves empiriques complexes. Il n'existe pas de théorie unique et consensuelle expliquant pourquoi certains pays sont riches et d'autres sont pauvres, ni de consensus sur les politiques qui génèrent le plus sûrement le développement. Les théoriciens de la modernisation, les théoriciens de la dépendance, les analystes des systèmes-monde, les spécialistes de l'État développementiste, les partisans du Consensus de Washington, les institutionnalistes et les critiques post-développementistes capturent tous quelque chose de réel sur la complexité du processus de développement, tandis qu'aucun d'entre eux n'explique tout.
Ce que les preuves soutiennent, c'est plusieurs conclusions générales importantes. Le développement est véritablement multidimensionnel : le revenu par habitant est un résumé important mais insuffisant du bien-être humain, et se concentrer sur l'expansion des capacités humaines en matière de santé, d'éducation, et de participation à la vie sociale, économique et politique capture davantage de ce qui compte que le PIB seul. L'égalité de genre n'est pas une conséquence du développement mais un moteur de celui-ci, et aucun pays ne peut atteindre son plein potentiel de développement tout en reléguant la moitié de sa population à un statut subordonné. Les institutions ont une importance considérable : la qualité de la gouvernance, l'état de droit et la responsabilité des gouvernements envers les citoyens sont parmi les déterminants les plus importants du développement et de la question de savoir qui en bénéficie. Et l'environnement économique international — les règles commerciales, l'architecture financière, l'accès à la technologie — façonne ce qui est possible pour les pays en développement d'une manière qui ne peut pas être surmontée par la seule politique intérieure.
Le monde a réalisé de véritables progrès : la pauvreté extrême a considérablement diminué ; la mortalité infantile a baissé ; l'espérance de vie a augmenté ; les taux d'alphabétisation se sont améliorés ; et davantage de personnes ont accès à l'eau potable, à l'électricité et aux soins de santé de base qu'à n'importe quel moment précédent de l'histoire. Pourtant, la pandémie de COVID-19 a démontré à quel point ces gains peuvent être fragiles, et le changement climatique pose des menaces existentielles aux perspectives de développement dans les régions les plus vulnérables. La question de savoir comment construire un monde dans lequel les capacités et les opportunités disponibles pour un enfant né en Norvège sont également disponibles pour un enfant né au Niger est peut-être le défi moral et pratique central du XXIe siècle, et c'est une question qui se situe au cœur de la géographie humaine.
Le développement n'est pas simplement une affaire de chiffres économiques — de pourcentages de croissance et de revenus moyens — mais une question de dignité humaine, d'opportunité et de liberté. Le géographe humain qui étudie le développement doit s'efforcer de comprendre non seulement les données agrégées mais aussi les vies individuelles qui se cachent derrière ces données, les structures qui façonnent ces vies, et les possibilités de transformation qui existent même dans les contextes les plus difficiles. C'est cet engagement envers à la fois la rigueur analytique et la justice humaine qui rend la géographie du développement l'un des champs les plus importants et les plus stimulants des sciences sociales contemporaines.
Sources
www.countryreports.org hdr.undp.org/data-center/human-development-index www.worldbank.org/en/topic/poverty/overview www.ophi.org.uk/multidimensional-poverty-index data.worldbank.org/indicator/SI.POV.GINI www.oecd.org/dac/stats/officialdevelopmentassistancedefinitionandcoverage.htm www.fairtrade.net/impact/global-fairtrade-sales www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---dgreports/---dcomm/---publ/documents/publication/wcms_626831.pdf www.grameenbank.org.bd www.un.org/sustainabledevelopment/sustainable-development-goals www.imf.org/en/Publications/WP/Issues/2019/05/18/Structure-and-Performance-of-the-World-Economy-46895 www.jpal.org/research/publication/poor-economics www.nobelprize.org/prizes/peace/2006/yunus/facts www.ecla.un.org www.wider.unu.edu/research/global-income-inequality-database www.worldbank.org/en/topic/genderindevelopment ntu.edu.sg/global/research/asia-research-centre/developmental-state www.oxfam.org/en/take-action/campaigns/private-sector/globalisation/impact-trade-on-poor www.ipcc.ch/report/ar6/wg2 www.countryreports.org/content/development
Hashtags
#DéveloppementÉconomique #GéographieHumaineAP #ÉcartMondialDeDéveloppement #ThéorieDeLaModernisation #ThéorieDeLaDépendance #ThéorieDesSystèmesMonde #IndiceDeVeloppementHumain #PIBvsIDH #TigresAsiatiques #ConsensusDeWashington #Microfinance #AideÉtrangère #CommerceÉquitable #ÉconomieInformelle #ÉgalitéDeGenre #CountryReports

English
Español
中文
हिन्दी
Français