
Damas: la Ville Eternelle
Introduction
Certaines villes gagnent leur place dans l'histoire par un seul moment definitoire, une bataille, une fondation, une catastrophe. Damas gagne sa place dans l'histoire par la seule implacabilite de sa survie. Cette ville antique, la capitale de la Syrie moderne et l'un des etablissements les plus continuellement habites de la Terre, a ete conquise, mise a sac, reconstruite et renee plus de fois que toute autre grande ville du monde antique, et pourtant elle n'a jamais cesse d'exister, n'est jamais tombee en ruine permanente, n'a jamais ete abandonnee si longtemps que son identite en soit perdue. Les archeologues ont trouve des preuves d'occupation humaine a Tell Ramad, en peripherie de Damas, datant d'environ 8.000 a 10.000 avant notre ere, faisant du site l'un des premiers exemples connus d'etablissement neolithique dans tout le Proche-Orient antique. En tant que grand centre urbain, Damas est habitee en continu et densement depuis au moins 3.000 avant notre ere, une periode de continuite urbaine qui rivalise et, selon la plupart des criteres, surpasse celle de toute autre capitale dans le monde.
Damas est connue en arabe sous le nom de Dimashq, un nom d'origine semitique ancienne dont l'etymologie precise est debattue, mais qui est apparu sous diverses formes dans les archives historiques depuis plus de trois mille ans. La ville est egalement connue sous le nom d'Ash-Sham, une designation qui porte le sens plus large de Le Nord ou Le Levant, refletant le role de Damas non pas seulement en tant que ville mais comme le coeur symbolique de toute la region levantine englobant la Syrie, le Liban, la Jordanie et la Palestine.
La ville se trouve au pied du mont Qasioun, une dramatique montagne calcaire qui s'eleve a environ 1.151 metres au-dessus du niveau de la mer et surplombe la ville du nord-ouest. En dessous du mont Qasioun, Damas s'etend sur la Ghouta, une grande oasis formee par la riviere Barada, qui descend des montagnes de l'Anti-Liban et se deploie en eventail sur le sol desertique pour creer une ceinture verdoyante d'agriculture et d'habitation au milieu de la steppe syrienne. Les geographes arabes medievaux decrivaient la Ghouta en termes d'admiration ravie, et la tradition islamique soutient que le Prophete Muhammad, voyant Damas pour la premiere fois depuis les hauteurs au-dessus de la Ghouta, refusa d'entrer dans la ville parce qu'il ne souhaitait pas entrer deux fois au paradis.
La position de Damas au carrefour des anciennes routes commerciales a ete le moteur de son importance historique. La ville est situee a l'intersection des routes reliant la Mesopotamie a l'est avec l'Egypte et la Mediterranee a l'ouest et au sud-ouest, et des routes reliant le littoral fertile du Levant a la peninsule arabique au sud. Cette realite geographique a fait de Damas un entrepot naturel, un lieu ou les marchandises, les idees, les langues, les religions et les armees convergaient de toutes directions.
Comprendre Damas, c'est comprendre la stratification des civilisations qui caracterise le Levant en general, la maniere dont les empires et les cultures successifs se sont construits les uns sur les autres, litteralement et figurativement, de sorte que les pierres d'un temple romain deviennent les fondations d'une cathedrale byzantine qui devient la structure dans laquelle une mosquee islamique est construite. La Grande Mosquee de Damas, la Mosquee des Omeyyades, est peut-etre l'exemple supreme de cette stratification dans le monde entier: construite sur le site d'un temple romain converti en cathedrale chretienne, elle incorpore des elements de toutes les trois structures predecesseurs dans ses murs et se dresse comme l'incarnation physique de toute l'histoire religieuse et politique de Damas.
Geographie et L'oasis de Damas
Damas est situee dans ce que les geographes classifient comme un environnement de steppe semi-aride, positionnee a la frontiere entre la zone climatique mediterraneenne a l'ouest et le Desert syrien qui s'etend vers l'est en direction de la Mesopotamie. La ville elle-meme se trouve a une altitude d'environ 690 metres au-dessus du niveau de la mer sur le cote oriental de la chaine de l'Anti-Liban. La riviere Barada, connue dans l'Antiquite sous le nom de Chrysorrhoas, signifiant La Riviere d'Or en grec, est un cours d'eau relativement modeste par rapport aux grands fleuves civilisateurs du monde antique. Mais dans le contexte de la steppe syrienne, l'eau du Barada, coulant toute l'annee depuis ses sources dans les hautes terres de l'Anti-Liban, representait la difference entre l'habitation et le desert, entre la civilisation et le vide.
Le systeme hydrographique de la Barada se divise historiquement en plusieurs bras en penetrant dans la Ghouta, chaque bras irriguant une zone d'arbres fruitiers, de vignes et de champs de cereales dont les habitants de Damas dependaient pour leur subsistance. La Ghouta au sens plein du terme est un bassin agricole d'environ 370 kilometres carres qui entoure la ville de tous cotes sauf a l'est, ou la steppe syrienne commence. Au cours des siecles precedant la periode industrielle moderne, la Ghouta alimentait en vivres la ville et fournissait le bois et les materiaux de construction necessaires a la croissance urbaine.
Le mont Qasioun, la montagne qui veille sur Damas depuis le nord-ouest, a accumule une couche dense d'associations religieuses et historiques au fil des millenaires. La montagne contient de nombreux sanctuaires, tombes et sites sacres veneres par les communautes musulmane, chretienne et juive de la ville. Selon une tradition partagee par plusieurs communautes religieuses, la grotte sur le versant sud-ouest du Qasioun, connue sous le nom de Grotte du Sang ou Grotte de Cain, est le site ou Cain a tue Abel. D'autres traditions associent le Qasioun a Abraham, a Jesus et a de nombreux prophetes de la tradition islamique. Ce caractere sacre partage, la montagne vetue de tradition pour les trois grandes religions abrahamiques, est en soi une metaphore de Damas elle-meme, ville ou la stratification des cultures et des fois est non seulement historique mais toujours vivante.
La Cite Antique: du Peuplement Neolithique a la Capitale Arameenne
Les preuves de l'occupation humaine a Damas remontent a avant les premieres archives historiques. Les fouilles a Tell Ramad, situe a environ cinq kilometres au sud-ouest du centre-ville, ont mis au jour des preuves d'implantation neolithique datant d'environ 8.000 avant notre ere. Ces premiers habitants de la region de Damas etaient des cultivateurs neolithiques qui pratiquaient l'agriculture sedentaire, elevaient des animaux domestiques, fabriquaient des poteries et construisaient des habitations permanentes. Ce passage au mode de vie sedentaire base sur l'agriculture irriguee, rendu possible par les eaux de la Barada, represente l'un des moments fondateurs de la civilisation humaine.
Le nom de Damas apparait dans des documents egyptiens datant de l'epoque du pharaon Thoutmosis III, vers 1450 avant notre ere, dans une liste de villes du Levant qui se soumirent au pouvoir egyptien apres les campagnes de Thoutmosis dans la region. La ville apparait egalement dans des textes akkadiens et dans les Archives de Mari, une collection de tablettes cuneiformes datant du dix-huitieme siecle avant notre ere. Ces premieres mentions confirment que Damas etait un centre urbain etabli et significatif bien avant que les Arameens n'en fassent leur capitale.
La periode la plus consequente de l'histoire pre-islamique de Damas fut l'ere de la domination arameenne, qui commenca vers 1200 avant notre ere lorsque des groupes tribaux arameens de la steppe syrienne etablirent leur controle sur la ville et en firent la capitale d'un royaume connu sous le nom d'Aram-Damas. Le royaume arameeen de Damas fut l'une des entites politiques les plus puissantes du Proche-Orient antique dans la periode comprise entre environ 1200 et 732 avant notre ere. L'importance de cette periode arameenne dans l'histoire universelle depasse de loin la portee politique du petit royaume de Damas: la diffusion de la langue arameenne a travers le Proche-Orient antique fut d'une importance historique mondiale. L'arameen devint la lingua franca de tout le Proche-Orient, l'equivalent proche-oriental du latin dans le monde romain ou de l'anglais dans le monde contemporain, et fut probablement la principale langue parlee par le Jesus historique de Nazareth.
Le royaume arameeen de Damas fut detruit en 732 avant notre ere lorsque le roi assyrien Tiglath-Pileser III conquit la ville, executa le roi arameeen Rezin et deporta une partie importante de la population dans d'autres regions de l'Empire assyrien. La ville passa ensuite par des phases successives de domination assyrienne, babylonienne et perse achemenide au cours des siecles suivants, servant dans chaque cas de centre administratif regional important mais n'atteignant plus le statut de capitale independante qu'elle avait connu sous les rois arameens.
Les Periodes Hellenistique et Romaine
L'arrivee d'Alexandre le Grand en 332 avant notre ere marqua une transition dramatique dans l'histoire de Damas. Alexandre s'empara de la ville peu apres sa conquete de l'Egypte, et la prise de controle macedonienne de l'Empire perse achemenide amena Damas dans le monde hellenistique. Apres la mort d'Alexandre en 323 avant notre ere, Damas passa sous le controle de la dynastie seleucide qui gouvernait la Syrie et une grande partie du Proche-Orient depuis leur capitale d'Antioche sur l'Oronte.
Rome entra en Syrie en 64 avant notre ere lorsque le general Pompee incorpora le royaume seleucide affaibli dans la Republique romaine comme la province de Syrie. Sous la domination romaine, Damas connut une periode de prosperite et de developpement urbain considerable. La ville fut reorganisee selon le plan urbain romain standard avec ses deux arteres principales perpendiculaires, le Decumanus Max correspondant a peu pres a l'actuelle Rue Droite et le Cardo Max la croisant. Le temple de Jupiter, construit sur le site d'un sanctuaire semitique encore plus ancien consacre a Hadad, le dieu de l'orage, occupait le centre de la cite romaine et fut l'un des plus grands temples de l'Empire romain dans la region orientale.
La connexion entre Damas et l'histoire primitive du christianisme est profonde et intime. C'est vers la communaute juive de Damas que Saul de Tarse, le futur Apotre Paul, se rendait lorsqu'il vecut l'experience qui transforma sa vie. Le recit des Actes 9 decrit Saul s'approchant de Damas sur la route depuis Jerusalem lorsqu'il fut soudainement terrasse par une lumiere aveuglante et entendit une voix dire: Saul, Saul, pourquoi me persecutes-tu? Cette experience sur la route de Damas constitue l'une des conversions les plus consequentes de l'histoire religieuse: elle transforma le principal persecuteur des premiers chretiens en l'apotre le plus influent de la nouvelle foi, et sa reorientation theologiquement elaboree du christianisme en une religion universelle accessible aux Gentils, et pas seulement aux Juifs, fut decisive pour la diffusion mondiale du christianisme.
La Voie Droite, Via Recta, la Rue Droite mentionnee dans le Nouveau Testament, parcourt toujours le coeur de la vieille ville sous la forme de la Rue Bab Sharqi. La communaute chretienne de Damas, etablie dans les premieres decennies de la foi, est devenue l'une des plus anciennes communautes chretiennes existant en continu dans le monde. Le quartier de Bab Touma, la Porte de Thomas, dans le coin nord-est de la vieille ville, est le coeur de la communaute chretienne de Damas depuis pres de deux mille ans. Des eglises comme Saint-Jean Damascene, dont le nom honore l'un des plus grands theologiens de l'Eglise primitive, le Damascene Jean de Damas du huitieme siecle, continuent de fonctionner dans la vieille ville.
La Conquete Arabe et L'age D'or Omeyyade
La transformation de Damas d'une capitale provinciale byzantine en capitale d'un empire mondial se produisit a une vitesse fulgurante au septieme siecle de notre ere. Damas tomba aux mains des forces arabes sous le commandement de Khalid ibn al-Walid en septembre 635 de notre ere, apres une serie de defaites byzantines en Syrie au cours desquelles les armees islamiques emergentes avaient demontre une capacite militaire et un elan que l'Empire byzantin, affaibli par des decennies de guerre contre la Perse sassanide, etait incapable d'arreter. La prise de Damas fut l'un des evenements les plus consequents de l'histoire medievale: elle ouvrit la voie a la conquete islamique de toute la Syrie, de l'Irak, de l'Egypte et, finalement, de l'Iran.
Le changement decisif vint en 661 de notre ere lorsque Muawiya ibn Abi Sufyan, le gouverneur de Syrie et membre du clan omeyyade des Quraych, assassina ou prevint les pretentions rivales au califat et devint le premier calife de la dynastie omeyyade et fit de Damas la capitale du califat omeyyade, le premier empire islamique dynastique. Ce choix de Damas comme capitale du monde islamique plutot que de Medine ou d'autres villes d'Arabie etait un choix deliberement pragmatique: Damas avait l'infrastructure administrative, les ressources agricoles et la position geographique necessaires pour gouverner un empire en expansion rapide.
Le califat omeyyade, avec Damas comme capitale, representa le plus grand empire arabe de l'histoire et l'une des plus grandes entites politiques que le monde ait vues jusqu'alors, s'etendant de l'Espagne et du Portugal a l'ouest jusqu'aux frontieres de l'Inde et de la Chine a l'est. La Mosquee des Omeyyades, egalement connue sous le nom de Grande Mosquee de Damas, fut construite entre 705 et 715 de notre ere par le calife al-Walid I sur le site de la cathedrale byzantine de Saint-Jean Baptiste, qui avait elle-meme ete construite sur le site du grand temple romain de Jupiter. La mosquee occupe un vaste quadrilatere mesurant environ 157 par 100 metres et se compose d'une grande cour ouverte entouree de trois cotes d'arcades couvertes et d'une salle de priere courant sur toute la longueur du cote sud, orientee vers La Mecque.
Les murs de la salle de priere etaient a l'origine couverts de plus d'un acre de decoration en mosaique representant un paysage fantaisiste largement interprete comme representant le paradis. Ces mosaiques, dont des fragments substantiels survivent encore dans la cour de la mosquee, constituent l'un des corpus les plus significatifs d'art islamique primitif existant dans le monde. La mosquee contient trois minarets, dont le plus significatif sur le plan theologique est le Minaret de Jesus, ou selon la tradition islamique, Isa, c'est-a-dire Jesus, descendra a la Fin des Temps pour combattre l'Antechrist. Au sein de la mosquee, un petit sanctuaire contient ce que les traditions chretienne et islamique identifient toutes deux comme la tete de Jean-Baptiste, faisant de la mosquee l'un des rares sites au monde venere a la fois par les musulmans et les chretiens.
Les Invasions Mongoles et le Sac Timuride
La periode d'or de Damas comme centre du monde islamique prit fin brusquement en 750 de notre ere avec la Revolution abbasside, dans laquelle la coalition tribale qui avait renverse la domination omeyyade porta au pouvoir la nouvelle dynastique abbasside. Les nouveaux califes abbassides etablirent leur capitale dans la ville nouvellement fondee de Bagdad sur le Tigre en 762 de notre ere, et Damas se retrouva relegue au rang de capitale provinciale secondaire, bien que toujours importante. Sous les Abbassides et leurs successeurs, Damas continua de prosperer comme centre commercial et culturel, mais elle ne retrouva jamais tout a fait le prestige qu'elle avait connu comme capitale du premier grand empire islamique.
L'invasion mongole au treizieme siecle apporta une devastation sans precedent au monde islamique. Les forces mongoles de Hulagu Khan mirent a sac Bagdad en fevrier 1258 de notre ere, massacrant une grande partie de sa population et detruisant la Maison de la Sagesse, l'une des plus grandes bibliotheques du monde medieval. Les Mongols se tournerent ensuite vers l'ouest et capturerent et occuperent brievement Damas en mars 1260 de notre ere. La victoire des forces mameloukes d'Egypte sur les Mongols a la Bataille d'Ain Jalut en septembre 1260 de notre ere, la premiere grande defaite militaire subie par les Mongols dans leur avance vers l'ouest, sauva Damas d'une occupation mongole prolongee et de la devastation qui l'aurait accompagnee.
Un coup beaucoup plus devastateur vint des mains de Timur, le conquerant turco-mongol connu dans l'historiographie occidentale sous le nom de Tamerlan, qui mit a sac Damas en 1400 de notre ere apres un siege prolonge et la reddition negociee de la ville que Timur n'honora pas. Comme c'etait la pratique etablie de Timur dans les villes qu'il conquerait, il fit rassembler tous les artisans qualifies de la ville, les forgerons, les tisserands, les verriers, les sculpteurs sur bois et les maitres du stuc, et les deporta a Samarcande, sa capitale en Asie centrale, pour embellir sa capitale aux depens de la ville conquise. Cette deportation de la classe artisanale de Damas fut un coup fatal pour la prosperite de la ville, dont les industries artisanales ne se remiraient jamais pleinement.
La plus historiquement significative des traditions artisanales qui souffrirent a la suite du sac de Timur fut la production de l'acier de Damas, le legendaire materiau de lame qui avait fait des epees de Damas parmi les armes les plus prisees dans le monde medieval. L'acier de Damas etait fabrique a partir d'une variete particuliere d'acier a haute teneur en carbone connue sous le nom de wootz qui etait importee de l'Inde, notamment des regions metallurgiques du sud de l'Inde, et transformee par des forgerons damascenes en feuilles de metal aux caracteristiques extraordinaires: une durete extreme combinnee a une certaine souplesse, une capacite a maintenir un fil de rasoir et les motifs d'ondes caracteristiques qui etaient le signe distinctif de l'acier de Damas. La technique de fabrication de l'acier de Damas fut perdue progressivement au cours des dix-septieme et dix-huitieme siecles, et malgre de nombreuses tentatives par des metallurgistes modernes pour recreer le materiau, les techniques exactes de la production damascene classique restent a ce jour un sujet de recherche et de debat.
La Periode Ottomane et L'ere Moderne
La conquete ottomane de la Syrie en 1516 de notre ere placea Damas sous la gouvernance de l'Empire ottoman, ou elle resterait pendant les quatre siecles suivants jusqu'a la fin de la Premiere Guerre mondiale en 1918. Sous la domination ottomane, Damas servit principalement de capitale provinciale, la residence du gouverneur ottoman Wali, et d'escale la plus importante sur la route du Hajj reliant Istanbul a La Mecque et Medine. La caravane annuelle du Hajj, qui rassemblait les pelerins de toute l'Anatolie, des Balkans et de la Syrie pour le voyage en direction de La Mecque, etait l'un des plus grands evenements logistiques du monde ottoman et transformait Damas en un centre de commerce, d'administration et de devotion religieuse saisonnier.
La Premiere Guerre mondiale amena la dissolution de l'Empire ottoman et l'arrivee des forces arabes et britanniques a Damas en octobre 1918. Faysal ibn Husayn, fils du grand sherif de La Mecque et futur roi de Syrie puis d'Irak, entra dans Damas comme triomphateur a la tete de l'Armee arabe, realisant ce qui semblait etre la promesse de la revolte arabe contre la domination ottomane. Cependant, les accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France avaient dejà partage les territoires arabes entre les deux puissances coloniales europeennes, et en juillet 1920 les forces francaises vainquirent l'armee arabe a la Bataille de Maysaloun et occuperent Damas, establissant le Mandat francais sur la Syrie.
La Syrie obtint son independance en 1946, apres la fin de la Seconde Guerre mondiale et une serie de negociations qui aboutirent au retrait des forces francaises. Damas devint la capitale de la Republique syrienne independante. Les decennies suivantes furent marquees par une serie de coups d'etat militaires et d'instabilite politique jusqu'a ce que le general Hafez al-Assad s'empare du pouvoir en novembre 1970 et gouverne la Syrie pendant trente ans jusqu'a sa mort en juin 2000. Hafez al-Assad fut succede par son fils Bashar al-Assad, qui gouverna la Syrie jusqu'a la chute de son regime en decembre 2024.
Le Printemps arabe qui balaya le monde arabe a partir de 2010 atteignit la Syrie en mars 2011 lorsque des manifestations eclaterent dans la ville meridionale de Deraa en reponse a l'arrestation et la torture d'adolescents qui avaient inscrit des graffitis politiques sur des murs. La decision du gouvernement de repondre par la force letale transforma un mouvement de protestation en une insurrection armee qui devint finalement une guerre civile a grande echelle impliquant des dizaines de factions armees locales et etrangeres, des puissances regionales et des acteurs internationaux. L'evenement le plus notoire sur le plan international de la guerre civile syrienne se produisit dans la Ghouta orientale le 21 aout 2013, lorsqu'une attaque aux armes chimiques utilisant des roquettes chargees d'agent neurotoxique sarin tua des centaines de civils dans les banlieues de Damas.
Damas Dans la Culture et la Litterature
Damas occupe une place unique dans l'imaginaire litteraire du monde arabe. La ville est l'une des destinations traditionnelles de la poesie arabe classique, les poetes la celebrant non seulement comme un lieu physique mais comme un etat d'ame, comme la nostalgie incarnee, comme la memoire collective d'un age d'or. Le surnom de la ville, Dimashq al-Fayhaa, Damas la Vaste et Parfumee, evoque la richesse sensorielle que la ville inspirait aux poetes et aux geographes medievaux. Ibn Asakir, l'historien damascene du douzieme siecle dont l'oeuvre monumentale Tarikh Dimashq, l'Histoire de Damas, compte parmi les compilations historiques les plus imposantes jamais produites dans le monde islamique medieval, decrivait sa ville natale avec un amour et une meticulosite qui n'ont pas d'equivalent dans la litterature historique arabe.
La tradition du conte conte par nuit, incarnee dans Les Mille et Une Nuits, est profondement liee a Damas et au monde levant. Bien que la compilation des contes soit une oeuvre de multiples siecles et lieux, certains des recits les plus riches et les plus vivants de la collection se deroulent dans les rues, les marches et les palais de Damas. La vieille ville de Damas, avec ses souks labyrinthiques, ses khans caravaniers, ses hammams anciens et ses maisons a cour cachees derriere des facades austeres, evoque directement le monde des contes arabes classiques.
L'architecture domestique de la vieille ville de Damas, la maison a cour interieure, represente l'une des grandes traditions architecturales du monde islamique. Ces demeures, construites en pierre et en brique a partir du dix-septieme et dix-huitieme siecle pour les negociants et les notables damascens, presentent des facades exterieures deliberement modestes, presque austeres, cachant derriere elles des espaces interieurs d'une elegance raffinee. Le visiteur qui franchit le seuil d'une grande maison damascene passe d'une ruelle etroite et bruyante a un jardin secret couronne par le ciel, orne d'un bassin central, de fontaines, de jasmin et d'oranger, entoure de salles de reception couvertes de revetements muraux en stuc geometrique peint et de dalles de marbre incruste. Ces maisons sont connues sous le nom de Beit Arabi, Maison Arabe, et representent une vision particuliere de la vie urbaine ou la richesse et la beaute sont dissimulees a l'exterieur et deployees a l'interieur, conformement aux valeurs de vie privee et d'hospitalite selective qui caracterisent la culture urbaine levantine traditionnelle.
Le Grand Bazar de Damas, le Souk al-Hamidiyya, qui s'etend de la Porte Nasr jusqu'a l'entree de la Grande Mosquee, est l'un des marches couverts les plus spectaculaires du Proche-Orient. La partie principale du souk, construite sous le sultan ottoman Abd al-Hamid II a la fin du dix-neuvieme siecle, est couverte d'un toit en tole ondule perce de trous circulaires, qui laissent entrer des rayons de lumiere qui se projettent dans la penombre enfumee comme des colonnes lumineuses. A l'extremite du souk, les ruines de la porte monumentale du temple romain de Jupiter emergent de la maconnerie ottomane environnante, rappelant que les strates de la civilisation damascene sont toujours accessibles a qui sait regarder.
La Vieille Ville: Un Heritage de L'humanite
La vieille ville de Damas, inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 1979, contient plus de 125 monuments historiques representant diverses civilisations et periodes. Parmi eux, le Palais Azem, construit en 1749 par Assad Pacha al-Azem, gouverneur ottoman de Damas, est l'un des exemples les plus complets de l'architecture palatiale ottomano-damascene. Le palais combine des elements de decoration et des techniques de construction damasceniennes avec le plan ottoman classique et est aujourd'hui un musee des arts et traditions populaires syriennes.
L'Hospital de Nur al-Din, le Bimaristan al-Nuri, construit au douzieme siecle par le prince zengide Nur al-Din Mahmud, fut l'un des etablissements medicaux les plus avances de son epoque dans le monde. Le batiment, qui a servi d'hopital jusqu'au dix-neuvieme siecle, est maintenant un musee de la medecine et des sciences arabes. Sa conception, avec une cour centrale et des salles disposees autour d'elle pour separer les differentes categories de malades, refletait une sophistication medicale et institutionnelle qui etait sans equivalent en Europe occidentale a l'epoque.
Le quartier juif historique de la vieille ville, connu sous le nom de Harat al-Yahud, abrite plusieurs des synagogues les plus anciennes du monde arabe. Ces communautes chretienne et juive qui perdurent dans la vieille ville de Damas sont un temoignage de la tradition relativement pluraliste qui a caracterise Damas a travers de nombreuses periodes de son histoire, meme si cette tolerance avait ses limites et ses discontinuites. La diversite confessionnelle de Damas, avec ses nombreuses eglises, mosquees et synagogues construites au fil des siecles dans un espace urbain compact, est l'une des caracteristiques les plus distinctives de la ville.
La Guerre Civile et Ses Consequences
Le debut de la guerre civile syrienne en 2011 transforma Damas de maniere profonde et irreversible. Bien que le coeur de la vieille ville et les quartiers centraux restes sous le controle du gouvernement aient ete relativement epargnes par les combats les plus devastateurs, les banlieues de Damas devinrent le theatre de certaines des violences les plus intenses et les plus prolongees du conflit. Le siege de la Ghouta orientale, qui dura de 2013 a 2018, soumit une population civile dense a des conditions de misere extreme et a des bombardements incessants avant que les forces gouvernementales ne reprennent le controle de la region.
La consequence la plus devastatrice pour le patrimoine de la region de Damas fut la destruction de la vieille ville de Douma et d'autres localites historiques dans la Ghouta orientale, ou des batiments qui avaient survecu des siecles de guerres et de conquetes furent obliteres en quelques annees de combat urbain. Le marche historique de Douma, les mosquees et les maisons traditionnelles qui avaient constitue le tissu historique de cette ancienne banlieue agricole de Damas furent gravement endommages ou detruits.
La chute du regime al-Assad en decembre 2024 ouvrit un nouveau chapitre incertain dans l'histoire de Damas. Les forces opposees au regime, en particulier les combattants de Hayat Tahrir al-Sham et d'autres groupes, entrerent dans Damas le 8 decembre 2024, mettant fin a plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad sur la Syrie. Les populations damascenes accueillirent la chute du regime avec des demonstrations de joie et de soulagement, mais aussi avec une angoisse considerable quant a l'avenir du pays et de sa capitale, dont les institutions avaient ete profondement affaiblies par des decennies de gouvernance autoritaire exacerbees par treize ans de guerre civile devastatrice.
La Persistance de Damas
Ce qui est le plus frappant dans l'histoire de Damas n'est pas la grandeur de ses moments de gloire, bien que ces moments aient ete reels et transformateurs, mais la persistance obstinee de la ville a travers les catastrophes successives. Le sac de Timur en 1400 detruisit une grande partie de la ville et deporta ses artisans; Damas se reconstruisit. Les invasions mongoles menacerent de l'obliterer; Damas survicut. Les guerres entre califats rivaux, les incursions des croisades, les conquetes romaines et macedoniennes, les deportations assyriennes: toutes ces epreuves traverserent Damas, qui les survecit toutes.
Aujourd'hui, la vieille ville de Damas reste l'un des environnements urbains historiques les plus complets et les plus vivants au monde. Ses souks, ses hammams, ses caravanserails, ses mosquees, ses eglises et ses synagogues ne sont pas des reconstitutions ou des musees a ciel ouvert, mais des lieux actifs ou la vie quotidienne s'ecoule dans des cadres construits il y a des siecles et des millenaires. La Rue Droite, la Via Recta des temps du Nouveau Testament, est toujours la principale artere commerciale de la vieille ville. La Mosquee des Omeyyades accueille toujours les fideles pour les cinq prieres quotidiennes. Les maisons a cour cachent toujours leurs jardins secrets derriere des facades austeres, comme elles l'ont fait depuis des siecles.
Damas a traverse plus de huit mille ans d'histoire humaine sans jamais cesser d'etre habitee. Elle a ete la capitale de rois, de califes, d'empereurs et de presidents. Elle a ete le coeur d'un empire qui s'etendait de l'Espagne a l'Asie centrale, et une province captive d'empires etablis a Babylone, Persepolis, Alexandrie, Rome, Bagdad, Cairo et Istanbul. Elle a ete le lieu ou Saul de Tarse devint Paul, ou Khalid ibn al-Walid apporta l'Islam hors de l'Arabie, ou les califes omeyyades construisirent l'une des plus grandes mosquees du monde islamique, ou Ibn Asakir compila des siècles d'histoire en volumes qui occupent encore les etageres des bibliothèques.
La ville du jasmin, patiente et ancienne, continue d'exister.
Sources
https://www.countryreports.org https://whc.unesco.org/en/list/20/ https://smarthistory.org/mosque-damascus/ https://archeologie.culture.gouv.fr/proche-orient/en/umayyad-mosque-damascus https://www.ancient-origins.net/artifacts-ancient-technology/wootz-steel-damascus-blades-0010148 https://www.tms.org/pubs/journals/jom/9809/verhoeven-9809.html https://www.newworldencyclopedia.org/entry/Damascus https://learn.ligonier.org/sermons/street-called-straight https://www.worldhistory.org/Damascus/
Les Croisades et L'ere de Nur Ad-Din et Saladin
Le douzieme siecle fut pour Damas une periode de pression extraordinaire de la part des forces croises etablies dans le Royaume de Jerusalem voisin, une periode qui vit la ville jouer un role complexe et parfois paradoxal dans l'equilibre des pouvoirs du Levant medieval. Pendant des decennies apres la premiere croisade et la conquete de Jerusalem par les croises en 1099, Damas maintint une relation d'equilibre difficile avec le Royaume de Jerusalem, considerant souvent les principautes croisiees du nord de la Syrie, en particulier la principaute de Zengi de Mossoul avec base a Alep, comme une menace plus immediate et plus dangereuse que les croises de Jerusalem.
Cette politique pragmatique, qui aboutit parfois a des cooperations tacites entre Damas et Jerusalem contre les princes zenguides du nord, fut brisee de maniere catastrophique lors du desastre du Deuxieme Siege de Damas en juillet 1148. Les armees croisiees de la Deuxieme Croisade, renforcees par le roi Louis VII de France et le roi Conrad III d'Allemagne qui avaient fait le voyage en Terre Sainte avec leurs forces, deciderent d'attaquer Damas malgre le fait que la ville avait ete generalement un allie de facto du Royaume de Jerusalem. Le siege qui s'ensuivit fut un fiasco total. Les croises, apres avoir commence l'attaque avec succes depuis l'ouest de la ville ou les vergers offraient une couverture aux attaquants, commirent l'erreur fatale de se deplacer vers l'est ou le terrain plus ouvert mais depourvu de la couverture des arbres les exposa pleinement aux defenseurs. Avec les armees de Nur ad-Din arrivant du nord pour secourir la ville, les croises se retrouverent pris entre la cite qu'ils assiegeaient et les forces de secours et abandonnerent le siege apres seulement quatre jours. La debacle detruisit la relation d'equilibre entre Damas et Jerusalem et precipita l'inevitable.
Nur ad-Din Mahmud ibn Zengi, l'atabeg turc qui avait consolide le controle de la Syrie du nord depuis Alep, s'empara de Damas en 1154 de notre ere, unissant pour la premiere fois depuis des decennies la Syrie du nord et du sud sous un commandement islamique unifie. Nur ad-Din transforma Damas en un centre de jihad unifie contre les Etats croises. Il construisit d'importantes institutions dans la ville, dont le Bimaristan Nuri, l'hopital de Nur ad-Din, qui fut l'un des etablissements medicaux les plus avances de son epoque dans le monde medieval. Le celebre historien Ibn Asakir, qui ecrivit son monumental Tarikh Dimashq sous le patronage de Nur ad-Din, illustre comment ce dernier utilisa l'eruption de l'erudition islamique comme instrument de legitimation politique.
Salah ad-Din Yusuf ibn Ayyub, connu en Occident sous le nom de Saladin, successeur de Nur ad-Din et fondateur de la dynastie ayyoubide, fit de Damas sa capitale principale apres la mort de Nur ad-Din en 1174. C'est depuis Damas que Saladin organisa les campagnes militaires qui aboutirent a la reconquete de Jerusalem en 1187, apres la victoire decisive de la Bataille de Hattin en juillet de cette annee ou les forces croisiees furent anenanties. Saladin mourut a Damas en mars 1193, a l'age d'environ cinquante-cinq ans, peu apres la conclusion du traite avec Richard Coeur de Lion mettant fin a la Troisieme Croisade. Il fut enterre dans le jardin de la Mosquee des Omeyyades, et son mausolee, adjacent a la grande mosquee, est jusqu'a aujourd'hui l'un des sites les plus visites de la ville.
La Communaute Juive de Damas
La presence juive a Damas remonte a plus de quatre mille ans, faisant de la communaute juive damascene l'une des plus anciennes communautes juives en existence continue dans le monde. Les juifs de Damas, connus en hebreu sous le nom de Yehudei Dammesek, vivaient dans leur propre quartier dans la partie sud de la vieille ville, le Harat al-Yahud, pendant des siecles, maintenant leurs synagogues, leurs ecoles religieuses et leurs institutions communautaires dans un cadre urbain islamique.
La synagogue Eliyahu Hanavi, connue aussi sous le nom de Synagogue d'Elie le Prophete, est le joyau de la tradition synagogale damascene et l'un des plus anciens lieux de culte juif actuellement en usage dans le monde arabe. La tradition associe le site a Elie le Prophete lui-meme, qui s'y serait refuge lors de sa fuite de la colere du roi Ahab et de la reine Jezabel. Bien que le batiment actuel date de periodes beaucoup plus recentes, il incorpore des elements architecturaux de differentes epoques temoignant de la continuite de la presence juive sur le site.
L'episode le plus sombre de l'histoire moderne de la communaute juive de Damas fut l'Affaire de Damas de 1840, l'un des procès de diffamation du sang les plus celebres et les plus documentes du dix-neuvieme siecle. En fevrier 1840, un moine capucin francais nomme Pere Thomas et son domestique disparurent a Damas, et les autorites ottomanes, encouragees par le consul francais qui representait les interts des catholiques locaux, arreserent plusieurs notables juifs de la ville sous l'accusation d'avoir utilise le sang de la victime dans des rites religieux. Des arrestations, des tortures et des aveux extorques s'ensuivirent, et l'affaire prit des dimensions internationales lorsqu'elle attira l'attention des communautes juives d'Europe et d'Amerique.
La reponse de la communaute juive internationale a l'Affaire de Damas marqua l'un des premiers exemples de mobilisation politique juive transnationale dans l'ere moderne. Moses Montefiore, le philanthrope juif britannique, et Adolphe Cremieux, l'homme politique juif francais, se rendirent au Proche-Orient pour plaider en faveur des prisonniers aupres du vice-roi d'Egypte Muhammad Ali et du sultan ottoman Abdulmejid I. Leurs demarches aboutirent a la liberation des prisonniers survivants, bien que plusieurs soient morts sous la torture pendant leur detention. L'Affaire de Damas a ete consideree par de nombreux historiens comme un catalyseur de la prise de conscience politique juive moderne.
La communaute juive de Damas emigra en grande partie au cours du vingtieme siecle, acceleree par la creation de l'Etat d'Israel en 1948 et les restrictions subsequentes imposees aux Juifs de Syrie par le gouvernement syrien. Une proportion significative des families juives damascenes s'etablit dans les arrondissements de Brooklyn a New York, ou les descendants des Juifs de Damas maintiennent une communaute vivante avec ses traditions culinaires, ses synagogues et ses coutumes culturelles propres.
La Cuisine de Damas
La tradition culinaire de Damas est l'une des plus riches et des plus distinctives de la region du Proche-Orient elargi, refletant la position de la ville au carrefour des cultures arabes, ottomane, levantine et mediterraneenne, et sa longue tradition d'acces aux produits agricoles abondants de la Ghouta. La cuisine damascene, connue sous le nom de al-matbakh al-Shami, la cuisine du Sham, a exerce une influence profonde sur la culture gastronomique de toute la region du Levant.
Parmi les plats les plus celebres de la cuisine damascene, le kibbeh occupe une place fondamentale. Le kibbeh est une preparation a base de viande d'agneau ou de boeuf hachee et de boulgour, un ble dur concasse et pele, que les cuisiniers damascenes preparent sous des dizaines de formes differentes selon l'occasion, la saison et la disponibilite des ingredients. Le kibbeh nayyeh, le kibbeh cru consomme comme une preparation de viande tartare arabe, est l'une des specialites les plus admirees et les plus controversees de la cuisine damascene, requierant une qualite de viande et une fraicheur absolues. Le kibbeh bil-saniyeh, le kibbeh cuit dans un plat et dispose en couches avec de la viande et des oignons, est la preparation la plus courante pour les repas de famille et de fete.
La fabrication des patisseries orientales a Damas est une tradition artisanale dont la sophistication et le raffinement rivalisent avec les meilleures traditions patissieres du monde. Le baklava damascen, appele baklawa, se distingue des variantes ottomane et grecque de ce dessert par des details precis de preparation: le type de noix utilise, generalement des noix de cajou ou des pistaches hachees finement, la proportion de sirop de sucre aromatise a l'eau de rose et a l'eau de fleur d'oranger, et l'epaisseur et le croquant de la pate filo. La confiserie damascene produit egalement des varietes de maamoul, des sables fourres aux dates, aux noix ou aux pistaches qui sont prepares en grandes quantites pour les fetes religieuses musulmanes et chretiennes.
La culture du cafe a Damas est profondement enracinee dans la tradition de la vie sociale masculine de la ville. Les cafes, appeles maqahi au singulier maqha, sont des espaces de socialisation, de debat intellectuel, de jeux de trictrac et de dominos, et de transmission culturelle dans les villes arabes depuis l'introduction du cafe en Arabie au quinzieme siecle. Dans les grands cafes de la vieille ville de Damas, la tradition du hakawati, le conteur professionnel, s'est maintenue jusqu'au siecle actuel, bien qu'elle soit aujourd'hui principalement orientee vers les touristes. Le hakawati, assis sur un siege eleve appele kursi, recitait pendant des heures les grandes epopees de la culture arabe.
La Tradition Intellectuelle de Damas
L'importance de Damas comme centre de production intellectuelle et religieuse a travers l'histoire islamique est immense. Damas a produit et accueilli certains des penseurs, theologiens, juristes et litteraires les plus influents de la civilisation islamique classique, et son role dans la transmission et le developpement de la science et de la philosophie islamiques medievales fut capital.
Ibn Asakir, qui vecuit de 1105 a 1176 de notre ere, est la figure la plus emblematique de la tradition historiographique damascene. Son Tarikh Dimashq, l'Histoire de Damas, est un ouvrage encyclopedique en environ quatre-vingts volumes qui rassemble des informations biographiques sur des milliers d'individus lies a la ville, des recits historiques couvrant toutes les periodes de l'histoire de Damas depuis ses origines mythologiques, et une richesse de donnees geographiques, culturelles et religieuses sur la ville et ses habitants. Pour les historiens modernes du monde islamique medieval, le Tarikh Dimashq est une source d'information historique de premier plan dont l'importance ne peut etre surestimee.
Ibn Taymiyyah, qui vecuit de 1263 a 1328 de notre ere et passa la majeure partie de sa vie a Damas, est l'une des figures les plus influentes et les plus controversees de l'histoire intellectuelle islamique. Theologien, juriste et polemiste d'une energie et d'une productivite extraordinaires, Ibn Taymiyyah developpa des positions sur la theologie, la jurisprudence et la pratique religieuse qui etaient souvent en conflit avec les orthodoxies etablies de son epoque. Il fut emprisonne a plusieurs reprises par les autorites mameloukes pour ses positions considerees comme deviantes, et il mourut finalement en prison a Damas en 1328. Son influence sur les courants reformistes et salafistes du monde islamique moderne est profonde et controversee.
Le voyageur andalou Ibn Jubayr, qui visita Damas en 1184 lors de son celebre voyage en Orient, laissa une description de la ville parmi les plus vivantes et les plus detaillees de toute la litterature de voyage medievale arabe. Sa description des institutions religieuses de Damas, de ses marches, de ses monuments et de la vie quotidienne de ses habitants offre une fenetre incomparable sur le Damas du douzieme siecle. Ibn Battuta, le grand voyageur marocain du quatorzieme siecle qui traversa le monde islamique de l'Atlantique a la Chine, ecrivit sur Damas en termes d'admiration qui depassent ceux qu'il employa pour presque toute autre ville.
Nizar Qabbani, poete damascene ne en 1923 dans le quartier de Midan, est l'incarnation moderne de la tradition literaire de Damas. Ses poemes sur l'amour romantique, l'identite arabe, la liberation de la femme et la critique politique ont atteint une popularite de masse dans tout le monde arabophone que peu d'autres poetes arabes du vingtieme siecle peuvent egaler. Ses evocations nostalgiques du Damas de son enfance, avec ses jardins en fleurs, ses venelles parfumees de jasmin, ses maisons a cour et ses femmes voilees, ont fait de lui le poete de la memoire damascene par excellence.
L'artisanat de Damas: du Damasquinage Aux Tissages
Les traditions artisanales de Damas ont donne leurs noms a plusieurs des materiaux et techniques les plus elegants de l'histoire du commerce mondial. Le terme francais damas, qui designe un tissu de soie a motifs tisses dont les dessins sont formes par le contraste entre la chaine et la trame, derives directement du nom de la ville. Ce tissu, produit a Damas et dans la region levantine depuis le haut Moyen Age, etait l'un des produits de luxe les plus recherches du commerce entre l'Orient et l'Occident, transporte par les marchands italiens, venitiens et genois vers les marches d'Europe occidentale ou il habillait la noblesse et le clerge.
Le bois incruste de nacre, la marqueterie de nacre et d'os sur un fond de bois de noyer ou d'abricotier, est une autre des grandes traditions artisanales de Damas. Les artisans damascens specialises dans ce travail, les naqqachine, developprent au cours de plusieurs siecles une maitrise technique dans la decoupe et l'incrustration de lamelles de nacre, d'os de chameau et de differentes essences de bois en motifs geometriques et floraux d'une finesse exceptionnelle. Ces panels de bois incruste decoraient les interieurs des grandes maisons damascenes, des mosquees et des madrasas, et les coffrets, tables et cadres produits par les artisans de Damas etaient parmi les articles d'exportation les plus raffines de la production artisanale levantine.
Les techniques de travail du metal a Damas, notamment la damasquinage, qui consiste a incruster des fils d'or et d'argent dans une base de metal ferrugineux pour creer des motifs decoratifs complexes, sont des heritages artisanaux qui ont donne leur nom a la technique dans les langues europeennes. Le damasquinage, connu en francais sous ce nom tire du nom de la ville, est une technique decorative de haute precision qui etait pratiquee par les artisans de Damas et exportee en Europe principalement via les routes commerciales du Levant.
Sources
https://www.countryreports.org https://whc.unesco.org/en/list/20/ https://smarthistory.org/mosque-damascus/ https://www.worldhistory.org/Damascus/ https://islamicarchitecture.org/cities/damascus https://archeologie.culture.gouv.fr/proche-orient/en/umayyad-mosque-damascus https://archnet.org/sites/3012 https://www.cambridge.org/history-of-islam https://archive.org/details/historyofdamascus https://www.tms.org/pubs/journals/jom/9809/verhoeven-9809.html https://learn.ligonier.org/sermons/street-called-straight https://www.metmuseum.org/art/collection/search/322592
Les Hammams et la Culture Thermale de Damas
Les hammams publics, les bains turcs qui constituent l'une des institutions les plus caracteristiques de la vie urbaine islamique, ont ete une composante essentielle de la vie sociale et hygienique de Damas depuis la premiere conquete arabe. Damas compte parmi les plus anciennes collections de hammams encore fonctionnels dans le monde arabe, et certains de ces etablissements remontent dans leurs fondations actuelles aux periodes ayyoubide ou mamelouke, avec des modifications et des renovations ottomanes subsequentes.
Le Hammam Nur ad-Din, construit par le prince zengide Nur ad-Din au douzieme siecle, est l'un des hammams les plus anciens et les plus complets qui subsistent dans la vieille ville de Damas. Il est constitue d'une sequence de salles d'une temperature croissante, de la salle froide au vestiaire et salle de repos a la salle chaude passant par la salle temperee, selon l'organisation architecturale classique du hammam islamique herite des bains romains. Les plafonds a coupoles ponces de trous circulaires qui laissent penetrer la lumiere naturelle tamise, les dallages de marbre, les vasques et les robinets de cuivre, et l'ambiance de vapeur et de silence humide de ces espaces constituaient pour les citadins damascens une experience de luxe relatif accessible a toutes les classes sociales.
Le hammam jouait dans la vie urbaine islamique un role social aussi important que son role hygienique. Pour les femmes qui avaient peu d'occasions de se retrouver dans des espaces publics mixtes, le hammam etait l'un des principaux lieux de socialisation feminines, un endroit ou les commeres pouvaient etre echangees, les fiancailles negociees et les nouvelles transmises. Les ceremonies de bain prenuptiales, ou la future epousee etait accompagnee par ses amies et parentes au hammam pour un rituel elabore de purification et de preparation avant le mariage, etaient parmi les ceremonies sociales les plus importantes de la vie damascene traditionnelle.
Les Derviches Tourneurs et le Soufisme a Damas
Le soufisme, la tradition mystique de l'Islam qui cherche une relation directe et personnelle avec le divin a travers des pratiques de meditation, de recitation, de musique et de danse, a ete profondement enracine dans la vie religieuse et culturelle de Damas pendant des siecles. Plusieurs des grandes confreries soufies, les turuq, avaient leurs principales zawiyas, ou loges, a Damas, et la ville etait un centre important de pensee et de pratique soufie.
La performance de la sama, la ceremonie musicale soufie qui implique l'ecoute de musique religieuse et parfois des mouvements rituels de rotation, a ete pratiquee a Damas dans le cadre des ceremonies des confreries depuis le Moyen Age. Les confreries mawlawiyya, les derviches tourneurs fondes par Jalal ad-Din Rumi et centres a Konya en Anatolie, avaient une presence importante dans la Syrie ottomane, avec un tekke, une maison de derviches, important a Damas lui-meme.
Le philosophe mystique Ibn Arabi, connu par ses disciples comme le Sheikh al-Akbar, le Plus Grand Maitre, est enterre a Damas dans le quartier de Salihiyya au pied du Mont Qasioun. Ibn Arabi, qui naquit a Murcie en Espagne en 1165 et mourut a Damas en 1240, est considere comme l'un des plus grands philosophes et mystiques de la tradition islamique. Son oeuvre principale, le monumental al-Futuhat al-Makkiyya, les Illuminations mecquoises, est l'un des textes les plus elabores et les plus influents de la mystique islamique. Son tombeau, dans le quartier de Salihiyya, est un lieu de pelerinage pour les soufis et les admirateurs de sa pensee du monde entier.
L'architecture de la Vieille Ville: les Khans et les Madrasas
Au-dela des maisons d'habitation et des mosquees, la vieille ville de Damas abrite une collection exceptionnelle de structures architecturales qui refletent l'importance de la ville comme centre commercial, educatif et religieux a travers les siecles. Les khans, ou caravanserails, etaient les etablissements commerciaux par excellence de la ville islamique medievale: des structures a cour centrale offrant logement, stockage et espace commercial aux marchands de passage avec leurs caravanes de chameaux et leurs ballots de marchandises.
Le Khan Asad Pacha, construit en 1752 par le gouverneur ottoman de Damas Asad Pacha al-Azem, est generalement considere comme le caravanserail le plus spectaculaire de la vieille ville de Damas et l'un des plus impressionnants du monde arabe. Sa cour interieure, couverte d'une succession de huit grandes coupoles principales sur pendentifs, chacune flanquee de quatre coupoles plus petites, cree un espace de lumiere zenitale tamisee d'une beaute architecturale extraordinaire. Le khan, qui servit de centre commercial international pendant des generations, accueillait les marchands qui transportaient la soie de Perse, les epices des Indes, le coton d'Egypte et les textiles d'Anatolie vers les marches de la Mediterranee.
Les madrasas, les etablissements d'enseignement islamique superieur, constituent une autre categorie architecturale abondamment representee dans la vieille ville de Damas. Depuis la periode ayyoubide du douzieme et treizieme siecle, Damas fut l'un des grands centres d'enseignement islamique du Proche-Orient, et les princes et gouvernants des differentes dynasties qui se succederent au pouvoir financerent la construction de madrasas pour l'enseignement du droit islamique, de la theologie et des sciences religieuses. Ces etablissements, qui offraient logement et bourse aux etudiants venant de tout le monde islamique, etaient les universites du monde islamique medieval, et la tradition d'enseignement religieux superieur qu'ils representent se poursuit dans les institutions religieuses de la ville jusqu'a aujourd'hui.
La Facade de 157 Metres et les Mosaiques du Barada
La Mosquee des Omeyyades, chef-d'oeuvre absolu de l'architecture islamique primitive, merite une attention plus detaillee que ce que son bref traitement dans les sections precedentes lui a accorde. Construite entre 705 et 715 de notre ere par le calife al-Walid I, septieme calife de la dynastie omeyyade, la mosquee fut le fruit d'un effort de construction titanesque qui, selon les sources medievales, employa plusieurs milliers d'artisans grecs, indiens et persans en plus des travailleurs syriens locaux, et consomma sept ans de revenus fiscaux annuels de la Syrie, de l'Egypte, de la Perse et d'autres provinces.
La facade nord de la mosquee, qui donne sur la grande cour, mesure environ 157 metres de long et est consideree comme la plus longue facade en continu de l'architecture islamique medievale. Cette facade, articulee par des arcades en plein cintre soutenues par des colonnes de marbre, et couronnee par une galerie superieure, communique a la fois le sens de la scale imperiale que les califes omeyyades souhaitaient projeter et la sophistication architecturale qui caracterise toute la conception de la mosquee.
Le Panel du Barada, la grande mosaique qui orne la facade de la grande galerie sur le cote ouest de la cour de la mosquee, est considere comme l'une des grandes oeuvres de l'art de la mosaique dans le monde et l'exemple le mieux preserve de la mosaique monumentale islamique primitive. Le panel represente un paysage de riviere idealise avec des palais, des arbres, des ponts et des pavillons refletant dans les eaux claires d'un fleuve borne par la vegetation verdoyante, sans presence de figures humaines ou animales, conformement aux conventions iconographiques islamiques qui evitent la representation figurative dans les espaces sacres. Les erudits ont longtemps debatu de la question de savoir ce que represente exactement ce paysage, certains suggérant qu'il s'agit d'une representation idealisee de la Ghouta de Damas elle-meme, d'autres y voyant une image du paradis islamique.
Vers L'avenir
La Syrie au seuil d'une nouvelle ere apres la chute du regime al-Assad en decembre 2024 fait face a des defis de reconstruction d'une magnitude vertigineuse. Des millions de refugies syriens disperses en Turquie, au Liban, en Jordanie, en Allemagne et dans d'autres pays devront decider s'ils souhaitent rentrer dans un pays qui commence a se reconstruire et dont l'avenir politique reste incertain. Les institutions de l'Etat syrien, qui avaient ete profondement corrompues et militarisees par des decennies de gouvernance autoritaire de la famille al-Assad, devront etre reformees ou reconstruites pratiquement de zero.
Damas elle-meme, avec son incommensurable patrimoine historique, sa societe civile traditionnellement active et sa population de plusieurs millions de personnes desireuses de reprendre une vie normale apres des annees de guerre, sera le centre de ces efforts de reconstruction. La vieille ville de Damas, relativement preservee, reste l'un des heritages historiques les plus exceptionnels de l'humanite et un fondement solide sur lequel une Syrie post-conflit peut commencer a reconstruire son identite nationale et son image internationale.
La ville du jasmin, Dimashq al-Fayhaa, a traverse plus de huit mille ans d'histoire humaine, survecue a des empires et des civilisations qui semblaient imperiaux et eternels. Elle persistera. Ses ruelles anciennes, ses mosquees et ses eglises, ses hammams et ses khans, ses maisons a cour parfumees de jasmin continueront de temoigner de la capacite extraordinaire de la civilisation humaine a persister, a se reconstruire et a trouver la beaute meme dans les decombres de la catastrophe.
Les Reformes Administratives des Califes Omeyyades
Les califes omeyyades qui gouvernerent depuis Damas entre 661 et 750 de notre ere ne se contenterent pas d'administrer les territoires conquis par leurs predecesseurs: ils construisirent un systeme administratif sophistique qui transforma la nature meme du pouvoir islamique. Le calife Abd al-Malik ibn Marwan, qui regna de 685 a 705, est reconnu comme le grand reformateur administratif de la periode omeyyade. Sous son gouvernement, l'arabe remplaqa le grec, le persan et l'arameen comme langue officielle de l'administration dans tout le califat, une decision aux consequences historiques incalculables pour la diffusion de la langue arabe et la formation d'une civilisation islamique distincte.
Abd al-Malik crea egalement la premiere monnaie islamique veritablement unifiee, le dinar d'or et le dirham d'argent, remplacant les monnaies heritees des periodes byzantine et sassanide et imposant pour la premiere fois une unite monetaire a l'ensemble du territoire du califat. Cette reforme monetaire, en standardisant les echanges commerciaux dans un territoire s'etendant de l'Espagne jusqu'aux frontiers de l'Inde, facilita l'essor du commerce inter-regional islamique d'une maniere qui n'avait pas ete possible sous les systems monetaires fragmentes precedents. L'inscription coranique sur les nouvelles pieces de monnaie omeyyades, remplacant les portraits imperials des pieces byzantine et sassanide, affirmait l'identite distinctement islamique du nouvel empire.
Le systeme postal du barid, un reseau de messagers a cheval couvrant l'ensemble du territoire du califat et permettant aux gouvernants de Damas de communiquer avec leurs gouverneurs et generaux dans les regions les plus eloignees de l'empire en temps relativement bref, fut developpe et perfectionne sous les califes omeyyades. Ce systeme de communication, herite en partie du systeme postal sassanide et en partie inspire du systeme romain, etait essentiel au gouvernement efficace d'un empire aussi vaste. Sans le barid, il aurait ete impossible pour les califes de Damas de maintenir un controle effectif sur des territoires aussi disperses que l'Espagne, l'Afrique du Nord, l'Egypte, l'Arabie, l'Irak, la Perse et les regions d'Asie centrale.
Le seul survivant connu de la famille omeyyade apres la revolution abbasside de 750, Abd al-Rahman ibn Muawiya, surnomme al-Dakhil, l'Entrant, parvint a s'echapper en Afrique du Nord et, apres un voyage perigreux qui le mena jusqu'au Maghreb, debarqua en Espagne en 755 et y fonda l'Emirat de Cordoue. Cette continuation de la tradition omeyyade en Espagne, qui devint finalement le Califat de Cordoue en 929, transforma la menace de destruction totale du heritage omeyyade en une perpetuation extraordinaire: la civilisation islamique d'al-Andalus, qui allait produire l'une des expressions les plus raffinies de la culture islamique medievale, trouva ses racines directement dans la tradition palatiale et intellectuelle du Damas omeyyade.
Les Voyageurs et les Geographes Medievaux
L'importance de Damas comme ville de premiere grandeur dans le monde medieval est attestee par les descriptions enthousiastes qu'en ont laissees les voyageurs et les geographes les plus importants de la tradition islamique. Yaqut al-Hamawi, dont le monumental Dictionnaire Geographique du treizieme siecle est l'une des grandes oeuvres de la geographie islamique medievale, consacra a Damas un des traitements les plus etendus et les plus enthousiastes de son encyclopedie. Al-Idrisi, le geographe de la cour normande de Sicile du douzieme siecle, decouvrit dans Damas une merveille d'urbanisme et de developpement agricole.
Ibn Battuta, le voyageur marocain du quatorzieme siecle qui traversa le monde islamique de l'Ocean Atlantique jusqu'a la Chine dans un voyage de plusieurs decennies, visita Damas a plusieurs reprises et en ecrivit avec une admiration qui depasse ce qu'il exprima pour presque toute autre cite. Il decrivit la Mosquee des Omeyyades comme surpassant toutes les autres mosquees du monde en beaute et en magnificence, nota la profusion extraordinaire des etablissements pieux, des ecoles, des hospices et des hopitaux de la ville, et s'emerveilla de la fecondite de la Ghouta et de la diversite de ses productions agricoles.
L'importance de ces temoignages medievaux pour la connaissance historique de Damas ne peut etre surestimee. Avant l'ere des sources documentaires modernes, les recits des geographes et des voyageurs comme Ibn Jubayr, Ibn Battuta, Yaqut al-Hamawi et d'autres sont parmi nos sources les plus riches pour comprendre la vie quotidienne, l'organisation spatiale, les institutions et l'atmosphere generale de la Damas medievale. La coherence de leurs descriptions enthousiastes, leur accord sur les elements les plus impressionnants de la ville, l'abondance de ses institutions religieuses et educatives, la beaute de ses marches, la productivite extraordinaire de sa Ghouta, et la civility de sa population, temoignent d'une realite urbaine qui impressionnait les visiteurs les plus avertis et les plus voyages de l'epoque medievale.
La phrase entree dans plusieurs langues europeennes, le chemin de Damas, tire du recit neotestamentaire de la conversion de Saint Paul, est peut-etre l'heritage le plus universel du nom de cette ville dans la conscience culturelle mondiale. La metaphore d'une conversion ou d'un changement de direction radical et subit, aussi soudain et bouleversant qu'une vision celeste, que la phrase evoque, est comprise dans des dizaines de langues et de cultures qui n'ont jamais eu de contact direct avec la ville physique. Cette presence symbolique de Damas dans l'imaginaire culturel mondial, independamment de toute connaissance geographique ou historique concrette de la ville, est l'une des expressions les plus saisissantes de la profondeur de l'empreinte de cette cite ancienne sur la conscience collective de l'humanite.
Les Massacres et la Violence Communautaire
L'histoire de Damas comprend egalement des episodes de violence intercommunautaire qui contredisent l'image d'une coexistence toujours harmonieuse. Le Massacre de Damas de 1860 fut l'un des episodes les plus devastateurs de la violence sectaire au dix-neuvieme siecle au Proche-Orient. En juillet 1860, au milieu d'une guerre civile plus large au Mont-Liban entre les Druzes et les Maronites chretiens, des violences anti-chretiennes eclaterent a Damas ou une foule attaqua les quartiers chretiens de la ville, tuant des centaines de personnes et detruisant des eglises et des maisons. L'intervention du gouverneur ottoman Ahmad Pacha al-Azem, accuse de n'avoir pas ete assez rapide a retablir l'ordre, et la reponse internationale rapide, notamment celle de la France qui envoya une expedition militaire au Liban en signe de protection de la communaute chretienne, conduisirent a des reformes dans l'administration des minorities religieuses de l'Empire ottoman.
La Grande Revolte syrienne de 1925 a 1927 contre le mandat francais fut un autre episode de violence et de repression brutale qui marqua profondement la memoire collective damascene. La revolte, commencee dans le Djebel druze sous la direction du chef druze Sultan al-Atrache, se propagea rapidement a Damas et a d'autres regions de la Syrie en automne 1925. La reponse francaise, qui comprit le bombardement de quartiers de la vieille ville de Damas depuis l'air et l'artillerie en octobre 1925, causant d'importants dommages materiels et des victimes civiles, resta gravee dans la memoire des Damascenes comme l'expression la plus brutale du caractere colonial du mandat francais.
La nature cyclique de la violence a Damas, interrompue par des periodes parfois longues de relative stabilite et de prosperite, est l'une des constantes les plus troublantes de l'histoire de la ville. Les destructions et les reconstructions successives, les occupations et les independances alternees, les periodes de tolerance et d'intolerance intercommunautaires, composent une histoire complexe et souvent douloureuse qui echappe a toute simplification commode. Damas, comme toutes les grandes villes de l'histoire, est une ville dont la memoire comprend autant de deuils que de celebrtions, autant de traumatismes que de triomphes.
La complexite de cette histoire n'enleve rien a la valeur extraordinaire de ce que Damas represente pour la civilisation humaine: un temoignage vivant de la capacite humaine a construire et a maintenir une communaute urbaine a travers des millenaires de changements politiques, culturels et religieux, a preserver des traditions et des edifices qui traversent les siecles, et a trouver dans la beaute, la culture et la memoire partagee les ressources necessaires pour persister face a l'adversite. La ville du jasmin reste, envers et contre tout, l'une des expressions les plus profondes et les plus emouvantes de ce que signifie une civilization millénaire.
L'identite Contemporaine de Damas
Au-dela de son poids historique et de ses monuments millénaires, Damas est une ville vivante dont l'identite contemporaine est formee par des millions de citadins qui y habitent, y travaillent, y aiment et y rêvent. La Damas du vingt-et-unieme siecle, meme meurtrie par la guerre, reste une metropole de plusieurs millions d'habitants avec ses universites, ses hopitaux, ses marches, ses cafes, ses restaurants et ses espaces culturels. La creativite artistique et intellectuelle syrienne, bien que dispersee par le conflit a travers le monde entier, continue de refleter les riches traditions culturelles d'une civilisation dont Damas est la capitale et le coeur.
Les Syriens de la diaspora, disperses en Europe, en Amerique du Nord, en Australie et dans les pays arabes voisins, maintiennent vivantes les traditions culinaires, musicales, artisanales et litteraires de Damas dans leurs communautes d'accueil. Les restaurants syriens qui ont ouvert dans les villes europeennes depuis le debut de la guerre civile ont introduit des millions de personnes aux saveurs et aux aromes de la cuisine damascene. Les artisans syriens qui ont emporte leurs competences dans leurs pays d'accueil ont contribue a diffuser la tradition damascene du travail de la marqueterie, de la broderie et de la ceramique dans de nouveaux contextes. Et les ecrivains, poetes, cineastes et artistes syriens qui ont continue leur travail en exil ont produit certaines des oeuvres les plus saisissantes de la creation artistique arabe contemporaine, portant le temoignage de leur ville meurtrie a l'attention du monde entier.

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