
Jean-Jacques Rousseau et le Contrat social
Introduction : le Génie le Plus Contradictoire des Lumières
Jean-Jacques Rousseau se dresse comme l'un des penseurs les plus influents, les plus lus et les plus paradoxaux de toute l'histoire de la civilisation occidentale. Né en 1712 dans la république de Genève et mort en 1778 quelques semaines seulement après Voltaire, son grand rival, Rousseau transforma la philosophie politique, la théorie de l'éducation, la littérature, l'autobiographie et la compréhension de la nature humaine d'une manière qui retentit à travers la Révolution française, le mouvement romantique et jusqu'au monde moderne. C'était un homme qui défendait la bonté naturelle des êtres humains tout en luttant avec ses propres défaillances morales ; qui écrivit la théorie de la liberté la plus célébrée en langue française tout en vivant comme un vagabond, un dépendant, et finalement un reclus paranoïaque ; qui insistait sur le fait que les enfants devaient être élevés dans la liberté et conformément à leur développement naturel, tout en confiant ses propres cinq enfants à l'hospice des enfants trouvés. Aucun philosophe dans la tradition occidentale n'a été plus admiré et plus condamné, plus libérateur et plus dangereux dans ses implications, plus prophétique et plus auto-contradictoire que Jean-Jacques Rousseau.
Son importance pour l'histoire de l'Europe ne saurait être surestimée. Les idées de Rousseau se situent à l'intersection de la critique des Lumières de la société existante, de la théorie du gouvernement démocratique moderne, des origines du romantisme et du contexte intellectuel de la Révolution française. Le Contrat social fournit le vocabulaire que Robespierre et les Jacobins utiliseraient pour justifier la Terreur ; le Discours sur l'origine de l'inégalité fournit la critique la plus puissante du XVIIIe siècle de la propriété privée et de la hiérarchie sociale ; l'Émile remodela la façon dont la civilisation européenne pensait l'enfance ; et les Confessions établirent le modèle de l'autobiographie moderne et de la culture de la divulgation intime de soi. Pour comprendre la Révolution française, le romantisme, la théorie démocratique moderne et les origines de l'éducation progressive, il faut comprendre Rousseau.
Vie Précoce : Genève, L'orphelinat et la République
Jean-Jacques Rousseau est né le 28 juin 1712 à Genève, et la ville de sa naissance importe énormément pour comprendre sa pensée. Genève au début du XVIIIe siècle n'était pas simplement une ville — c'était une petite république, gouvernée par des citoyens qui participaient directement à leur propre gouvernance, dont la structure sociale était plus égalitaire que les monarchies et les aristocraties qui dominaient le reste de l'Europe. Rousseau est né citoyen de Genève, non sujet d'un roi, et cette distinction est l'une qu'il invoquerait tout au long de sa vie et de son œuvre. Le républicanisme de Genève — sa tradition de participation civique, sa religiosité calviniste, sa fierté dans l'autogouverne — forma la couche la plus ancienne et la plus profonde de son imagination politique. Lorsqu'il écrivait sur la souveraineté populaire et la démocratie directe dans le Contrat social, il écrivait en partie sur une version idéalisée de Genève, la petite république où tous les citoyens pouvaient se rassembler et légiférer ensemble.
Sa mère, Suzanne Bernard, mourut de fièvre quelques jours après sa naissance, une perte que Rousseau porterait et interpréterait dans les Confessions avec son auto-dramatisme caractéristique. Son père, Isaac Rousseau, était un horloger qui lisait avec voracité et qui donna à son fils une passion pour les livres et les idées qui définirait toute sa vie. Isaac lisait des romans avec son fils pendant la nuit, notamment les romans héroïques qui donneraient au jeune Jean-Jacques un sens exagéré de sa propre destinée. Quand Jean-Jacques eut dix ans, cependant, son père fuit Genève après une querelle qui aboutit à un jugement juridique contre lui, abandonnant son fils aux soins de proches. Le garçon fut d'abord placé chez un pasteur protestant à Bossey, aux environs de Genève, où lui et son cousin reçurent une éducation douce que Rousseau se rappellerait plus tard avec nostalgie comme un Eden d'innocence avant la chute. Il fut ensuite apprenti chez un graveur à Genève, un placement qu'il trouva humiliant et brutal, l'introduisant à la dégradation qui accompagne la servitude — une expérience qui aiguiserait son rejet philosophique de toute forme de hiérarchie sociale qui dégradait la dignité humaine.
En 1728, à l'âge de seize ans, Rousseau rentra un soir pour trouver les portes de la ville de Genève fermées contre lui. Sur une impulsion — le genre de décision impulsive, guidée par les émotions qui caractériserait toute sa vie — il n'essaya pas à nouveau le lendemain mais s'éloigna plutôt de Genève et entra dans une vie d'errance. Il traversa le royaume de Sardaigne et fut dirigé vers Annecy, vers la maison de Françoise-Louise de Warens, une noble vaudoise qui s'était convertie au catholicisme et qui agissait comme une sorte de refuge et de patronne pour les jeunes convertis protestants sous les auspices de l'establishment missionnaire catholique.
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