
Les Etats-Unis Dans la Seconde Guerre Mondiale 1941-1945
Introduction: les Etats-Unis et la Seconde Guerre Mondiale
La Seconde Guerre mondiale demeure la conflagration la plus destructrice de l'histoire humaine. Entre 1939 et 1945, les combats ont couvert quasiment tous les continents et tous les oceans, causant la mort de soixante-dix a quatre-vingt-cinq millions de personnes, soldats et civils confondus. Villes entierement rasees, populations decimees, empires coloniaux ebranles, frontieres redessinees: l'ordre mondial issu du conflit ne ressemblait plus que de tres loin a ce qui avait existe avant septembre 1939. Au centre de cette transformation se trouvaient les Etats-Unis, une nation qui avait longuement tente de rester a l'ecart des querelles etrangeres et qui se retrouva soudainement projetee dans un double front de combat, a la fois dans l'ocean Pacifique et sur le continent europeen.
Pour les Etats-Unis, la Seconde Guerre mondiale constitua un moment de transformation nationale absolument sans precedent. En 1940, le pays sortait tout juste d'une decennie de Grande Depression, avec un taux de chomage d'environ quinze pour cent et une armee classee au dix-septieme rang mondial, derriere le Portugal et la Roumanie. L'attachement traditionnel a la non-entremise dans les affaires etrangeres, herite de George Washington, continuait d'exercer une emprise puissante sur l'opinion publique et sur le Congres. La grande majorite des Americains etait resolument opposee a l'entree en guerre, meme lorsque Hitler envahissait ses voisins et que le Japon perpetrait des atrocites en Chine.
Puis vint le 7 decembre 1941. L'attaque japonaise sur Pearl Harbor, a Hawaii, fit basculer l'Amerique dans la guerre du jour au lendemain. Entre cet instant et le 2 septembre 1945, date a laquelle le Japon signa sa capitulation sans condition a bord du cuirasse USS Missouri dans la baie de Tokyo, les Etats-Unis connurent une transformation d'une ampleur et d'une rapidite inegalees. L'economie, naguere engluee dans le marasme de la Depression, fut reconvertie en la machine industrielle de guerre la plus productive que le monde eut jamais vue. Douze millions d'Americains portaient l'uniforme. Les femmes entreerent dans la main-d'oeuvre en nombre sans precedent, occupant des postes jusqu'alors reserves aux hommes dans les usines, les chantiers navals et les aeroports. Les minorites raciales servirent dans une armee segreguee, combattant pour des libertes qui leur etaient niees sur leur propre sol, et plantant par la meme les graines du mouvement des droits civiques.
La guerre se termina par deux evenements qui changerent le monde de facon irreversible: les bombardements atomiques d'Hiroshima le 6 aout 1945, puis de Nagasaki le 9 aout 1945. En inaugurant l'ere nucleaire, ces deux explosions signalerent que l'humanite disposait desormais des moyens de sa propre destruction totale. Les Etats-Unis emergerent du conflit comme la puissance economique et militaire dominante du monde. Ils possedaient le monopole de l'arme atomique, detenaient plus de la moitie des reserves d'or mondiales et produisaient environ la moitie de la production industrielle mondiale. Le dollar americain allait devenir la monnaie de reserve internationale.
Le recit de la participation americaine a la Seconde Guerre mondiale est une histoire complexe qui melange le heroisme militaire et l'exploit industriel, le leadership politique et l'injustice raciale, la percee scientifique et la controverse morale. Elle met en lumiere a la fois le meilleur et le pire de la societe americaine, et ses consequences continuent de se faire sentir au vingt et unieme siecle.
La Tradition Isolationniste et le Contexte Historique
Pour comprendre comment les Etats-Unis entrerent dans la Seconde Guerre mondiale, il est indispensable de saisir la profondeur de la tradition isolationniste americaine. Cette tradition remonte aux origines memes de la Republique. Dans son celebre Discours d'Adieu de 1796, le president George Washington avait mis en garde ses compatriotes contre les "alliances permanentes" avec les puissances etrangeres, leur conseillant de maintenir une neutralite commerciale avec toutes les nations tout en evitant les engagements politiques qui pourraient les entrainer dans des conflits qui ne concernaient pas directement les interets americains. Cette vision d'une Amerique separee de l'Europe par l'ocean Atlantique et protegee de ses querelles ancestrales par cette barriere naturelle avait profondement marque la culture politique americaine.
Les communautes du Midwest et les communautes immigrantes jouaient un role particulierement important dans le maintien de cette tradition. Les descendants des immigrants allemands, irlandais, scandinaves, italiens et d'autres groupes europeens avaient des liens affectifs et familiaux avec leurs pays d'origine et n'avaient aucune envie d'aller combattre contre des cousins ou des compatriotes. Les agriculteurs et les petits commerçants de l'interieur du pays se sentaient loin des conflits europeens et se demandaient pourquoi leurs fils devraient aller mourir dans des guerres etrangeres pour defendre les interets des grandes puissances imperiales.
L'experience de la Premiere Guerre mondiale avait profondement renforce cet isolationnisme. Les Etats-Unis etaient entres dans ce conflit en 1917 apres avoir longtemps resiste, et avaient perdu cent seize mille soldats en a peine dix-huit mois de combat intense. Pourtant, la paix qui s'ensuivit, celle du traite de Versailles, avait ete decevante a bien des egards. Les reparations ecrasantes imposees a l'Allemagne, les nouvelles tensions territoriales, l'echec du Senat americain a ratifier le traite et a entrer dans la Societe des Nations que Wilson avait tant defendue: tout cela avait nourri la conviction que les Etats-Unis avaient ete manipules et que leur sacrifice n'avait servi qu'a enrichir les Europeens et les banquiers.
Cette conviction trouva une expression officielle dans les enquetes du Comite Nye, du nom du senateur republicain du Dakota du Nord Gerald Nye, qui entre 1934 et 1936 mena des investigations parlementaires sur les origines de l'entree americaine dans la Grande Guerre. Le rapport du comite concluait que les fabricants d'armes et les grandes banques, qui avaient consenti d'enormes prets aux Allies et vendu des quantites considerables de materiel militaire a la Grande-Bretagne et a la France, avaient exerce des pressions pour que les Etats-Unis entrent en guerre afin de proteger leurs investissements. Les "marchands de mort", comme on appelait les industriels de l'armement, etaient presentes comme les vrais responsables du sacrifice de cent seize mille jeunes Americains.
Au milieu des annees 1930, alors qu'Adolf Hitler prenait le pouvoir en Allemagne et que le Japon etendait agressivement son empire en Asie, ces convictions isolationnistes dominalent la scene politique americaine. Le Congres repondait a la montee des tensions internationales non pas en preparant les Etats-Unis a une eventuelle intervention, mais en adoptant une serie de lois de neutralite destinees a empecher toute repetition de ce qui s'etait passe en 1917.
Il serait errone de presenter l'isolationnisme americain comme un phenomene uniquement reactionnaire ou naif. Certains de ses partisans les plus convaincus etaient des progressistes sinceres qui pensaient que la guerre n'etait que le terrain de jeu des elites economiques et imperiales, et que les Americains ordinaires n'avaient rien a y gagner. D'autres etaient des pacifistes religieux ou philosophiques convaincus que la violence ne resolvait aucun probleme fondamental. La senator Jeannette Rankin du Montana, qui vota contre les declarations de guerre en 1917 et en 1941, etait une feministe et une pacifiste qui refusait par principe tout engagement militaire. Ces voix, si largement minoritaires qu'elles furent apres Pearl Harbor, representaient une tradition de pensee serieuse sur les limites et les dangers du pouvoir militaire americain. Leur eclipsement apres 1941 ne signifie pas qu'ils avaient entierement tort sur tous les points: plusieurs de leurs avertissements sur les consequences d'un engagement militaire mondial permanent se sont averes prophétiques a leur facon.
Les Lois de Neutralite de 1935 a 1937
La premiere loi de neutralite, adoptee en aout 1935, refletait directement les lecons tirees des enquetes du Comite Nye. Elle interdisait la vente et le transport d'armes vers des nations en guerre, etablissant un embargo sur les armements qui s'appliquait a tous les belligerants sans distinction, qu'ils soient agresseurs ou victimes d'agression. Cette derniere caracteristique etait particulierement significative: en refusant de faire la distinction entre l'attaquant et l'attaque, la loi de neutralite abandonnait en pratique tout jugement moral sur les conflits internationaux. Pour les isolationnistes, c'etait precisement le but recherche: tenir les Etats-Unis a l'ecart de toutes les guerres etrangeres, quels que soient les enjeux moraux.
La loi fut renouvelee et elargie en 1936, puis a nouveau en 1937. La loi de 1936 ajoutait l'interdiction de consentir des prets aux nations en guerre, eliminant ainsi directement la principale objection formulee contre la pratique de la Premiere Guerre mondiale. La loi de 1937 alla encore plus loin en interdisant aux citoyens americains de voyager sur des navires battant pavillon de nations belligerantes, une mesure directement inspiree par les controverses provoquees par le naufrage du Lusitania en 1915.
La loi de neutralite de 1937 introduisit cependant une innovation importante: la clause dite "payer et emporter" ou "cash and carry", qui permettait aux nations belligerantes d'acheter des marchandises non militaires aux Etats-Unis a condition de les payer comptant et de les transporter sur leurs propres navires. Cette disposition reconnaissait implicitement les realites economiques et reconnaissait que la Grande-Bretagne, avec sa puissante marine marchande, serait la principale beneficiaire d'une telle clause, puisque l'Allemagne ne pouvait guere esperrer traverser l'Atlantique sous le feu de la Royal Navy pour aller acheter des marchandises americaines. C'etait une concession pragmatique a la realite, mais elle ne changeait pas fondamentalement l'orientation de la politique americaine.
L'America First Committee, fonde en septembre 1940, representait le point culminant du mouvement isolationniste. A son apogee, l'organisation revendiquait quelque huit cent mille membres repartis dans quatre cent cinquante chapitres a travers le pays, avec des soutiens sympathisants estimes entre vingt et quarante millions d'Americains. L'organisation rassemblait un etrange melange de constituencies: des politiciens progressistes qui craignaient que la guerre ne detruise le New Deal et ses acquis sociaux, des hommes d'affaires conservateurs qui se mefiaient de Franklin Roosevelt et de ses politiques interventionnistes, des communautes ethniques ayant des liens avec l'Allemagne ou l'Italie, des pacifistes convaincus, et des socialistes opposant par principe a toute guerre capitaliste.
Pour les isolationnistes de l'America First Committee, rester en dehors de la guerre n'etait pas simplement une question de prudence strategique: c'etait une imperatif moral. Les Etats-Unis avaient ete fonds sur des principes de liberte et de republique, et s'engager dans les guerres imperiales de l'Europe trahirait ces principes. La defense de la democratie americaine passait par le refus d'exposer les jeunes Americains aux horreurs d'une guerre etrangere, non par leur envoi dans les tranchees europeennes.
Le Comite America First et Charles Lindbergh
Le Comite America First constituait la force isolationniste la plus organisee et la plus visible de l'Amerique de 1940-1941. A son apogee, avec ses huit cent mille membres et ses quatre cent cinquante chapitres, il mobilisait une partie significative de l'opinion publique americaine autour de la conviction que les Etats-Unis ne devaient a aucun prix entrer dans la guerre europeenne. Mais aucune figure ne personnifiait mieux cet isolationnisme, ni ne le servit plus ardemment, que Charles Lindbergh.
Lindbergh etait en 1940 l'un des hommes les plus celebres d'Amerique, et peut-etre du monde entier. Sa traversee en solitaire de l'ocean Atlantique en 1927, de New York a Paris a bord de son avion l'Spirit of St. Louis, avait captive l'imagination mondiale et fait de lui une icone heroique de l'age de l'aviation. Puis en 1932, le meurtre de son fils en bas age avait suscite une vague de sympathie internationale. Lindbergh representait une certaine idee de l'Amerique: le genie individuel, le courage tranquille, la maitrise technologique.
Lindbergh avait visite l'Allemagne nazie a plusieurs reprises dans les annees 1930, notamment a l'invitation de Hermann Goring, le commandant de la Luftwaffe. Il avait inspecte les installations aeriennes allemandes et etait revenu convaincu que la puissance aerienne allemande etait sans equivalent dans le monde occidental. Cette conviction l'avait pousse a arguer que l'Allemagne etait militairement invincible et que toute guerre contre elle serait catastrophique. Il pensait que les Etats-Unis devraient negocier avec Hitler plutot que de l'affronter, et que la guerre europeenne ne menaçait pas directement la securite americaine.
Ces positions etaient controversees mais pas necessairement en dehors du spectre raisonnable du debat politique. Ce qui detruisit la reputation de Lindbergh fut son discours de Des Moines en septembre 1941, dans lequel il designe explicitement les Americains juifs comme l'une des "principales forces" poussant les Etats-Unis vers une intervention militaire inutile. Il affirmait que les Juifs americains, par leur controle presume des medias, de la finance et du gouvernement, servaient leurs propres interets sectaires au detriment des interets americains. Ce discours ouvertement antisemite provoqua un tollé generalisé. Des politiciens republicains et democrates, des editorialistes, des chefs religieux condamnerent ses propos. Meme des isolationnistes convaincus priserent leurs distances. La renouvee de Lindbergh, l'aviateur hero national, etait irreparablement entachee.
L'attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 decembre 1941 mit brutalement fin au debat. Du jour au lendemain, l'America First Committee se dissolut. Lindbergh lui-meme proposa ses services militaires, que Roosevelt refusa de façon humiliante, mais il servit comme pilote civil consultant dans le Pacifique. L'isolationnisme americain, mouvement si puissant pendant une decennie, disparut pratiquement du jour au lendemain face a la realite d'une guerre imposee par les adversaires eux-memes.
La Montee de Hitler et la Crise Europeenne
Adolf Hitler arriva au pouvoir en Allemagne en janvier 1933, au moment meme ou les Etats-Unis etaient entierement absorbes par la crise economique de la Grande Depression. Ses premieres annees au pouvoir furent marquees par une serie de defis audacieux a l'ordre international etabli par les traites de paix de 1919, des defis que les puissances occidentales tolererent l'une apres l'autre, chacune dans l'espoir de satisfaire Hitler et d'eviter un nouveau conflit catastrophique.
En mars 1936, Hitler remilitarisa la Rhenanie, violant ouvertement les termes du traite de Versailles. La France et la Grande-Bretagne protesterent mais n'agirent pas. En mars 1938, il annexa l'Autriche, son pays natal, dans ce qui fut baptise l'Anschluss. En septembre 1938, lors de la Conference de Munich, les dirigeants britannique Neville Chamberlain et français Edouard Daladier accepterent de ceder a Hitler la region des Sudetes, une partie de la Tchecoslovaquie a predominance allemande, en echange d'une promesse de paix. Chamberlain revint a Londres brandissant un accord de paix et declarant avoir assure "la paix pour notre temps". Six mois plus tard, en mars 1939, Hitler envahit le reste de la Tchecoslovaquie, prouvant que sa promesse ne valait rien.
Le 1er septembre 1939, l'Allemagne nazie envahit la Pologne. La Grande-Bretagne et la France, qui avaient garantis l'integrité polonaise, declarerent la guerre a l'Allemagne le 3 septembre. La Seconde Guerre mondiale avait commence. Mais ce fut la chute de la France en juin 1940 qui produisit le choc le plus profond. En six semaines seulement, la Wehrmacht mit en deroute l'armee française, qui passait pourtant pour l'une des plus puissantes du monde, força l'evacuation de l'armee britannique a Dunkerque dans des conditions desastreuses, et contraignit le gouvernement français a signer un armistice humiliant. L'Allemagne nazie contr6lait desormais quasiment toute l'Europe occidentale et centrale.
Winston Churchill, devenu Premier ministre britannique en mai 1940, refusa catégoriquement toute negociation avec Hitler et promit de combattre jusqu'au bout. Roosevelt croyait fermement que la survie de la Grande-Bretagne etait essentielle a la securite americaine, estimant qu'une Europe dominee par l'Allemagne nazie constituerait une menace directe pour les Etats-Unis. Mais il se trouvait dans une position politique difficile: il briguait un troisieme mandat presidentiel sans precedent dans l'histoire americaine, et l'opinion publique etait massivement opposee a une entree en guerre. Il devait marcher sur un fil difficile: aider la Grande-Bretagne autant que possible sans franchir la ligne de l'engagement militaire direct, et ce tout en restant credible aupres d'un electorat profondement pacifiste.
L'accord Destroyers Contre Bases et Lend-Lease
Face a l'urgence de la situation britannique et aux contraintes politiques qu'il affrontait, Roosevelt inventa des solutions creatives pour aider la Grande-Bretagne sans engager formellement les Etats-Unis dans la guerre. L'une des plus audacieuses fut l'accord echangeurs-destroyers de septembre 1940. Par cet accord, les Etats-Unis transfererent cinquante vieux destroyers de la marine americaine a la Royal Navy britannique, dont les pertes navales avaient ete lourdes, en echange de baux de quatre-vingt-dix-neuf ans sur des bases britanniques dans l'hemisphere occidental, notamment aux Bahamas, a la Jamaique, en Guyane britannique, et a Terre-Neuve.
L'accord etait juridiquement et politiquement controversable. Roosevelt l'avait conclu comme accord executif, contournant le Congres et evitant ainsi un debat parlementaire qui aurait pu lui etre defavorable. Il representait une violation evidente de la neutralite stricte que les lois de 1935-1937 etaient censees garantir. Les critiques republicains denerent l'accord comme une atteinte aux prerogatives du Congres et un pas vers la guerre. Mais Roosevelt s'en defenquit avec aplomb, arguant qu'obtenir des bases navales pour la securite americaine etait un bon echange quelle que soit la contrepartie.
En septembre 1940, Roosevelt signa egalement la loi sur la formation et le service selectif, instaurant le premier projet militaire en temps de paix de l'histoire americaine. Les hommes ages de vingt et un a trente-cinq ans etaient tenus de s'inscrire pour un service militaire potentiel. C'etait un pas enorme vers la preparation militaire, mais il fut presente comme une necessite de defense nationale et non comme une preparation a la guerre.
La mesure la plus importante fut cependant le vote de la loi Pret-Bail en mars 1941. Cette loi autorisait le president a preter, louer, vendre ou transferer du materiel militaire et des fournitures a toute nation dont la defense etait jugee essentielle a la securite americaine. Pour expliquer le concept au public americain, Roosevelt utilisa une celebre analogie: si la maison de son voisin prend feu, lui-meme ne commence pas par discuter du prix du tuyau d'arrosage, il le passe simplement a son voisin pour qu'il eteigne l'incendie, quitte a en parler apres. Cette metaphore simple et concrete rencontra un accueil favorable dans l'opinion.
Dans son discours de decembre 1940 sur l'"arsenal de la democratie", Roosevelt avait presente les Etats-Unis comme le grand fournisseur des nations combattant le nazisme. Au cours de la guerre, le programme Pret-Bail fournit environ cinquante milliards de dollars d'aide militaire a la Grande-Bretagne, a l'Union sovietique, a la Chine, a la France libre et a d'autres nations. Il mit effectivement fin a la neutralite americaine, meme si les Etats-Unis n'etaient pas encore formellement en guerre.
Le Pret-Bail avait une signification particuliere dans les relations avec l'Union sovietique. Apres l'invasion allemande de l'URSS en juin 1941, Roosevelt declara que la defense de l'Union sovietique etait vitale pour la securite americaine et etendait le Pret-Bail a Moscou. Les partisans de l'isolationnisme s'insurgerent, soulignant la nature communiste du regime stalinien. Roosevelt repondit que les ennemis des tyrans etaient les amis des democraties, et que la priorite immediate etait de vaincre Hitler. Cette aide americaine a l'Union sovietique, qui comprit des milliers de chars, d'avions, de camions et d'enormes quantites de nourriture et de matieres premieres, contribua de maniere significative a la survie de l'effort de guerre sovietique dans ses moments les plus critiques. Staline lui-meme reconnut apres la guerre que sans le Pret-Bail americain, la situation aurait ete extremement difficile pour l'URSS. Cette cooperation entre capitalisme americain et communisme sovietique contre le nazisme constituait l'une des alliances les plus improbables et les plus decisives de l'histoire moderne.
Cette orientation se manifesta egalement par une guerre navale non declaree dans l'Atlantique. En septembre 1941, le destroyer USS Greer fut attaque par un sous-marin allemand. En octobre, l'USS Kearny fut torpille, tuant onze marins. Le 31 octobre 1941, l'USS Reuben James fut coule par un sous-marin allemand dans l'Atlantique Nord, faisant cent quinze morts. Le Congres amenda en novembre 1941 les lois de neutralite pour permettre aux navires americains d'entrer dans les zones de combat et de transporter des armements. Les Etats-Unis n'etaient plus neutres que de nom.
La Crise Japonaise et Pearl Harbor
Pendant que l'Europe s'embrasait, une crise parallele se developpait dans le Pacifique. Le Japon imperial avait suivi depuis les annees 1930 une politique d'expansion agressive en Asie orientale. En 1931, il avait envahi la Mandchourie chinoise. En juillet 1937, il avait lance une invasion a grande echelle de la Chine proprement dite. Le Massacre de Nankin en decembre 1937, au cours duquel les forces japonaises tuerent entre deux cent mille et trois cent mille civils et prisonniers de guerre chinois, avait suscite une indignation internationale, mais sans provoquer d'action decisive de la part des grandes puissances.
L'administration Roosevelt repondit par une serie de mesures economiques progressivement plus restrictives. En 1938, elle proclama un "embargo moral" sur les ventes d'avions de combat au Japon. En 1940-1941, elle imposa des controles sur les exportations d'essence d'aviation, de minerai de fer et d'acier. En juillet 1941, apres que le Japon eut occupe l'Indochine francaise sous controle de Vichy, Roosevelt fit geler tous les avoirs japonais aux Etats-Unis et imposa un embargo quasi total sur les exportations de petrole vers le Japon, pays qui dependait des importations americaines pour environ quatre-vingts pour cent de ses besoins en combustible.
Cette decision plaça le Japon devant un choix existentiel: soit il abandonnait ses ambitions expansionnistes et se retirait de Chine, soit il s'emparait par la force des ressources petrolieres et des matieres premieres dont il avait besoin, notamment dans les Indes neerlandaises et en Malaisie britannique. Cette seconde option signifiait inevitablement la guerre contre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. La note Hull du 26 novembre 1941, remise par le secretaire d'Etat Cordell Hull a l'ambassadeur japonais, exigeait que le Japon retire toutes ses troupes de Chine et d'Indochine, renonce au pacte tripartite avec l'Allemagne et l'Italie, et ne reconnaisse comme gouvernement legitime en Chine que celui de Chiang Kai-shek. Les Japonais interpreterent cette note comme un ultimatum inacceptable.
Les cryptanalystes americains avaient reussi a percer le code diplomatique japonais PURPLE et lisaient une grande partie des communications japonaises. Ils savaient que les negociations avec Tokyo avaient echoue et qu'une action militaire japonaise quelconque etait imminente. Ce qu'ils ne savaient pas avec precision, c'etait quand et ou exactement cette action se produirait.
Le 7 decembre 1941 a 7h55 du matin, la premiere vague d'avions japonais attaqua la base navale americaine de Pearl Harbor, a Hawaii. L'operation avait ete meticuleusement planifiee par l'amiral Isoroku Yamamoto et executee par une force d'attaque de six porte-avions de ligne, comprenant environ trois cent cinquante avions, accompagnes de cuirasses, croiseurs, destroyers et sous-marins, sous le commandement du vice-amiral Chuichi Nagumo. Deux vagues d'attaque, separees d'environ une heure, deferlant sur Pearl Harbor et les installations militaires environnantes.
Les resultats furent devastateurs. L'USS Arizona fut touche par une bombe penetrante qui declencha l'explosion du magasin de munitions avant, tuant mille cent soixante-dix-sept membres d'equipage en quelques secondes. L'epave n'a jamais ete renflouee et sert encore aujourd'hui de memorial aux victimes. L'USS Oklahoma, le California, le West Virginia et le Nevada furent coules ou gravement endommages. Au total, deux mille quatre cent trois Americains furent tues, mille cent soixante-dix-huit blesses, cent quatre-vingt-huit avions detruits, et dix-neuf navires de guerre endommages ou coules, dont huit cuirasses. La base navale des Etats-Unis dans le Pacifique avait subi un coup terrible.
Pourtant, plusieurs elements cruciaux echapperent a la destruction. Les trois porte-avions americains normalement bases a Pearl Harbor etaient en mer ce matin-la et ne furent pas touches. Les installations de stockage de fioul lourd et la base sous-marine, cibles potentiellement encore plus strategiques que les cuirasses, ne furent pas attaquees. Ces omissions allaient se reveler fatales pour les plans japonais a long terme.
Les Echecs du Renseignement et les Theories de la Conspiration
L'attaque sur Pearl Harbor engendra immediatement des questions sur ce que les dirigeants americains savaient et quand ils le savaient. La communaute du renseignement americaine en 1941 etait fragmentee, desorganisee et peu efficace dans le partage d'informations entre agences. Les services de renseignement de l'armee de terre et de la marine ne partageaient pas systematiquement leurs informations entre eux, et encore moins avec les commandements operationnels sur le terrain. Les procedures pour canaliser les informations sensibles vers ceux qui en avaient besoin etaient rudimentaires.
Le commandement hawaiien, sous la direction de l'amiral Kimmel et du general Short, avait recu des avertissements que la guerre avec le Japon etait imminente, mais ces avertissements etaient vagues quant au lieu et au moment d'une eventuelle attaque. En reponse, Short avait pris des mesures defensives essentiellement dirigees contre la menace d'un sabotage interne de la population japonaise-americaine d'Hawaii, et non contre une attaque externe. Les avions etaient regroupes serres sur les pistes, exposant une cible facile, precisement pour les proteger du sabotage. Les radars etaient en operation, mais le contact detecte par la station radar d'Opana Point le matin du 7 decembre fut interprete comme des B-17 americains arrives de Californie et fut ignore. Le pretendu message "winds execute", cense signaler le declenchement des hostilites japonaises, ne fut jamais clairement intercepte et authentifie.
La theorie de conspiration la plus persistante est celle selon laquelle Roosevelt et ses conseillers les plus proches savaient que l'attaque sur Pearl Harbor etait imminente et la laisserent deliberement se produire pour precip.iter l'entree americaine dans la guerre. Cette theorie a ete examinee en detail par de nombreux historiens et commissions officielles d'enquete. Aucun document credible n'est jamais venu la substantier. Les preuves disponibles suggerent plutot une serie d'echecs bureaucratiques, de mauvaises communications et de raisonnements incorrects, tous comprehensibles dans le contexte d'une communaute du renseignement immature confrontee a un adversaire rusé et determiné.
Le 8 decembre 1941, Roosevelt s'adressa aux deux chambres du Congres reunies en session commune. Son discours, l'un des plus celebres de l'histoire americaine, commençait par ces mots: "Hier, 7 decembre 1941, date qui vivra dans l'infamie, les Etats-Unis d'Amerique ont ete soudainement et deliberement attaques par les forces navales et aeriennes de l'empire du Japon." Le Senat vota la declaration de guerre a 82 voix contre zero, la Chambre a 388 voix contre une. La seule voix dissidente fut celle de la representante Jeannette Rankin du Montana, une pacifiste convaincue qui avait egalement vote contre l'entree en guerre en 1917. Le 11 decembre, l'Allemagne et l'Italie decla,rerent la guerre aux Etats-Unis. Le Congres americain repondit le meme jour en leur declarant la guerre a son tour.
La Mobilisation Americaine: L'economie de Guerre
La transformation de l'economie americaine pour la production de guerre est l'un des accomplissements industriels les plus remarquables de l'histoire humaine. En 1940, les Etats-Unis sortaient a peine d'une decennie de Grande Depression. Le taux de chomage tournait autour de quinze pour cent. L'armee americaine, avec ses cent soixante-quinze mille hommes, etait classee dix-septieme dans le monde en termes d'effectifs, derriere des nations comme le Portugal et la Roumanie. Les equipements militaires etaient souvent obsoletes, l'entrainement insuffisant, les doctrines tactiques en retard sur celles des Europeens qui s'etaient deja battu pendant un an.
En l'espace de quatre ans, ce pays que beaucoup consideraient comme un geant industriel endormi se transforma en une machine de guerre d'une productivite stupéfiante. La production industrielle americaine doubla entre 1941 et 1945. Les Etats-Unis construisirent deux cent quatre-vingt-dix-sept mille avions, quatre-vingt-six mille chars, huit mille huit cents navires de guerre, deux mille quatre cents cargos Liberty, six millions et demi de fusils et une quantite incalculable d'autres equipements militaires. Le cout total de l'effort de guerre s'eleva a environ trois cents milliards de dollars, une somme qui aurait paru astronomique par les niveaux de l'avant-guerre.
Le Conseil de production de guerre, cree en janvier 1942 et place sous la direction de Donald Nelson, un ancien directeur executif de Sears Roebuck, jouait un role central dans cette transformation. Le Conseil allouait les matieres premieres, etablissait les priorites de production et coordonnait les efforts d'une economie capitaliste habituee a fonctionner selon les lois du marche mais qui devait maintenant etre guidee vers les objectifs de guerre. Ce n'etait pas une planification centralisee de type sovietique, mais une forme de cooperation entre le gouvernement federal et le secteur prive qui reconnaissait les mecanismes du marche tout en les orientant deliberement vers des fins militaires.
La conversion de l'industrie automobile fut l'un des exemples les plus frappants de cette transformation. En 1941, les usines americaines avaient produit trois millions huit cent mille voitures particulieres. A partir de fevrier 1942, la fabrication de voitures civiles fut pratiquement stoppee pour la duree de la guerre. Au lieu de cela, les usines de Detroit et d'ailleurs produisaient des chars, des camions militaires, des jeeps, des moteurs d'avion, des canons et d'innombrables autres equipements de guerre.
L'exemple le plus spectaculaire de cette reconversion fut l'usine de Willow Run, construite par Ford Motor Company pres d'Ypsilanti dans le Michigan pour fabriquer le bombardier B-24 Liberator. A son apogee, l'usine employait plus de quarante-deux mille travailleurs travaillant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et produisait un bombardier toutes les soixante-trois minutes. Au total, pres de neuf mille bombardiers sortirent de cette seule usine pendant la guerre. Des fabricants de parfums produisaient des insectifuges pour l'armee, des entreprises de machines a ecrire fabriquaient des mitrailleuses, des usines de lave-linge produisaient des grenades anti-sous-marines. La mobilisation industrielle mit finalement fin a la Grande Depression: le taux de chomage, d'environ quinze pour cent en 1940, tomba a environ un pour cent en 1944. Les salaires reels des travailleurs industriels augmenterent significativement pendant la guerre.
La capacite de la societe americaine a accomplir cette transformation industrielle en un temps aussi bref s'explique par plusieurs facteurs. Les Etats-Unis disposaient d'une base industrielle deja considerable, d'une main-d'oeuvre qualifiee, d'abondantes ressources naturelles et d'un reseau de transport elabore. Le systeme des brevets et la culture de l'innovation technique americaine permettaient d'adapter rapidement les procedes de fabrication aux nouvelles exigences. Le systeme de couts plus benefices garanti dans les contrats gouvernementaux reduisait le risque financier pour les entreprises acceptant de reconvertir leurs productions. Mais peut-etre le facteur le plus decisif etait-il la motivation collective: les Americains croyaient genuinement que leur production contribuait directement a sauver des vies de soldats et a hater la victoire. Les travailleurs de Willow Run savaient que chaque B-24 sorti de leur usine portait un equipage dans les cieux d'Europe ou du Pacifique. Cette connexion entre l'effort du front interieur et le combat sur les fronts de guerre donnait un sens et une urgence a des taches qui auraient autrement pu sembler repetitives et banales.
Les Femmes et L'economie de Guerre
Avant la Seconde Guerre mondiale, les femmes representaient environ vingt-sept pour cent de la main-d'oeuvre salariee americaine, principalement concentrees dans des secteurs comme les soins infirmiers, l'enseignement, le travail de bureau et le service domestique. L'industrie lourde - l'acier, l'automobile, la construction navale - etait un domaine quasi exclusivement masculin. Lorsque des millions d'hommes quitterent le marche du travail civil pour rejoindre les forces armees, et que la production militaire crea des millions de nouveaux emplois industriels, les femmes remplirent ces postes en masse.
La main-d'oeuvre feminine s'accrut de douze millions a environ dix-huit millions entre 1940 et 1945, soit une augmentation de cinquante pour cent. Des femmes devinrent soudainement soudeuses, rivetrices, operatrices de grues, ouvrieres dans les usines de munitions, conductrices de bus, inspectrices d'equipements militaires. "Rosie la Riveteuse", immortalisee par la celebre affiche de J. Howard Miller en 1943 avec son slogan "We Can Do It!" (Nous pouvons le faire !), devint le symbole de cette transformation. Elle representait les femmes qui construisaient des navires aux chantiers Kaiser de Richmond, en Californie, assemblaient des avions chez Boeing a Seattle, et soudaient des chars dans les usines du Midwest.
Les femmes servirent egalement dans les forces armees elles-memes, quoique dans des roles non combattants. Le Corps de l'armee des femmes, cree en 1942, compta environ cent cinquante mille femmes dans des fonctions de soutien. Le WAVES de la marine en accueillait environ quatre-vingt-six mille. Mais le groupe le plus remarquable fut peut-etre celui des Pilotes de service de l'Air Force femenine, les WASP, qui convoierent des avions des usines de fabrication vers les bases aeriennes, remorquerent des cibles aeriennespour l'entrainement des artilleurs, et parcoururent collectivement environ soixante millions de miles. Trente-huit d'entre elles perirent dans l'exercice de leurs fonctions. Pourtant, ayant ete classees comme civiles et non comme militaires, elles ne recurent aucun droit aux avantages des veterans jusqu'en 1977, et il fallut attendre 2010 pour qu'elles reçoivent collectivement la Medaille d'or du Congres.
Les contradictions de la participation des femmes a l'effort de guerre etaient evidentes. Elles etaient payees moins que leurs collegues masculins pour le meme travail, exclues des postes de supervision, et constamment rappelees que leur service en temps de guerre etait temporaire et exceptionnel. Quand les hommes rentrerent du front, une pression intense s'exerça sur les femmes pour qu'elles quittent la main-d'oeuvre et retournent a leur role traditionnel de femmes au foyer. Le gouvernement federal annula les programmes de garde d'enfants, elimina les preferences d'embauche pour les travailleuses et favorisa le retour des hommes. La loi du GI, qui allait transformer la societe americaine d'apres-guerre, definissait les anciens combattants d'une maniere qui excluait largement les femmes de ses benefices.
Pourtant, les germes du mouvement feministe des annees 1960 et 1970 furent en partie semes pendant ces annees de guerre. Des millions de femmes avaient prouve leur competence dans des metiers qu'on disait reserves aux hommes. Leur experience de l'independance economique, meme temporaire, laissa des traces durables. La contradiction entre la rhetorique de la liberte pour laquelle on disait se battre et la realite de la discrimination de genre ne pouvait pas etre indefiniment ignoree.
Les femmes servirent egalement dans des roles essentiels qui recevaient peu de reconnaissance publique mais qui contribuaient directement a l'effort de guerre. Les femmes travaillant dans les services de renseignement dechiffraient des codes, analysaient des photographies aeriennes et produisaient des evaluations strategiques. Les infirmieres militaires soignaient les blesses sous le feu dans les zones de combat, plusieurs dizaines etant tuees pendant la guerre. Les femmes travaillant pour l'Office of War Information redigeaient des tracts de propagande, produisaient des emissions radiophoniques et coordonnaient les communications publiques. L'ensemble de ces contributions, souvent invisibles dans les recits de guerre traditionellement centres sur les combats masculins, merite une reconnaissance complete dans tout bilan honnete de l'effort de guerre americain.
Le Financement de la Guerre et le Systeme Fiscal
La guerre coutait des sommes colossales, et il fallait trouver les moyens de les financer. La loi sur les recettes de 1942 modifia radicalement le systeme fiscal americain, elargissant dramatiquement la base imposable pour couvrir la quasi-totalite des travailleurs americains, et non plus seulement les plus aisés. Le taux marginal superieur d'imposition sur le revenu atteignit quatre-vingt-quatorze pour cent en 1944, un niveau qui serait aujourd'hui considere comme absolument impensable dans le contexte politique americain. La taxe de victoire de cinq pour cent fut imposee sur tous les revenus du travail superieurs a six cents dollars annuels, touchant ainsi les Americains a des niveaux de revenus tres modestes.
Une innovation particulierement importante fut l'introduction de la retenue a la source sur les salaires, c'est-a-dire le prelevement de l'impot directement sur les fiches de paie avant que les travailleurs ne reçoivent leur salaire. Avant la guerre, les travailleurs americains payaient leurs impots une fois par an, ce qui rendait difficile la perception de l'impot et permettait de nombreuses evasions. La retenue a la source, presentee comme une mesure pratique de simplification administrative, transforma fondamentalement la relation entre les citoyens americains et l'Etat federal et crea un systeme fiscal moderne qui survit essentiellement intact jusqu'a aujourd'hui.
Outre les impots, le gouvernement federal fit appel aux citoyens americains pour financer la guerre par l'achat d'obligations de guerre, lancees sous les noms d'obligations de defense puis d'obligations de guerre. Ces titres, vendus au public a travers une vaste campagne de promotion faisant appel a des vedettes du cinema et du sport, rapporterent environ quatre-vingt-cinq milliards de dollars pendant la guerre. La combinaison des recettes fiscales et des ventes d'obligations de guerre finança environ la moitie du cout total du conflit, le reste etant couvert par l'expansion monetaire et une inflation moderee.
La gestion economique de la guerre par l'administration Roosevelt impliquait aussi un controle des prix et des salaires ainsi qu'une politique de rationnement. L'Office of Price Administration, fonde en 1941, fixait les plafonds de prix pour eviter une inflation galopante et rationnait les produits essentiels comme l'essence, le pneu de caoutchouc, le sucre, la viande, le cafe et le beurre. Les Americains recevaient des carnets de rationnement qui leur permettaient d'acheter des quantites limitees de ces produits. Le rationnement, presente comme un sacrifice necessaire et un acte de solidarite nationale, fut en general bien accepte par la population. Les jardins de victoire, petits potagers cultives dans les jardins prives, les terrains vacants et meme les parcs publics, contribuaient a supplement the food supply et rappelaient aux Americains qu'ils participaient a l'effort collectif. Plus de vingt millions de jardins de victoire produisaient environ quarante pour cent des legumes consommes aux Etats-Unis en 1943. Cette mobilisation civile complete, qui touchait chaque foyer americain, crea un sentiment de participation collective a l'effort de guerre qui renforca le moral national et facilita les sacrifices demands.
L'internement des Americains D'origine Japonaise
L'un des chapitres les plus sombres de l'histoire americaine pendant la Seconde Guerre mondiale est celui de l'internement des Americains d'origine japonaise. Dans les semaines qui suivirent l'attaque de Pearl Harbor, une vague d'hysterie anti-japonaise deferlait sur la cote Ouest. Les Americains d'origine japonaise, dont la grande majorite etait des citoyens loyaux des Etats-Unis, etaient soupçonnes collectivement d'etre des espions potentiels et des saboteurs au service de l'empire japonais.
Le 19 fevrier 1942, le president Roosevelt signa l'ordonnance executive 9066, qui autorisait le secretaire a la guerre a designer des zones militaires dont certaines personnes pourraient etre exclues. Cette formulation deliberement vague permettait en pratique d'expulser tous les Japonais americains de la cote Ouest. Environ cent vingt mille personnes furent affectees, dont environ les deux tiers etaient des citoyens americains nes sur le sol americain et jouissant de tous leurs droits constitutionnels. Ces personnes furent donnees quelques jours ou quelques semaines pour se debarrasser de leurs proprietes, de leurs commerces et de leurs biens, avant d'etre transportees dans dix camps d'internement situes dans des regions isolees et arides de l'interieur du pays.
Les camps se trouvaient a Manzanar et Tule Lake en Californie, a Minidoka dans l'Idaho, a Heart Mountain dans le Wyoming, a Topaz dans l'Utah, a Amache dans le Colorado, a Poston et Gila River en Arizona, et a Jerome et Rohwer dans l'Arkansas. Les conditions y etaient penibles: baraques construites a la hate avec une isolation insuffisante, surpopulation, barbelés, gardes armés, toilettes communautaires, familles entassees dans une seule piece. La chaleur estivale pouvait etre accablante dans les deserts du sud-ouest, le froid hivernal glacial dans les plaines du Wyoming et de l'Idaho.
En 1944, la Cour supreme examina la constitutionnalite de l'internement dans l'affaire Korematsu contre les Etats-Unis. La cour confirma l'internement par six voix contre trois. Le juge Hugo Black, qui redigea l'opinion de la majorite, argua que la necessite militaire justifiait la classification raciale. Les dissidences furent particulierement eloquentes. Le juge Frank Murphy ecrivit que la decision representait la "legalisation du racisme" et qu'elle "franchissait le seuil meme du pouvoir constitutionnel pour tomber dans l'abime hideux du racisme." Le juge Robert Jackson avertit que la decision "traineait comme une arme chargee" prete a etre invoquee pour d'autres violations des droits civils dans l'avenir.
Cette prediction s'avera prophétique, meme si la reparation fut longue a venir. Ce n'est qu'en 1988, avec la loi sur les libertes civiles, que le gouvernement federal presenta des excuses officielles aux Japonais americains internes et versa une indemnisation de vingt mille dollars a chacun des survivants encore en vie. Une commission officielle d'enquete avait conclu que l'internement resultait de "prejudice racial, de psychose de guerre et d'une defaillance du leadership politique", et qu'il n'existait aucune preuve documentee de sabotage ou d'espionnage de la part des Americains d'origine japonaise. En 2018, dans l'affaire Trump contre Hawaii, le juge en chef Roberts declara explicitement que Korematsu avait ete "gravement erronne des le jour ou il fut decide", meme si l'arret formel ne l'abrogea pas.
Le courage de ceux qui contesterent l'internement merite d'etre souligne. Fred Korematsu, un soudeur de vingt-trois ans de San Leandro, en Californie, refusa de se soumettre aux ordres d'evacuation et fut arrete, juge et condamne. Il fit appel jusqu'a la Cour supreme, ou il perdit. Des decennies plus tard, en 1983, il rouvrit son affaire en se basant sur de nouveaux documents gouvernementaux montrant que le gouvernement avait deliberement supprime des preuves lors du proces initial, prouvant qu'il n'existait aucune necessite militaire justifiant l'internement. Un tribunal federal annula sa condamnation. En 1998, le president Clinton lui decerna la Medaille presidentielle de la Liberte. Son histoire est devenue un symbole de la resistance individuelle a l'injustice gouvernementale et un rappel constant que les institutions democratiques ne sont pas immunisees contre les violations des droits civils, surtout en periode de peur et de tension nationale.
Les Americains Noirs et la Campagne de la Double Victoire
Environ un million d'Americains noirs servirent dans les forces armees americaines pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils servirent dans toutes les branches militaires, mais dans des unites segreguees. La hierarchie militaire soutenait que la segregation etait necessaire au bon ordre et a l'efficacite des forces armees, reprenant les stéréotypes racistes persistant selon lesquels les soldats noirs seraient moins capables ou moins disciplines que les soldats blancs. Pour les Americains noirs, qui avaient subi pendant des generations la segregation legale, la privation du droit de vote, l'exploitation economique systematique et la violence raciale, l'appel a combattre pour la democratie et la liberte comportait une ironie inevitablement amere.
Le Pittsburgh Courier, l'un des principaux journaux noirs americains, lança en janvier 1942 la Campagne de la Double Victoire. Le symbole de deux V - l'un pour la victoire contre le fascisme a l'etranger, l'autre pour la victoire contre le racisme a l'interieur du pays - devint un cri de ralliement pour des millions d'Americains noirs. La campagne articulait clairement ce que beaucoup ressentaient: qu'il etait hypocrite de demander aux Noirs de combattre pour liberer des peuples etrangers de l'oppression tout en les maintenant eux-memes dans un etat de citoyennete de seconde classe.
Les Aviateurs de Tuskegee representaient l'exemple le plus celebre de la valeur militaire des Americains noirs. Le programme de formation des pilotes de Tuskegee avait ete etabli en 1941, malgre les objections de nombreux officiers de l'armee de l'air qui pretendaient que les hommes noirs manquaient de l'intelligence et de la discipline necessaires pour piloter des avions de combat. Ces hommes furent formes a Tuskegee, en Alabama, une ville qui etait elle-meme soumise aux lois de segregation raciale de l'Etat. Plus de neuf cents pilotes noirs acheverent leur formation, et environ quatre cent cinquante d'entre eux effectuerent des missions de combat dans le theatre mediterraneen.
Le 332e Groupe de chasse, sous le commandement du colonel Benjamin O. Davis Jr., escorta des bombardiers au-dessus de l'Allemagne, de l'Autriche, de l'Italie et de l'Europe de l'Est. Le groupe compila un bilan de combat remarquable: deux cent soixante avions ennemis detruits en l'air et au sol, huit cent cinquante medailles, dont de nombreuses Distinguished Flying Crosses. En 2007, le groupe reçut collectivement la Medaille d'or du Congres du president George W. Bush. Sur leurs bases, les Aviateurs de Tuskegee continuaient d'etre soumis a la segregation, tenus a l'ecart des clubs des officiers blancs et subissant toutes les indignites des lois Jim Crow, meme pendant les rares permissions en ville.
A. Philip Randolph, fondateur de la Fraternite des porteurs de wagons-lits Pullman et l'un des syndicalistes noirs les plus influents d'Amerique, organisa en 1941 le Mouvement de la Marche sur Washington, menacant d'amener cent mille Americains noirs defile dans la capitale federale si Roosevelt ne mettait pas fin a la discrimination dans les industries de defense. Le 25 juin 1941, sous la pression de cette menace, Roosevelt signa l'ordonnance executive 8802, qui interdisait la discrimination dans les industries de defense recevant des contrats federaux et etablissait le Comite pour des pratiques d'emploi equitables pour faire respecter cette interdiction. C'etait un precurseur important de la loi sur les droits civiques de 1964.
La strategie de Randolph - menacer le gouvernement d'une action de masse pour obtenir des concessions concretes - allait devenir un modele pour le mouvement des droits civiques dans les decennies suivantes. Elle demontrait que des changements significatifs pouvaient etre obtenus par une pression organisee, sans attendre une evolution naturelle des mentalites. L'ordonnance executive 8802, bien que limitee dans sa portee et insuffisamment appliquee, constituait un premier pas vers la reconnaissance federale que la discrimination raciale etait incompatible avec les valeurs que les Etats-Unis pretendaient defendre dans la guerre. La logique intrinseque de cette contradiction - comment peut-on combattre le racisme fasciste a l'etranger tout en maintenant une politique raciste a l'interieur - allait exercer une pression croissante sur les institutions americaines pendant les deux decennies suivantes, contribuant directement aux avancees legislatives des annees 1950 et 1960.
Les Tensions Raciales En Amerique: les Emeutes et les Contradictions
Malgre le fait que la guerre etait presentee comme un combat contre l'ideologie raciste du nazisme, les tensions raciales sur le front interieur americain etaient severes et eclataient parfois en violence ouverte. La migration de masse des Americains noirs des Etats du Sud rural vers les villes industrielles du Nord et de l'Ouest, en quete d'emplois dans les industries de guerre, se heurtait a une resistance farouche de la part de travailleurs blancs qui craignaient la concurrence pour les emplois et les logements.
Les emeutes raciales de Detroit en juin 1943 sont l'exemple le plus frappant de ces tensions. Pendant trois jours, une ville qui avait vu sa population exploser sous l'effet de l'afflux de travailleurs de l'industrie de guerre fut dechirée par des violences raciales qui firent trente-quatre morts, dont vingt-cinq Noirs, et des centaines de blesses. Il fallut l'intervention des troupes federales pour retablir l'ordre. Des violences similaires, quoique moins meurtrières, eurent lieu a Beaumont, Texas, et a Mobile, Alabama.
A Los Angeles en juin 1943, les Emeutes des Zoot Suits virent des marins blancs en permission attaquer des jeunes Mexicains americains portant les tenues vestimentaires caracteristiques des zoot suits, ces vestes aux epaules larges et ces pantalons bouffants qui etaient le signe distinctif de la culture urbaine jeune mexicano-americaine. Les emeutes exprimaient une hostilite raciale profondement ancree envers les Mexicains americains et un ressentiment envers leur prosperite apparente et leur mode de vie civile pendant la guerre. La police de Los Angeles resta largement passive pendant les violences, et l'armee finit par declarer Los Angeles zone interdite pour les militaires en permission.
L'Office of War Information, ou Bureau d'information de guerre, fonde en juin 1942 sous la direction du journaliste Elmer Davis, produisit une quantite considerable de propagande a destination du public americain et international. La serie de films documentaires "Pourquoi nous combattons", realisee par Frank Capra en sept episodes entre 1942 et 1945, presentait la guerre comme un combat entre la democratie et la liberte d'un cote, le totalitarisme et l'oppression de l'autre. Les films soulignaient l'ideal d'une Amerique multiculturelle et pluraliste, presentant des Americains de toutes origines ethniques et religieuses combattant ensemble pour des valeurs communes. Cet ideal etait en contradiction flagrante avec la realite de la segregation raciale, de l'internement des Japonais americains, et des emeutes raciales sur le front interieur.
Le Theatre du Pacifique: de Pearl Harbor a Midway
Dans les mois qui suivirent Pearl Harbor, les armees japonaises avancerent a une vitesse fulgurante dans tout le Pacifique et en Asie du Sud-Est. Wake Island et Guam, les possessions americaines dans le Pacifique central, tomberent rapidement. Les Philippines, ou le general Douglas MacArthur commandait les forces americaines et philippines, furent envahies. Malgre une resistance obstinee sur la peninsule de Bataan et sur l'ile de Corregidor, les forces de MacArthur furent finalement submergees. En avril 1942, les soixante-quinze mille defenseurs de Bataan se rendirent et furent soumis a la tristement celebre Marche de la Mort de Bataan, au cours de laquelle des milliers d'entre eux perdirent la vie dans des conditions effroyables. Singapour tomba en fevrier 1942, avec la reddition de quatre-vingt-cinq mille soldats britanniques et du Commonwealth a une force japonaise moins nombreuse, dans ce qui fut qualifie de l'une des defaites les plus humiliantes de l'histoire militaire britannique. Au printemps 1942, le Japon avait etabli un vaste perimetre defensif s'etendant de la peninsule malaise et de la Birmanie a travers les Indes neerlandaises jusqu'a la ligne de partage internationale des dates.
Dans ce contexte sombre, le Raid Doolittle du 18 avril 1942 apporta un rayon d'espoir psychologique aux Americains. Le lieutenant-colonel James Doolittle dirigea seize bombardiers moyens B-25 decollant du porte-avions USS Hornet pour bombarder Tokyo et d'autres villes japonaises. Les degats materiels furent modestes, mais l'impact psychologique fut enorme: les Japonais avaient cru leur capitale inattaquable, et l'attaque demontrait que nulle partie de l'empire japonais n'etait a l'abri. Roosevelt, interroge sur la provenance des avions, repondit avec espieglerie qu'ils venaient de "Shangri-La", la cite imaginaire du roman "Horizons perdus".
La bataille de Midway des 4 au 7 juin 1942 marqua le tournant decisif dans le theatre du Pacifique. L'amiral Yamamoto avait concu un plan ambitieux pour attirer la flotte porte-avions americaine dans une bataille decisive en attaquant l'atoll de Midway. Mais les cryptanalystes americains, diriges par le commandant Joseph Rochefort, avaient perce le code naval japonais JN-25 et devinait le plan japonais, la composition des forces et approximativement la date et le lieu de l'attaque. L'amiral Nimitz deploya ses trois porte-avions disponibles - l'Enterprise, le Hornet et le Yorktown, ce dernier repare en un temps record apres avoir ete endommagé a la bataille de la mer de Corail - pour tendre une embuscade a la flotte japonaise.
Le 4 juin 1942, les bombardiers en pique americains des porte-avions Enterprise et Yorktown surperent les porte-avions japonais au moment critique ou leurs avions etaient en train d'etre ravitailles en carburant et recharges de bombes sur les ponts d'envol. En quelques minutes devastatrices, les Akagi, Kaga et Soryu furent envoyes au fond. En fin d'apres-midi, l'Hiryu les rejoingnit. Le Japon perdit quatre porte-avions de premiere ligne, deux cent cinquante-deux avions et environ trois mille aviateurs experimentes. Les Etats-Unis perdirent le Yorktown, cent quarante-cinq avions et trois cent sept hommes. La perte de ses porte-avions et de ses pilotes veterans irremplaçables fut un coup dont le Japon ne se remit jamais completement. L'initiative strategique dans le Pacifique venait de basculer du cote americain.
La Campagne Insulaire: Guadalcanal Aux Philippines
La strategie americaine dans le Pacifique, elaboree par l'amiral Nimitz et le general MacArthur, reposait sur ce que l'on appela le "saut de grenouille" ou la strategie insulaire: plutot que d'attaquer de front chaque position japonaise fortifiee, les forces americaines contournaient les iles les plus fortement defendues pour s'emparer d'iles moins bien protegees qui pouvaient servir de bases aeriennes et navales pour les operations suivantes. Les garnisons japonaises contournees etaient laissees a "se faner sur la vigne", privees de ravitaillement et de renforts. Cette strategie permettait d'avancer plus rapidement vers les iles principales japonaises tout en minimisant les pertes americaines.
La bataille de Guadalcanal, qui se deroula d'aout 1942 a fevrier 1943, fut la premiere grande offensive americaine dans le Pacifique et une epreuve de force particulierement brutale. Les Marines americains s'emparerent d'un terrain d'aviation japonais en construction dans l'ile, qu'ils renommerent Henderson Field, puis durent defendre leur position pendant six mois de combat intense sous la chaleur tropicale accablante, dans des conditions de maladie et de jungle extremement penibles. Une serie de sept batailles navales majeures se deroulerent dans les eaux environnantes, connues sous le nom de canal des Salomons ou "Mer des Fer" par les Japonais. Les deux camps souffrirent de lourdes pertes. Le Japon perdit vingt-quatre mille hommes tues ou morts de maladie, deux destroyeurs et deux cuirasses. Les Etats-Unis perdirent environ sept mille hommes et vingt-quatre navires. Guadalcanal fut la premiere indication que la resistance japonaise serait acharnee jusqu'au bout.
En novembre 1943, la prise de l'atoll de Tarawa dura soixante-seize heures mais coutant plus de mille Marines tues et deux mille blesses sur une ile de moins de cinq kilometres de long. Les photos et les images filmees de l'assaut, dont les corps de Marines flottant dans le lagon, choquerent le public americain mais furent diffusees quand meme, contrairement a la politique anterieure de censure des images de morts americains. L'ete 1944 vit la capture des iles Mariannes - Saipan, Tinian et Guam - qui presentait une importance strategique decisive car ces iles se trouvaient a portee des nouveaux bombardiers lourds B-29 Superforteresse, ce qui signifiait que les villes japonaises pouvaient etre bombardees directement depuis ces bases.
MacArthur avait ete force de quitter les Philippines en mars 1942 sur ordre de Roosevelt, en promettant "Je reviendrai." Le 20 octobre 1944, il tint sa promesse en debarquant a Leyte aux Philippines et en pataugeant symboliquement jusqu'a la plage, ou il proclama au microphone: "Peuple des Philippines, je suis revenu." La bataille du golfe de Leyte, du 23 au 26 octobre 1944, fut la plus grande bataille navale de l'histoire en termes de navires engages. Le Japon y engagea quatre porte-avions, neuf cuirasses, dix-neuf croiseurs et trente-quatre destroyers. Les forces americaines et australiennes leur opposaient dix-sept porte-avions, douze cuirasses, vingt-quatre croiseurs et cent quarante et un destroyers. Le Japon perdit trois cuirasses, quatre porte-avions, dix croiseurs et neuf destroyers, ce qui mit effectivement fin a la marine japonaise en tant que force de combat. C'est egalement lors de cette bataille qu'apparurent pour la premiere fois les attaques kamikazes systematiques, des pilotes japonais volontaires qui se sacrifiaient en pilotant leurs avions charges d'explosifs directement sur les navires ennemis.
Iwo Jima et Okinawa: les Batailles Insulaires Finales
La bataille d'Iwo Jima, du 19 fevrier au 26 mars 1945, fut l'une des plus sanglantes de la guerre dans le Pacifique. Cette petite ile volcanique de huit kilometres carres, dominee par le volcan eteint du mont Suribachi, ne presentait en elle-meme qu'un interet strategique limite comme base pour des escortes de chasseurs accompagnant les bombardiers B-29. Mais sa garnison de vingt et un mille soldats japonais avait creuse un reseau impressionnant de grottes, de bunkers et de tunnels, et son commandant le general Kuribayashi avait reçu l'ordre de tenir jusqu'au dernier homme. Pour la premiere fois dans la campagne insulaire, les soldats japonais combattirent essentiellement en se battant pour chaque position souterraine plutot qu'en lancant des banzai charges suicidaires.
Le general des Marines Holland Smith appela cette bataille la plus sauvage et la plus couteuse de l'histoire du Corps des Marines. En trente-six jours de combat, environ six mille huit cents Americains furent tues et presque tous les vingt et un mille defenseurs japonais perirent. Le 23 fevrier 1945, cinq Marines et un infirmier de la marine hisserent un drapeau americain au sommet du mont Suribachi, un geste capture par le photographe de l'Associated Press Joe Rosenthal dans ce qui devint la photographie la plus reproduite de la guerre et l'une des images les plus iconiques de l'histoire americaine. Elle servit de modele au Memorial de la guerre du Corps des Marines a Washington.
La bataille d'Okinawa, du 1er avril au 22 juin 1945, fut la derniere et la plus sanglante grande operation amphibie du Pacifique. Grande ile situee a environ cinq cent cinquante kilometres au sud-ouest des iles japonaises principales, Okinawa engagea plus d'un demi-million de soldats americains. La garnison japonaise comptait environ cent dix mille soldats. Mais peut-etre encore plus redoutables furent les attaques kamikazes: pres de mille neuf cents sorties de kamikazes coulerent trente-six navires americains et en endommagerent des centaines d'autres. Les pertes navales americaines a Okinawa furent les plus elevees de toute la guerre dans le Pacifique.
Sur terre, la progression fut lente et douloureuse contre des lignes defensives japonaises successives soigneusement preparees. Les commandants japonais Ushijima et Cho se suiciderent plutot que de se rendre, conformement au code de l'honneur militaire japonais. Les couts humains furent enormes: environ douze mille Americains tues et trente-six mille blesses, environ cent dix mille soldats japonais tues, et environ cent cinquante mille civils okinawais morts pendant la bataille, soit environ un tiers de la population totale d'avant-guerre. Beaucoup perirent dans les combats, mais d'autres furent tues par des soldats japonais les soupçonnant de deloyaute, ou se suiciderent sur ordre ou sous pression de l'armee japonaise, qui leur avait fait croire que les Americains les tortureraient. Les enormes pertes americaines a Okinawa exercerent une influence decisive sur les planificateurs militaires qui evaluaient le cout d'une invasion des iles japonaises principales.
Le Theatre Europeen: Afrique du Nord, Sicile et Italie
Tandis que la guerre faisait rage dans le Pacifique, les Etats-Unis s'engagerent egalement massivement sur le front europeen et en Afrique du Nord. L'operation Torch, lancee le 8 novembre 1942, vit des forces americaines debarquer au Maroc et en Algerie, rencontrant une resistance symbolique des forces de la France de Vichy avant que les Americains ne commencent a avancer vers la Tunisie pour prendre en tenaille les forces de l'Axe.
La premiere experience de combat des Americains en Afrique du Nord fut une dure leçon. A Kasserine Pass en fevrier 1943, les forces americaines furent mises en deroute par les unites blindees de Rommel, l'Afrika Korps, subissant de lourdes pertes et reculant en desordre. Cette defaite choqua l'Amerique et les Allies, mais elle apprit aussi des leçons importantes: le general Fredendall fut remplace par le general Patton, un commandant bien plus agressif et experimente, et les forces americaines s'ameliorerent rapidement. En mai 1943, des forces americaines et britanniques coordinnerent pour pieger l'Afrika Korps dans un saillant en Tunisie, capturant environ deux cent cinquante mille prisonniers de l'Axe.
En juillet 1943, les forces alliees debarquerent en Sicile dans l'operation Husky. La competition entre le general Patton et son homologue britannique le marechal Montgomery pour etre le premier a atteindre Messine fut l'une des rivalites les plus celebres de la campagne. Le 25 juillet 1943, tandis que la campagne sicilienne etait encore en cours, le Grand Conseil fasciste renversa Mussolini, dont le gouvernement capitula rapidement. L'armistice italien fut annonce le 8 septembre 1943, et l'Italie changea de camp pour declarer la guerre a l'Allemagne peu apres. Les Allemands reagirent rapidement en occupant la majorite de l'Italie et en etablissant de solides positions defensives.
La campagne d'Italie s'avera etre une guerra atroce et longue. Les forces alliees furent bloquees pendant des mois devant la ligne Gustav, ancree sur le massif du Monte Cassino. En fevrier 1944, des avions allies bombarderent la celebre abbaye benedictine du Monte Cassino, un geste controversé qui detruisit un monument historique inestimable sans pour autant resoudre definitivement la situation tactique. Les forces alliees percerent finalement la ligne Gustav en mai 1944, entrerent dans Rome le 4 juin 1944, deux jours avant le debarquement en Normandie, et poursuivirent leur avancee vers le nord, ou les Allemands etablirent de nouvelles lignes defensives. Environ vingt-cinq divisions allemandes furent ainsi immobilisees en Italie pendant toute la campagne, ne pouvant pas etre deployees ailleurs.
Le Jour J: L'operation Overlord et le Debarquement En Normandie
Le 6 juin 1944, l'operation Overlord, la plus grande operation amphibie de l'histoire, se deroula sur les plages de Normandie en France. Planifiee et commandee par le general Dwight D. Eisenhower, nomme commandant supreme des forces expeditionnaires alliees en decembre 1943, l'operation engagea environ cent cinquante-six mille soldats americains, britanniques et canadiens lors du premier jour, soutenus par onze mille avions et pres de sept mille navires de tout type. Les cinq plages de debarquement sur la cote normande avaient reçu des noms de code: Utah, Omaha, Gold, Juno et Sword. Utah et Omaha etaient assignees aux forces americaines.
Sur Utah, le debarquement se deroula relativement bien. Les troupes debarquerent legerement en dehors des zones prevues, ce qui les amena par accident dans des secteurs moins bien defenses. Les pertes furent relativement legeres et l'avancee vers l'interieur des terres se fit assez rapidement. Sur Omaha, en revanche, ce fut une catastrophe qui faillit compromettre tout l'operation. Les defenses allemandes etaient bien plus solides que les renseignements americains ne l'avaient indique. Les chars amphibies coulerent avant d'atteindre la plage. Les soldats des 1re et 29e divisions d'infanterie se retrouverent en terrain decouvert, sous un feu ennemi nourri, sans couverture et sans appui blindé. Pendant des heures, les hommes etaient cloues sur la plage sous un feu meurtrier. La situation fut finalement retournee par des actes individuels de heroisme, de petits groupes trouvant des breches dans les defenses allemandes, grimpant les falaises, detruisant les positions ennemies par les flancs et l'arriere. Mais au soir du 6 juin, la tete de pont avait coute environ deux mille pertes sur la seule plage d'Omaha.
L'operation Bodyguard, la campagne de deception alliee, avait contribue de maniere decisive au succes du debarquement. De faux signaux radio, des chars gonflables, un groupe d'armees fictif sous le commandement de Patton, et des agents doubles alimentant de fausses informations aux Allemands avaient convaincu le haut commandement allemand, et notamment Hitler lui-meme, que le vrai debarquement principal viendrait au Pas-de-Calais, et que le debarquement en Normandie n'etait qu'une diversión. Hitler refusa pendant des semaines de liberer ses reserves blindees apres le debarquement en Normandie, dans l'attente du "vrai" debarquement qui ne vint jamais.
Apres des combats achernes dans le bocage normand, les forces americaines percerent les lignes allemandes a Saint-Lo fin juillet 1944 lors de l'operation Cobra. La Troisieme Armee de Patton contourna rapidement le flanc allemand. La poche de Falaise, ou environ trente mille Allemands reussirent a s'echapper mais cinquante mille furent captures et dix mille tues, marqua la destruction pratique des forces allemandes en Normandie. Paris fut libere le 25 aout 1944, et en septembre les forces americaines et alliees avaient balaye travers la France, la Belgique et le Luxembourg pour atteindre la frontiere allemande.
La Bataille des Ardennes et la Victoire En Europe
L'operation Market Garden de septembre 1944 constitua l'une des decisions les plus controversees des derniers mois de la guerre en Europe. La plus grande operation aeroportee de l'histoire, elle fit tomber trois divisions aeroportees alliees derriere les lignes allemandes aux Pays-Bas pour s'emparer de ponts clefs tandis que les blindes britanniques avancaient rapidement pour franchir le Rhin a Arnhem. L'operation echoua quand les parachutistes britanniques ne purent tenir le pont d'Arnhem contre la contre-attaque des blindes allemands avant que les renforts n'arrivent. "Un pont de trop", selon la formule celebre.
Le 16 decembre 1944, Hitler lança sa derniere offensive majeure a l'Ouest dans les Ardennes belges, l'operation "La Garde sur le Rhin". Vingt-six divisions allemandes attaquerent un secteur faiblement tenu par des forces americaines insuffisamment preparees, creant un profond saillant dans les lignes alliees. La situation devenait desespéree: le mauvais temps immobilisait la puissance aerienne alliee, qui aurait normalement pu stopper les colonnes blindees allemandes. Bastogne, importante junction routiere, fut encerclee. Le general McAuliffe de la 101e division aeroportee, somme de se rendre par les Allemands, repondit par un seul mot devenu legendaire: "Nuts!" (c'est-a-dire quelque chose comme "Balivernes!"). La garnison tint jusqu'a ce que la Troisieme Armee de Patton brise l'encerclement le 26 decembre. Quand le temps se degagea enfin, la puissance aerienne alliee devasta les forces allemandes a court de carburant. La Bataille des Ardennes, la plus grande bataille que l'armee americaine ait livrée en Europe, coutait environ soixante-quinze mille pertes americaines, mais l'Allemagne n'etait plus en mesure de remplacer ses hommes et son materiel.
En mars 1945, les forces alliees franchirent le Rhin. Le 7 mars, la 9e division blindee s'empara du pont de Remagen intact, permettant un passage immediat. Patton traversa le Rhin dans la nuit du 22 au 23 mars. Les forces americaines foncerent a travers l'Allemagne, rencontrant une resistance de plus en plus desorganisee, et decouvrirent les camps de concentration de Buchenwald et Dachau. Le 25 avril 1945, des soldats americains et sovietiques se rejoignirent a Torgau sur l'Elbe. Hitler se suicida dans son bunker de Berlin le 30 avril 1945. L'Allemagne capitula sans condition le 8 mai 1945, qui devint le Jour de la Victoire en Europe, VE-Day.
La decouverte de l'Holocauste au fur et a mesure que les forces alliees avancaient en Allemagne au printemps 1945 produisit une horreur et un choc indescriptibles. La liberation de Buchenwald le 11 avril et de Dachau le 29 avril revela l'ampleur et la nature systematique du meurtre de masse nazi. Eisenhower ordonna a tous les soldats disponibles d'aller voir de leurs yeux ce qu'ils combattaient, et fit appel a la presse et aux parlementaires americains pour temoigner. Environ six millions de Juifs avaient ete assassines, ainsi que des millions de Roms, de personnes handicapees, de prisonniers de guerre sovietiques et d'autres personnes. La comprehension de ce qu'avait signifie la defaite de l'Allemagne nazie en prit une dimension morale d'une gravite nouvelle.
Le journaliste Edward R. Murrow, l'une des voix radiophoniques les plus respectees d'Amerique, diffusa depuis Buchenwald un reportage d'une franchise bouleversante qui fit fondre en larmes des milliers d'auditeurs americains. "Je n'ai pas essaye de vous raconter comment ces hommes sont morts", dit-il, "parce que vous sauriez comment les hommes meurent. Je n'ai pas non plus essaye de dechirer votre coeur en vous decrivant ce que j'ai vu. J'essaie simplement vous donner une idee de la realite des nazis, la verite sur ce qu'ils ont fait." Ces temoignages directs, combines aux photographies et aux films des camps liberes diffuses dans les journaux et les cinematheques, ancrerent dans la conscience americaine une comprehension profonde de ce que le nazisme avait vraiment represente. Ils donnaient a la guerre, retrospective ment, une legitimite morale absolue qui aidait les Americains a accepter le cout enorme qu'elle avait impose. Mais ils soulevaient aussi des questions douloureuses sur ce que les gouvernements allies avaient su, et quand, et pourquoi ils n'avaient pas agi plus tot pour stopper la machine d'extermination nazie.
Le Projet Manhattan et la Bombe Atomique
La bombe atomique fut le produit du plus grand projet scientifique et industriel de l'histoire humaine. Ses origines remontent a la decouverte de la fission nucleaire par des scientifiques allemands en 1938. Des scientifiques refugies juifs, dont Leo Szilard et Albert Einstein, craignaient que l'Allemagne nazie ne fut en train de developper une bombe atomique et que celle-ci pourrait decider de l'issue de la guerre. En aout 1939, Szilard persuada Einstein de signer une lettre adressee au president Roosevelt, lui signalant la possibilite d'une bombe atomique allemande et le pressant de lancer un programme de recherche americain.
Apres Pearl Harbor, Roosevelt autorisa un programme secret massif. Le District du Genie de Manhattan, qui donna son nom au projet, fut place sous la direction militaire du general de l'armee Leslie Groves, un ingenieur energique et pragmatique. La direction scientifique fut confiee a J. Robert Oppenheimer, physicien theoricien brillant de l'Universite de Californie a Berkeley. Le laboratoire central fut installe a Los Alamos, sur un plateau isole dans les montagnes du Nouveau-Mexique. Des scientifiques parmi les plus eminents du monde convergerent la: Niels Bohr, Hans Bethe, Enrico Fermi, Edward Teller, Richard Feynman et des dizaines d'autres. Des installations de production d'uranium enrichi furent construites a Oak Ridge dans le Tennessee, et de production de plutonium a Hanford dans l'Etat de Washington.
Le cout total du projet fut d'environ deux milliards de dollars, l'equivalent d'environ trente milliards en valeur du vingt et unieme siecle. A son apogee, le projet employa environ cent trente mille personnes, dont la grande majorite ignorait la nature exacte de ce a quoi elles travaillaient. Meme le vice-president Harry Truman n'en fut pas informe avant de devenir president.
Le 16 juillet 1945, le premier test d'une bombe atomique, appele Trinity, eut lieu dans le desert du Jornada del Muerto au Nouveau-Mexique. La bombe au plutonium, installee au sommet d'une tour d'acier de trente metres de haut, explosa a 5h29 du matin avec une force equivalente a vingt et un mille tonnes de TNT. L'eclair fut visible a trois cent vingt kilometres. Le cratere mesurait trois metres de profondeur et neuf metres de large, et le sable avait ete fondu en une substance vitrifiee verte appelee trinitite. L'onde de choc brisa des fenetres a deux cents kilometres. Oppenheimer rappela ensuite le verset du texte sacre hindou de la Bhagavad Gita: "Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes."
Avant le test Trinity, un groupe de scientifiques du projet, dont Szilard et James Franck, avaient redige le Rapport Franck, qui argait que les Etats-Unis ne devraient pas utiliser la bombe contre le Japon sans avertissement, qu'ils devraient d'abord offrir au Japon la chance de se rendre apres avoir observe une demonstration de la bombe, et que l'utilisation de la bombe porterait atteinte a la credibilite morale americaine et lancerait une course aux armements nucleaires avec l'Union sovietique. Une petition en ce sens fut signee par plus de soixante-dix scientifiques. Le secretaire d'Etat Byrnes ecarta ces preoccupations. La decision fut prise aux plus hauts niveaux de l'administration Truman.
Hiroshima, Nagasaki et la Capitulation du Japon
En juillet 1945, lors de la conference de Potsdam en Allemagne occupee, les dirigeants americain, britannique et chinois adresserent au Japon une declaration exigeant sa capitulation sans condition sous peine d'une "destruction prompte et totale." La reponse du Premier ministre japonais Suzuki, exprimee par le terme ambigu de mokusatsu, fut interpretee par les officiels americains comme un rejet, bien que certains historiens aient soutenu ulterieurement que Suzuki voulait seulement exprimer qu'il attendait avant de commenter, dans l'attente de discussions au sein du gouvernement japonais.
Le 6 aout 1945 a 8h15 du matin, le B-29 Enola Gay, pilote par le colonel Paul Tibbets, largua "Little Boy", la bombe a l'uranium d'une puissance d'environ quinze kilotonnes, sur la ville d'Hiroshima. La bombe explosa a environ cinq cent quatre-vingt metres au-dessus de la ville. La boule de feu atteignit des millions de degres au centre. Les batiments dans un rayon d'environ un kilometre et demi furent detruits. Un firestorm embrasait une grande partie de la ville. Sur environ trois cent cinquante mille residents: environ soixante-dix mille a quatre-vingt mille furent tues instantanement par le souffle, la chaleur et les radiations. D'ici la fin de 1945, le nombre total de morts a Hiroshima etait estime entre quatre-vingt-dix mille et cent soixante mille.
Le 8 aout, l'Union sovietique declara la guerre au Japon et envahit la Mandchourie, honnorant la promesse faite par Staline a Yalta. Cette action detruisit le dernier espoir du Japon d'utiliser les Sovietiques comme intermediaires pour negocier une paix conditionelle. Le 9 aout, le B-29 Bockscar, pilote par le major Charles Sweeney, largua "Fat Man", la bombe au plutonium d'une puissance d'environ vingt et un kilotonnes, sur Nagasaki. La geographie de Nagasaki, avec ses collines et ses vallees, limita quelque peu la propagation de l'onde de choc, mais environ quarante mille personnes furent tuees immediatement, et le nombre total de morts d'ici la fin de 1945 fut estime entre soixante mille et quatre-vingt mille.
Le 15 aout 1945, l'empereur Hirohito prit la parole dans un enregistrement radiophonique que la grande majorite des Japonais entendait pour la premiere fois. Il annonça l'acceptation par le Japon des termes de la declaration de Potsdam, mettant ainsi fin a la guerre. Le 2 septembre 1945, la ceremonie officielle de capitulation se deroula a bord de l'USS Missouri dans la baie de Tokyo. Le ministre japonais des affaires etrangeres Shigemitsu et le general Umezu signerent les documents de capitulation. MacArthur signa au nom des puissances alliees. Aux Etats-Unis, la nouvelle de la capitulation japonaise provoqua une explosion de joie collective. Des foules envahirent Times Square a New York, des inconnus s'etreig;nirent dans les rues, les cloches des eglises sonnerent, les sirenes retentirent. La celebre photographie d'Alfred Eisenstaedt montrant un marin embrassant une infirmiere dans Times Square devint l'image iconique de la victoire.
Le Debat Sur la Bombe Atomique
La decision d'utiliser la bombe atomique contre le Japon reste l'une des plus controversees de l'histoire americaine et mondiale. La justification officielle, exprimee par le president Truman et d'autres dirigeants apres la guerre, etait que les bombes avaient ete necessaires pour eviter une invasion terrestre des iles japonaises principales, qui aurait coute entre deux cent cinquante mille et un million de pertes americaines. Les plans americains prevoyaient un debarquement sur Kyushu en novembre 1945 et sur Honshu en mars 1946. Les pertes civiles et militaires japonaises dans une telle invasion auraient ete enormes. Dans cette perspective, les bombes atomiques avaient en realite sauve des vies en mettant fin rapidement a la guerre.
Depuis les annees 1960, des historiens ont conteste cette justification de diverses manieres. Gar Alperovitz, dans son livre "Diplomatic Atomique" de 1965, argua que le Japon etait sur le point de capituler avant les bombardements atomiques et que le but reel des bombes etait d'intimider l'Union sovietique dans la competition emergente de la guerre froide. D'autres historiens ont souleve des questions sur la fiabilite des estimations de pertes americaines, en notant que les chiffres cites par Truman et d'autres ont varie considerablement et que certains estimations internes etaient bien plus basses. Certains ont argué que des alternatives existaient: modifier la demande de capitulation sans condition pour permettre au Japon de conserver l'Empereurs, ou laisser l'entree sovietique dans la guerre du Pacifique, qui se produisit le 8 aout, faire basculer la decision japonaise vers la capitulation sans utiliser les bombes atomiques.
Le debat tourne autour de plusieurs questions fondamentales dont les reponses sont incertaines et disputees: Le Japon etait-il vraiment sur le point de capituler? Existait-il des voies alternatives pour mettre fin a la guerre rapidement? Les estimations des pertes americaines en cas d'invasion etaient-elles fiables? Les bombes etaient-elles dirigees autant contre l'Union sovietique que contre le Japon? Ce debat continuera probablement sans jamais etre entierement resolu, car les decisions impliquaient de nombreuses incertitudes et les documents pertinents sont repandus dans des archives nationales multiples soumises a des interpretations differentes.
Ce sur quoi la grande majorite des historiens s'accordent, c'est que la decision fut prise par des hommes qui croyaient mettre fin a la guerre aussi rapidement que possible et sauver des vies americaines, et que les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki changerent le monde de maniere permanente et irreversible, inaugurant l'ere nucleaire et posant a l'humanite des dilemmes moraux et strategiques dont les implications n'ont pas cesse de se deployer.
La Conference de Yalta et le Monde D'apres-Guerre
En fevrier 1945, alors que la victoire alliee semblait certaine mais que la guerre n'etait pas encore terminee, les trois grands dirigeants de la coalition alliee se retrouverent au Palais Livadia pres de Yalta en Crimee. La conference de Yalta, du 4 au 11 fevrier 1945, reunissait Roosevelt, Churchill et Staline pour decider de l'organisation du monde d'apres-guerre. C'etait la derniere grande conference des Trois Grands, et elle se deroula dans des conditions difficiles pour Roosevelt, dont la sante s'etait nettement deterioree.
Les accords de Yalta couvrirent plusieurs domaines essentiels. L'Allemagne serait divisee en zones d'occupation entre les quatre grandes puissances - les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Union sovietique et la France. Une organisation internationale successant a la Societe des Nations, les Nations Unies, serait etablie. Staline promit d'entrer en guerre contre le Japon dans les trois mois suivant la capitulation de l'Allemagne, en echange des iles Kouriles, du sud de Sakhaline et de droits speciaux en Mandchourie. Des elections libres seraient organisees dans les pays d'Europe orientale liberes de l'occupation nazie.
Ces accords furent celebres aux Etats-Unis comme un triomphe de la cooperation alliee. Les celebrations se revelerent prematurees. Dans les mois suivants, il devint clair que l'interpretation sovietique des accords sur l'Europe orientale differait fondamentalement de l'interpretation americaine et britannique. Staline considerait que des gouvernements pro-sovietiques en Pologne, en Roumanie et en Bulgarie etaient indispensables a la securite soviétique apres les devastations causees par l'invasion allemande. Ce que Roosevelt et Churchill comprenaient comme un engagement envers la democratie pluraliste, Staline comprenait comme un accord permettant a l'Union sovietique de determiner les arrangements politiques dans une region ou les armees sovietiques avaient saigne pour gagner la guerre.
Ces divergences d'interpretation n'etaient peut-etre pas evitables etant donne les interets fondamentalement differents en jeu. Mais elles allaient structurer les annees suivantes de tensions entre les anciens allies, qui devinrent les fondements de la Guerre Froide.
Roosevelt etait mort avant de pouvoir confronter pleinement ces tensions. Sa vision d'un monde d'apres-guerre base sur la cooperation des "Quatre Gendarmes" - les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Union sovietique et la Chine - gerant ensemble la securite mondiale reposait sur une confiance dans la durabilite de l'alliance de guerre que les evenements allaient tres rapidement dementir. La Charte de l'Atlantique, signee par Roosevelt et Churchill en aout 1941, proclamait le droit des peuples a choisir leur propre forme de gouvernement, principe que Staline n'avait jamais eu l'intention de respecter dans la sphere d'influence sovietique. Les tensions sur l'avenir de la Pologne symbolisaient l'impasse fondamentale: l'Union sovietique avait perdu vingt-sept millions de citoyens en combattant l'Allemagne et n'accepterait jamais d'avoir sur sa frontiere occidentale un gouvernement potentiellement hostile. Pour les Americains et les Britanniques, accepter un gouvernement polonais impose par Moscou signifiait trahir le principe de libre determination pour lequel la guerre avait officiellement ete combattue. Ces contradictions irreconciliables allaient bientot diviser le monde en deux blocs antagonistes.
La Mort de Fdr et L'accession de Truman
Le 12 avril 1945, moins d'un mois avant la capitulation allemande, Franklin Delano Roosevelt mourut d'une hemorragie cerebrale massive a la Petite Maison Blanche de Warm Springs, en Georgie, a l'age de soixante-trois ans. Il avait ete president pendant douze ans, conduisant le pays a travers la pire crise economique de son histoire et dans la plus destructrice des guerres mondiales. Pour de nombreux Americains, en particulier les plus jeunes, Roosevelt etait le seul president qu'ils eussent jamais connu. Sa mort a la veille de la victoire fut un choc national d'autant plus douloureux qu'elle survint si proche du denouement.
Harry S. Truman presta serment comme 33e president des Etats-Unis dans les heures qui suivirent la mort de Roosevelt. Ce senateur du Missouri, ancien marchand de chapeau qui n'avait ete vice-president que quatre-vingt-deux jours, avait ete tenu presque entierement a l'ecart des grandes decisions de l'administration Roosevelt. Il ne savait pas que le Projet Manhattan existait avant de devenir president. Il n'avait jamais rencontre Staline ni Churchill, et n'avait eu que des contacts limites avec le commandement militaire. Il se retrouva confronte immediatement a un ensemble imposant de decisions cruciales, notamment celle d'utiliser ou non la bombe atomique.
Truman se revela etre un chef plus decisif et plus volontaire que beaucoup ne l'avaient prevu. Sa conviction que les Etats-Unis devaient defendre leurs interets avec fermete contribua a la deterioration des relations avec l'Union sovietique qui marqua les premieres annees de la Guerre Froide. Les differences entre son style et sa vision et ceux de Roosevelt, mais aussi entre lui et Churchill et Staline, accentuerent les tensions au sein d'une coalition deja fragilisee par les divergences sur l'avenir de l'Europe.
La Fondation des Nations Unies et les Proces de Nuremberg
L'une des grandes ambitions de Roosevelt avait ete de creer une organisation internationale qui succedat a la Societe des Nations defunte et eviteat la repetition de la catastrophe que venait d'etre la Seconde Guerre mondiale. Des delegues de cinquante nations se retrouverent a San Francisco du 25 avril au 26 juin 1945 pour rediger la Charte des Nations Unies. Cette charte etablissait l'Assemblee generale, le Conseil de securite, le Secretariat, la Cour internationale de justice, ainsi que le Conseil economique et social et le Conseil de tutelle.
Le Conseil de securite reçut la responsabilite principale du maintien de la paix et de la securite internationales. Les cinq grandes puissances belligerantes - les Etats-Unis, l'Union sovietique, la Grande-Bretagne, la France et la Chine - obtinrent des sieges permanents avec droit de veto, une disposition qui reflétait les realites du pouvoir en 1945 mais qui deviendrait une source de frictions pendant toute la Guerre Froide. La Charte fut signee le 26 juin 1945 et l'organisation prit forme le 24 octobre 1945, date celebree depuis comme la Journee des Nations Unies. Contrairement a la Societe des Nations qui n'avait jamais accueilli les Etats-Unis parmi ses membres, et qui n'avait tenu l'Union sovietique qu'a la peripherie, les deux superpuissances emergentes etaient toutes deux membres fondateurs des Nations Unies.
Les proces de Nuremberg, qui se deroulierent entre novembre 1945 et octobre 1946, constituaient une autre innovation majeure dans l'ordre juridique international. Le Tribunal militaire international jugea vingt-quatre grands criminels de guerre nazis, dont Goering, Hess et Ribbentrop, sous des chefs d'accusation incluant des crimes contre la paix, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanite. Douze furent condamnes a mort et executes par pendaison. Goering evita le gibet en avalant une capsule de cyanure la nuit precedant son execution. Trois furent acquittes, le reste reçut des peines d'emprisonnement.
La tenue meme de ces proces etait controversee. Certains juristes argueraient que les inculpes etaient juges selon des lois creees apres les faits, ce qui violait le principe juridique fondamental de non-retroactivite. D'autres soulignaient que les vainqueurs ne pouvaient pas etre des juges impartiaux des vaincus, et que les Allies eux-memes n'etaient pas exempts de crimes de guerre. Ces critiques avaient un fondement reel, mais la plupart des observateurs conclurent que l'alternative, a savoir des executions sommaires sans processus juridique, aurait ete encore moins satisfaisante sur le plan moral. Les proces de Nuremberg etablirent le precedent que les dirigeants politiques et militaires repondent de leurs actes devant la communaute internationale, un principe qui fut ensuite etendu aux tribunaux penaux internationaux pour l'ancienne Yougoslavie, le Rwanda, et finalement a la Cour penale internationale permanente creee en 2002.
Les proces de Nuremberg etablirent des principes qui allaient profondement marquer le droit international: les individus, et pas seulement les Etats, pouvaient etre tenus personnellement responsables sous le droit international; les crimes contre l'humanite constituaient une infraction au droit international indépendamment du droit interne des pays; l'obeissance aux ordres ne constituait pas une defense complete contre les crimes de guerre. Ces principes furent incorpores dans la Convention pour la prevention et la repression du crime de genocide, dans la Declaration universelle des droits de l'homme, et contribuerent finalement a la creation du Statut de Rome de la Cour penale internationale.
Les Couts Humains et les Consequences de la Guerre
Le bilan humain de la Seconde Guerre mondiale depasse l'entendement. Le nombre total de morts, militaires et civils, est estime entre soixante-dix et quatre-vingt-cinq millions de personnes. L'Union sovietique connut de loin les pertes les plus elevees parmi les nations combattantes: environ vingt-sept millions de citoyens sovietiques perirent dans la guerre, par les combats, la famine, les maladies, et les atrocites nazies sur le territoire sovietique. La Chine perdit entre quinze et vingt millions de personnes. L'Allemagne environ huit a neuf millions, le Japon environ trois millions. La Pologne perdit environ six millions d'habitants, soit grosso modo un cinquieme de sa population d'avant-guerre, dont environ trois millions de Juifs polonais victimes de l'Holocauste. L'Holocauste dans son ensemble fit environ six millions de victimes juives, soit environ les deux tiers de la population juive europeenne, ainsi que des millions de Roms, de personnes handicapees, de prisonniers de guerre sovietiques et d'autres.
Pour les Etats-Unis, les consequences furent presque diamètralement opposees a celles subies par les autres grands belligerants. Le territoire americain continental n'avait pas ete attaque, les villes n'avaient pas ete bombardees, les infrastructures civiles etaient entierement intactes. La capacite industrielle americaine avait ete vastement elargie par l'effort de guerre. Les Etats-Unis detenaient environ cinquante-cinq pour cent des reserves mondiales d'or. Le dollar allait devenir la monnaie de reserve internationale en vertu des accords de Bretton Woods de 1944. Les Etats-Unis etaient la seule puissance majeure a posseder des armes nucleaires.
Cette position de domination absolue sur la scene mondiale creait ses propres responsabilites et ses propres dilemmes. Comment les Etats-Unis allaient-ils utiliser cette puissance extraordinaire? Allaient-ils, comme ils l'avaient fait apres la Premiere Guerre mondiale, se replier sur eux-memes et revenir a une politique d'isolationnisme? Ou allaient-ils s'engager durablement dans les affaires mondiales, accepter les responsabilites d'une puissance globale, et tenter de fonder un ordre international stable? La reponse a ces questions allait definir la politique etrangere americaine pour les decennies suivantes.
Le contraste avec la situation d'avant-guerre etait saisissant. En 1939, les Etats-Unis importaient du petrole, de l'acier et d'autres matieres premieres, et leur economie restait largement vulnerables aux perturbations exterieures. En 1945, ils etaient devenus le plus grand exportateur mondial de produits manufactures et de matieres premieres transformees. Les grandes entreprises americaines avaient enormement profite des contrats gouvernementaux et avaient considérablement elargi leurs capacites de production. La productivite par travailleur avait augmente spectaculairement grace aux investissements dans les machines-outils et les procedes de production. L'Amerique qui emergea de la guerre etait non seulement la puissance militaire dominante du monde, mais aussi sa locomotive economique, et ce pour les decennies a venir.
La Loi du G.i. et Ses Inegalites Raciales
La loi sur le readjustement des militaires de 1944, universellement connue sous le nom de loi du GI ou GI Bill, est l'une des legislations les plus transformatrices de l'histoire americaine. Signee par Roosevelt le 22 juin 1944, deux semaines apres le debarquement en Normandie, elle offrait a tous les anciens combattants une serie d'avantages sans precedent: des prestations d'education et de formation permettant de financer jusqu'a quatre annees d'etudes universitaires ou de formation professionnelle avec prise en charge des frais d'inscription et de subsistance; des prets immobiliers a faibles taux d'interet ne necessitant peu ou pas d'apport personnel; cinquante-deux semaines d'indemnisation chomage; des prets commerciaux pour creer des entreprises; des soins medicaux dans les hopitaux pour veterans.
Les resultats de ces dispositions furent spectaculaires. Pres de huit millions d'anciens combattants utiliserent les prestations d'education pour poursuivre des etudes universitaires ou une formation professionnelle. L'inscription universitaire americaine doubla pratiquement du jour au lendemain, creant une main-d'oeuvre largement educuee qui alimenta l'expansion economique de l'apres-guerre. Le programme de prets immobiliers permit a des millions d'anciens combattants d'acheter des maisons dans les banlieues nouvellement creees, definissant le paysage culturel americain de l'apres-guerre.
Cependant, la loi du GI avait une dimension raciale significative qui limita considerablement ses benefices pour les veterans noirs. Dans le Sud, ou vivait la grande majorite des veterans noirs, les colleges segregues etaient deja surchargés. De nombreux veterans noirs qui cherchaient a utiliser leurs prestations d'education ne trouvaient aucun etablissement pret a les admettre. Les programmes de prets immobiliers etaient administres de maniere a diriger les veterans noirs vers les zones urbaines, tandis que les veterans blancs achetaient des maisons dans des banlieues en pleine expansion dotees de clauses restrictives et de pratiques discriminatoires qui interdisaient aux acheteurs noirs de s'y etablir. La loi du GI, malgre ses intentions egalisatrices, renforça et dans certains cas approfondit les inegalites raciales plutot que de les attenuer, contribuant a la perpetuation de la segregation residentielle qui allait devenir l'un des principaux terrains de lutte du mouvement des droits civiques.
La dimension raciale de la loi du GI illustrait un paradoxe plus large de la societe americaine de l'apres-guerre. D'un cote, la guerre avait cree des conditions favorables au changement: les contributions de guerre des Noirs americains etaient indeniables, le discours officiel sur la liberte et la democratie rendait la segregation de plus en plus difficile a justifier, et la montee en puissance internationale des Etats-Unis les exposait a des critiques mondiales sur la contradiction entre leurs valeurs proclamees et leur pratique raciale. De l'autre, les structures institutionnelles de la discrimination raciale - la segregation legale dans le Sud, la discrimination informelle dans le Nord, la violence du Ku Klux Klan et des groupes similaires, la complicite des autorites locales - etaient profondement enracinées et resistaient au changement. Le president Truman, en 1948, desegregua les forces armees par ordonnance executive, un premier pas important mais qui ne se traduirait pas immediatement en egalite reelle. La voie entre les experiences de guerre et le mouvement des droits civiques des annees 1950-1960 etait longue et difficile, mais les graines avaient ete semees.
Les veterans noirs qui rentrerent de la guerre avec l'experience du combat et la conviction d'avoir merite egalite de traitement jouerent un role majeur dans les premières etapes du mouvement des droits civiques. Des hommes comme Medgar Evers, veteran de l'armee americaine en Europe, qui devint responsable de la branche du Mississippi de la NAACP et fut assassine en 1963, incarnaient cette generation qui refusait de revenir a l'ancienne subordination. Leur experience de la guerre - ou ils avaient combattu et parfois mourir pour un pays qui les traitait en inferieurs - avait forge une resolution que rien ne pourrait ebranler.
L'heritage de la Guerre Pour la Societe Americaine
L'heritage de la Seconde Guerre mondiale pour la societe americaine fut profond et multidimensionnel, se manifestant a travers l'ensemble du spectre de la vie politique, economique et culturelle. Sur le plan economique, la guerre avait demontre les capacites de production extraordinaires de l'economie americaine et avait cree les bases de la prosperite qui allait caracteriser les annees 1950 et 1960. La combinaison de travailleurs plus instruits grace a la loi du GI, d'une demande accumule pour les biens de consommation pendant les annees de guerre, et d'investissements publics massifs dans les infrastructures conduisit a une periode de croissance economique soutenue sans precedent.
La guerre accelera egalement la migration des Americains noirs des regions rurales du Sud vers les villes industrielles du Nord et de l'Ouest, un mouvement qui creait des conditions nouvelles pour le mouvement des droits civiques. L'ecart entre les contributions de guerre des Noirs et leur traitement continu comme citoyens de seconde classe etait insoutenable et representait un imperatif moral puissant pour le changement. Le service de guerre du 442e Regiment de combat, une unite composee essentiellement de soldats d'origine japonaise-americaine qui devint l'unite la plus decoreee de sa taille et duree de service dans l'histoire de l'armee americaine, contribua a la reconnaissance eventuelle de l'injustice de l'internement.
Le service de guerre des femmes avait elargi leurs roles economiques et demontré leur competence dans des domaines ou la sagesse conventionnelle leur deniait toute aptitude, creant des precedents qui alimenterent le mouvement feministe des decennies suivantes. La bombe atomique avait introduit le monde a une nouvelle forme de guerre menacant la civilization humaine, inaugurant l'ere nucleaire et les dilemmes existentiels qui allaient definir la Guerre Froide. Les veterans qui rentrerent chez eux formerent le leadership politique americain pendant les trois decennies suivantes: John Kennedy, Lyndon Johnson, Richard Nixon, Gerald Ford, et de nombreux autres etaient des veterans de la Seconde Guerre mondiale dont l'experience avait façonne leur comprehension du pouvoir et des responsabilites americains.
Sur le plan international, l'ordre de l'apres-guerre que les Etats-Unis avaient contribue a creer refletait les priorites americaines: libre-echange, institutions internationales multilatérales, demilitarisation et democratisation de l'Allemagne et du Japon. Les accords de Bretton Woods de juillet 1944 avaient cree le Fonds monetaire international et la Banque mondiale, et etabli le dollar comme monnaie de reserve internationale. Le Plan Marshall, annonce en juin 1947, fournissait environ treize milliards de dollars d'aide americaine pour reconstruire les economies d'Europe occidentale devastees par la guerre. L'Organisation du traite de l'Atlantique Nord, l'OTAN, fut formee en 1949. La guerre de Coree de 1950 fut combattue en partie sous le systeme de securite collective des Nations Unies.
Conclusion: L'importance Durable de la Guerre
Les Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale representent l'un des grands chapitres de l'histoire americaine, une histoire de sacrifice, d'accomplissement, de contradiction et de transformation. C'etait une guerre qui demontrait a la fois le meilleur et le pire de la societe americaine: le heroisme des hommes et des femmes ordinaires servant leur pays, la productivite extraordinaire du systeme industriel americain, l'idealisme d'une guerre menee pour la democratie et contre le fascisme, et simultanement le racisme de l'internement des Americains d'origine japonaise, la segregation des Americains noirs dans une armee censei se battre pour la liberte, et l'ambiguite morale des bombardements atomiques des villes japonaises.
La guerre a refaçonne les Etats-Unis et a refaçonne le monde. La comprendre pleinement exige de se confronter a ses contradictions autant que de celebrer ses realisations, de reconnaitre les couts humains autant que les victoires militaires, et de considerer les questions morales qu'elle a posees autant que les reponses qu'elle a fournies. Les decisions politiques et strategiques prises pendant la Seconde Guerre mondiale ont resonne a travers le reste du vingtieme siecle et jusqu'au vingt et unieme.
Les Nations Unies, creees en 1945, sont devenues la principale institution de gouvernance internationale, etablissant des normes en matiere de droits de l'homme, de droit international et de securite collective qui continuent de façonner les affaires mondiales, meme lorsque ces normes sont violees. La competition de la Guerre Froide entre les Etats-Unis et l'Union sovietique, qui domina les relations internationales d'environ 1947 a 1991, etait une consequence directe de l'alliance de guerre et des desaccords de l'apres-guerre sur la forme du monde nouveau. Les plans d'invasion de l'Europe qui avaient ete soigneusement prepares a Washington et a Moscow pendant la Guerre Froide, les arsenaux nucleaires capables de detruire plusieurs fois l'humanite, les alliances militaires qui structurerent la politique mondiale pendant des decennies: tout cela decoulait directement des choix faits pendant et immediatement apres la Seconde Guerre mondiale.
Les Etats-Unis qui existent aujourd'hui ont ete forges, dans une mesure tres significative, par l'experience de la Seconde Guerre mondiale. Le monde que les Americains habitent, avec ses institutions internationales, ses dangers nucleaires, ses heritages de la Guerre Froide, et ses modeles d'engagement mondial americain, est un produit des choix faits par la generation qui combattit cette guerre. Cette generation, que Tom Brokaw appela "la plus grande generation", porta un fardeau que ses successeurs peuvent difficilement imaginer, et les consequences de ses sacrifices, de ses heroissmes et de ses erreurs sont toujours avec nous. Pour les etudiants d'histoire americaine, la Seconde Guerre mondiale n'est pas simplement un evenement du passe lointain: c'est une cle essentielle pour comprendre l'Amerique et le monde d'aujourd'hui, et pour apprehender les responsabilites et les dilemmes que l'Amerique continuera d'affronter dans le siecle qui vient.
L'etude de cette periode nous rappelle egalement que les grandes decisions historiques sont prises non pas par des forces impersonnelles, mais par des hommes et des femmes specifiques, dans des circonstances specifiques, avec des informations incompletes et des contraintes politiques reelles. Roosevelt devant choisir comment aider la Grande-Bretagne sans provoquer une reaction isolationniste qui aurait pu le couter la presidence. Truman devant decider en quelques semaines d'utiliser une arme d'une puissance sans precedent que la plupart des Americains ne soupçonnaient meme pas l'existence. Eisenhower planifiant une operation amphibie qui devait reussir coute que coute, sachant que l'echec pourrait prolonger la guerre de plusieurs annees. Ces hommes et ces femmes, avec toutes leurs forces et leurs faiblesses, ont façonne le monde que nous avons herite. C'est leur histoire et c'est aussi la notre.
La memoire de la Seconde Guerre mondiale en Amerique a elle-meme evolue de maniere significative au fil des decennies. Dans l'immediat de l'apres-guerre, la memoire dominante etait celle d'un triomphe collectif, d'une cause juste remportee grace au sacrifice de toute une nation. Les films, les romans, les discours publics celebraient le courage des soldats americains et la productivite herculéenne du front interieur. La nuance et la critique etaient mises de cote au profit d'un recit patriotique unificateur. Dans les annees 1960 et 1970, sous l'influence de la guerre du Vietnam et du mouvement des droits civiques, une generation de jeunes Americains commença a poser des questions plus difficiles sur le passe de leur pays. Les historiens revisionnistes souleverent les questions de l'internement, de la segregation militaire, et de la decision d'utiliser la bombe atomique. Ces remises en question provoquaient parfois des controverses vives, comme lors de la polémique sur l'exposition de l'Enola Gay au Musee national de l'air et de l'espace en 1994-1995, ou les plans initiaux incluant des discussions plus nuancees sur les bombardements atomiques furent modifies sous la pression des veterans et des groupes politiques conservateurs.
Le debat sur l'Holocauste et la responsabilite americaine est un autre aspect de cette memoire evolutive. Dans l'immediat d'apres-guerre, l'accent etait mis sur la liberation des camps et la punition des responsables nazis. Mais avec le temps, des questions plus difficiles emergerent: les Etats-Unis auraient-ils pu faire davantage pour sauver des refugies juifs avant et pendant la guerre? Pourquoi les voies ferrees menant aux camps d'extermination n'ont-elles pas ete bombardees? La politique d'immigration restrictive des annees 1930-1940, qui rendit tres difficile pour les refugies juifs d'entrer aux Etats-Unis, etait-elle motivee en partie par l'antisemitisme? Ces questions continuent d'alimenter la recherche historique et le debat public, temoignant que la Seconde Guerre mondiale reste une reference vivante et contestee dans la culture americaine.
La transformation geopolitique engendree par la guerre fut aussi profonde que sa transformation economique et sociale. Avant 1941, les Etats-Unis maintenaient des forces armees relativement modestes en temps de paix et s'appuyaient sur leur isolement oceanique pour leur securite. La guerre changea tout cela de maniere permanente. A partir de 1945, les Etats-Unis maintinrent une presence militaire mondiale massive et permanente, avec des bases dans des dizaines de pays, une flotte oceanique dominant tous les oceans, et une force aerienne strategique capable d'atteindre n'importe quel point du globe. Le complexe militaro-industriel, pour reprendre l'expression qu'Eisenhower lui-meme utilisa dans son discours d'adieu de 1961, devint une caracteristique permanente de l'economie americaine, creant des interets puissants dans le maintien d'un vaste appareil militaire. C'etait une transformation que l'Amerique d'avant Pearl Harbor aurait eu du mal a imaginer.
La democratisation du Japon et de l'Allemagne apres la guerre fut l'une des entreprises les plus ambitieuses et les plus reussies de l'histoire de la politique americaine. Dans les deux cas, les Etats-Unis superviserent une reconstruction qui transformait des societes militaristes en democraties stables et prosperes. Le Japon, sous l'occupation americaine dirigee par MacArthur, reçut une nouvelle constitution garantissant les libertes civiles et interdisant formellement au pays de maintenir des forces armees offensives. L'Allemagne de l'Ouest fut rebatie comme democratie parlementaire et integree dans le systeme atlantique de defense collective. Ces transformations, souvent presentees comme des modeles d'occupation reussie, contrastaient fortement avec les resultats beaucoup plus ambivalents des interventions americaines ulterieures en Irak et en Afghanistan, soulignant la specificite des conditions historiques qui avaient permis ces succes.
La revolution technologique engendree ou acceleree par la guerre merite elle aussi une attention particuliere. Les recherches menees pendant la guerre ne se limitaient pas au projet atomique. Le radar, developpe principalement en Grande-Bretagne mais perfectionne avec l'aide americaine, transforma la guerre aerienne et navale. Les ordinateurs numeriques, dont les premiers prototypes furent construits en partie pour des applications militaires comme le decryptage et le calcul des trajectoires balistiques, allaient dans les decennies suivantes transformer l'ensemble de l'economie mondiale. La penicilline, dont la production a grande echelle fut rendue possible grace aux investissements massifs de la guerre, sauva des millions de vies militaires et civiles et inaugura l'age des antibiotiques. Les avions a reaction, dont les premiers exemplaires allemands et britanniques virent le jour dans les dernieres annees de la guerre, allaient dans les annees 1950 et 1960 transformer les transports mondiaux et rendre le globe plus petit.
Il faut egalement souligner le role des anciens alliees de guerre dans la refonte de l'ordre international d'apres-guerre. La Grande-Bretagne, affaiblie par six annees de guerre et endettee envers les Etats-Unis, ne pouvait plus maintenir son empire mondial. L'Inde obtint son independance en 1947. D'autres colonies britanniques suivirent dans les annees et decennies suivantes. La decolonisation, processus qui allait caracteriser les annees 1950-1970 dans le monde entier, fut en partie acceleree par la Seconde Guerre mondiale, qui avait discredite les justifications morales du colonialisme et affaibli les puissances coloniales europeennes. Les Etats-Unis se retrouverent a naviguer dans un monde de nouvelles nations independantes, souvent avec des politiques contradictoires entre leur idealisme anti-colonial proclame et leurs interets strategiques dans le contexte de la Guerre Froide.
Pour les historiens, la Seconde Guerre mondiale reste un terrain d'etude inepuisable parce qu'elle souleve des questions fondamentales sur la nature humaine, sur les institutions politiques, sur les choix moraux dans des circonstances extremes. Comment des societes ordinaires peuvent-elles produire des atrocites comme l'Holocauste? Comment des individus ordinaires peuvent-ils accomplir des actes de heroisme extraordinaire? Comment les democraties peuvent-elles mobiliser leurs ressources collectives sans sacrifier les libertes individuelles qu'elles pretendent defendre? Comment equilibrer les imperatives militaires avec les contraintes morales? Ces questions, posees de maniere si aigue par la Seconde Guerre mondiale, ne sont pas des reliques du passe: elles restent au coeur des debats politiques et moraux du monde contemporain. C'est pourquoi l'etude de cette periode demeure essentielle pour quiconque cherche a comprendre la condition humaine et les responsabilites qui accompagnent le pouvoir.
Sources
www.countryreports.org www.archives.gov/research/military/ww2 www.nationalww2museum.org www.history.navy.mil www.history.army.mil www.loc.gov/collections/world-war-ii www.ourdocuments.gov www.trumanlibrary.gov www.fdrlibrary.org www.eisenhowerlibrary.gov www.atomicheritage.org www.ushmm.org www.un.org/en/about-us/history-of-the-un
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