
L'apartheid En Afrique Du Sud : Race, Pouvoir Et Le Long Chemin Vers la Liberté
Introduction
Peu de systemes de gouvernement a l'ere moderne ont attire une condamnation aussi universelle, provoque une resistance aussi determinee et laisse un heritage aussi durable que l'apartheid en Afrique du Sud. Mot afrikaans signifiant « separation » ou « mise a l'ecart », l'apartheid fut un systeme politique, juridique, social et economique integral de segregation raciale et de suprematie de la minorite blanche que le gouvernement du Parti national inscrivit formellement dans la loi apres sa victoire electorale de 1948, et qui resta le cadre dominant de la vie sud-africaine pendant plus de quatre decennies. L'Etat de l'apartheid toucha chaque dimension de l'existence humaine pour les populations noires, metisses et indiennes d'Afrique du Sud : ou elles pouvaient vivre, avec qui elles pouvaient se marier, dans quelles ecoles leurs enfants pouvaient etudier, sur quels bancs elles pouvaient s'asseoir, dans quels hopitaux elles pouvaient etre soignees, quels emplois elles pouvaient occuper et si elles pouvaient se deplacer librement sur la terre de leur naissance. Il s'agissait d'un systeme concu avec une exhaustivite bureaucratique meticulieuse pour garantir qu'une minorite blanche representant environ vingt pour cent de la population maintienne une domination permanente et juridiquement garantie sur le reste.
Pourtant, l'apartheid n'est pas arrive tout forme en 1948. Il fut le point culminant de plus de deux siecles de domination coloniale europeenne, de classification raciale et de legislation discriminatoire dont les racines remontent a l'etablissement d'une station de ravitaillement hollandaise au Cap de Bonne-Esperance en 1652. Pour comprendre l'apartheid dans toute sa complexite, il faut remonter sa genealogie a travers l'ere coloniale, les depossessions du XIXe siecle et les lois d'une Union d'Afrique du Sud racialement exclusive etablie en 1910. C'est seulement sur ce fond historique plus large que l'on peut adequatement comprendre l'horreur de ce qui fut formellement construit apres 1948, et ce n'est qu'en suivant l'histoire jusqu'a sa conclusion en 1994 que l'on peut pleinement apprecier le courage extraordinaire de ceux qui le demonterent.
Cet article examine l'arc complet de l'apartheid, depuis ses antecedents coloniaux jusqu'a l'architecture legislative formelle erigee apres 1948, la violence et la resistance qu'il engendra, la campagne internationale contre lui, les negociations qui y mirent fin et le processus de Verite et Reconciliation qui suivit. C'est une histoire sur la race et le pouvoir, sur la souffrance et la resistance, sur la capacite des etres humains a construire des justifications elaborees a la cruaute et, en definitive, sur la possibilite d'une transformation pacifique meme dans les circonstances les plus sombres.
L'histoire de l'apartheid est aussi, dans un sens tres reel, une histoire sur l'economie politique du capitalisme racial. Le systeme n'etait pas simplement une ideologie de suprematie blanche ; c'etait une structure economique qui fournissait une main-d'oeuvre bon marche et abondante aux mines, aux usines et aux maisons blanches d'Afrique du Sud. La relation entre le racisme et l'exploitation economique dans l'histoire sud-africaine est inseparable : chaque loi qui privait les Africains noirs de leurs terres, de leur mobilite ou de leurs droits politiques servait simultanement a garantir leur disponibilite en tant que travailleurs dans les conditions que le capital blanc dictait. Comprendre l'apartheid exige de comprendre a la fois ses dimensions ideologiques et ses fonctions economiques.
Racines Coloniales Et Les Fondements de la Segregation
Les hierarchies raciales que l'apartheid systematisat eurent leurs origines dans le colonialisme europeen. Quand la Compagnie hollandaise des Indes orientales etablit une station de passage au Cap en 1652, elle apporta avec elle des presupposes sur la difference raciale et la superiorite europeenne qui fagonnerent chaque developpement ulterieur. Les peuples indigenes khoikhoi et san furent progressivement depossedes de leurs terres de paturage, de leur betail et de leur liberte. Les personnes reduites en esclavage importees d'Afrique occidentale, de Madagascar, du sous-continent indien et de l'archipel indonesien formerent la base de travail de l'economie des colons des les premieres decennies de l'occupation europeenne.
Les Britanniques s'emparerent de la Colonie du Cap aux Hollandais en 1806 et apporterent leurs propres attitudes ambivalentes envers la difference raciale. L'abolitionnisme britannique conduisit a l'emancipation formelle des personnes asservies en 1834, un developpement qui scandalisat de nombreux fermiers afrikaners, ou boers, qui le voyaient comme une attaque contre l'ordre divinement ordonne de leur societe. La Grande Trek des annees 1830 et 1840, au cours de laquelle des dizaines de milliers de boers s'eloignerent de l'autorite britannique vers l'interieur des terres, fut en partie significative une fuite de l'egalite raciale et vers un monde dans lequel ils pourraient maintenir leur domination sur les populations africaines noires.
Au fur et a mesure que les colons boers penetraient dans le highveld et au-dela, ils rencontrerent et conquirent les puissants royaumes et chefferies des peuples zoulou, xhosa, sotho, tswana, venda et ndebele. Chacune de ces rencontres impliqua violence, depossession et reduction de peuples independants au statut de travailleurs sur des terres que leurs ancetres avaient occupees depuis des generations. Les guerres coloniales du XIXe siecle ne furent pas simplement des conflits militaires ; elles furent des exercices dans la destruction de la souverainete politique africaine et de l'independance economique.
La decouverte de diamants pres de Kimberley en 1867 et d'or dans le Witwatersrand en 1886 transforma l'economie politique du sud de l'Afrique. Ces richesses minerales attirerent d'enormes investissements du capital britannique, des centaines de milliers de migrants du monde entier et l'attention determinee du gouvernement imperial britannique. Le desir de controler les champs d'or du Transvaal fut un motif central dans la Guerre des Boers de 1899 a 1902, parfois appelee la Guerre Anglo-Boer, dans laquelle les forces britanniques finirent par vaincre les republiques boers apres un conflit prolonge et brutal qui inclut l'emprisonnement massif de civils afrikaners dans des camps de concentration ou des milliers moururent.
Il est important de souligner que les Khoikhoi et les San, les premiers habitants de la region du Cap, avaient subi le plus grand deplacement relatif de tout groupe pendant la colonisation hollandaise et britannique. Au XIXe siecle, leur mode de vie base sur le pastoralisme et la chasse avait ete presque entierement detruit. Ceux qui survecurent furent en grande partie incorpores comme travailleurs dans le systeme de fermes de colons, souvent dans des conditions a peine distinguables de l'esclavage. Leur histoire est la couche la plus profonde sur laquelle toutes les injustices subsequentes furent construites.
L'union D'afrique Du Sud Et Les Premieres Lois de Segregation
L'accord de paix qui suivit la Guerre des Boers posa les bases de ce qui deviendrait l'Etat de l'apartheid. Lorsque les quatre colonies britanniques du Cap, du Natal, du Transvaal et de l'Etat libre d'Orange s'unirent en tant qu'Union d'Afrique du Sud le 31 mai 1910, la constitution excluait les Africains noirs du droit de vote dans trois des quatre provinces. Seul au Cap subsistait un suffrage limite base sur la propriete, et meme la il etait constamment menace.
L'Union fut un Etat construit sur l'exclusion raciale des le debut. La loi sur l'Afrique du Sud qui la crea reservait le pouvoir politique aux citoyens blancs et etablissait une structure dans laquelle les interets et les ambitions de la minorite blanche seraient primordiaux. Les dirigeants qui celebrerent la formation de l'Union la qualifierent de grand acte de reconciliation entre Britanniques et Boers, mais seuls ceux-ci se reconciliaient entre eux ; les millions de Sud-Africains noirs, metisses et indiens n'eurent voix au chapitre ni ne retirerent quoi que ce soit de l'accord.
Les premieres decennies de l'Union virent la rapide construction d'une architecture legislative de discrimination raciale. La Loi sur les mines et les travaux de 1911 reservait les emplois miniers qualifies aux travailleurs blancs, etablissant le principe de reservation des emplois par race qui s'etendrait a toute l'economie. La Loi sur les terres des autochtones de 1913 fut peut-etre la plus importante et la plus devastatrice de ces premieres pieces legislatives. Cette loi interdisait aux Africains noirs d'acheter, de louer ou d'occuper des terres en dehors des reserves autochtones designees, qui representaient environ sept pour cent de la superficie du pays. D'un seul coup de plume, la grande majorite des terres d'Afrique du Sud fut declaree propriete blanche, et la majorite de la population du pays fut reduite au statut de locataires, journaliers ou travailleurs migrants sur des terres que leurs ancetres avaient occupees depuis des generations.
La Loi sur les terres des autochtones ne se contenta pas de deposseder les gens de leurs terres. Elle detruisit les arrangements de metayage qui avaient permis a de nombreuses familles agricoles noires de maintenir une mesure d'independance economique. Sol Plaatje, membre fondateur du Congres national africain, documenta ces expulsions dans son devastateur livre de 1916 La Vie des autochtones en Afrique du Sud, decrivant la misere de familles errant dans la campagne avec leur betail et leurs biens, incapables de trouver un endroit legal ou s'arreter.
La Loi sur les zones urbaines pour autochtones de 1923 etendit la segregation raciale aux villes sud-africaines, etablissant le principe que la presence des Africains noirs dans les zones urbaines etait conditionnee a leur utilite pour l'economie blanche. Les residents noirs des villes devaient vivre dans des municipalites segreguees, ne pouvaient pas posseder de proprietes dans des zones blanches et pouvaient etre expulses lorsque leur travail n'etait plus necessaire. Les lois sur les laissez-passer, qui exigeaient que les hommes noirs portent des documents autorisant leur presence dans les zones blanches, furent renforcees et elargies.
L'organisation politique des Africains noirs avait commence en reponse a ces abus. Le Congres national natif sud-africain, qui deviendrait plus tard le Congres national africain, fut fonde a Bloemfontein en janvier 1912 par un groupe d'avocats, de ministres du culte, d'enseignants et de chefs africains. L'organisation fut fondee explicitement pour coordonner la resistance aux politiques discriminatoires de la nouvelle Union, pour presenter des petitions au gouvernement britannique pour reparation et pour unir les divers peuples africains d'Afrique du Sud dans une cause politique commune. Des ses premiers jours, le CNA suivit une strategie de petition, de delegation et de protestation pacifique, faisant appel aux principes de la justice britannique et de la civilisation chretienne pendant que l'Etat violait systematiquement ces principes.
Les annees de l'entre-deux-guerres virent un durcissement continu des politiques raciales. La Loi sur la representation des autochtones de 1936 retira les electeurs noirs du census commun au Cap et remplaça leur representation parlementaire par trois « representants autochtones » blancs, detruisant l'argument juridique restant selon lequel les Sud-Africains noirs etaient des citoyens ayant des droits politiques.
La Victoire Du Parti National Et L'introduction Formelle de L'apartheid
Les elections du 26 mai 1948 sont l'un des moments decisifs de l'histoire sud-africaine. Le scrutin etait reserve aux seuls electeurs blancs, et il opposa le Parti uni au pouvoir de Jan Smuts au Parti national reunifie dirige par D.F. Malan. Le Parti uni, bien qu'ayant obtenu une plus grande part du vote populaire, fut battu par le biais des circonscriptions rurales du systeme electoral. Le Parti national et ses allies remporterent une etroite majorite parlementaire, et Malan devint Premier ministre.
Le Parti national fit campagne sur la plateforme de l'apartheid, un concept elabore par des intellectuels et des clercs afrikaners la decennie precedente. L'apartheid fut presente non seulement comme une politique pratique mais comme un imperatif moral et religieux, enracine dans la theologie calviniste de l'Eglise reformee hollandaise et dans une ideologie nationaliste afrikaner qui voyait le peuple afrikaner comme une nation divinement choisie avec une identite unique a preserver.
Les architectes de la theorie de l'apartheid incluaient des intellectuels comme Geoff Cronje et les theologiens de l'Eglise reformee hollandaise qui fournissaient une justification theologique pour l'ordre racial. Mais les executants politiques seraient des hommes comme Malan, son successeur Johannes Strijdom et, surtout, Hendrik Frensch Verwoerd, qui, en tant que ministre des Affaires autochtones de 1950 a 1958 et en tant que Premier ministre de 1958 a 1966, construirait l'appareil de domination raciale le plus elabore et le plus exhaustif de l'histoire moderne.
La victoire electorale du Parti national fut accueillie avec alarme par les communautes noire, metisse et indienne d'Afrique du Sud, qui comprirent immediatement que le nouveau gouvernement avait l'intention de quelque chose de qualitativement pire que la segregation qu'elles avaient deja enduree. Elles n'avaient pas tort. Dans les premieres annees du gouvernement du Parti national, un torrent de legislation s'abattit sur chaque aspect de la vie en Afrique du Sud.
L'architecture Legislative Du Grand Apartheid
L'Etat de l'apartheid fut construit loi par loi, reglement par reglement, dans un systeme d'une exhaustivite extraordinaire. La legislation principale tombait dans plusieurs categories : classification raciale, separation spatiale, exclusion politique, controle economique et repression de la resistance.
La Loi sur l'enregistrement de la population de 1950 etait la pierre angulaire de tout le systeme. Elle exigeait que chaque Sud-Africain soit classe par race dans l'une des categories designees : Blanc, Metis, Indien et Autochtone. Ces classifications n'etaient pas autoselectionnees ; elles etaient determinees par des fonctionnaires du gouvernement utilisant une combinaison de criteres incluant l'apparence, l'acceptation generale et ce qu'on appelait euphe-mistiquement l'association. Des familles furent separees lorsque des freres et soeurs furent assignes a differentes categories raciales. La loi crea une vaste bureaucratie d'inspecteurs raciaux ayant le pouvoir d'examiner la texture des cheveux, le teint de la peau et les traits du visage afin d'assigner des etres humains a des compartiments raciaux juridiquement contraignants.
La Loi sur les zones de groupe de 1950 etendit la segregation residentielle a un niveau entierement nouveau. Elle divisa chaque ville et village d'Afrique du Sud en zones raciales, les zones blanches comprenant invariablement les terres les plus convoitees. Des centaines de milliers de familles metisses, indiennes et noires furent deplacees de force de leurs foyers et relocalisees dans des municipalites et des zones de groupe eloignees. Au Cap, la communaute metisse du Quartier Six, un quartier multiethnique vibrant pres du centre-ville, fut rasee et ses soixante mille residents disperses vers les Cape Flats. A Johannesburg, la communaute indienne de Sophiatown, ainsi que des residents noirs et metisses, fut demolie pour faire place a une banlieue blanche appelee Triomf, signifiant Triomphe. Les deplacements forces produisirent non seulement un deplacement physique mais la destruction de communautes, de reseaux sociaux, d'entreprises et d'institutions construits sur des generations.
La Loi d'interdiction des mariages mixtes de 1949 et l'Amendement de la Loi sur l'immoralite de 1950 interdirent le mariage et les relations sexuelles entre les Sud-Africains blancs et les membres de tout autre groupe racial. Ces lois s'immiscaient dans la sphere la plus intime de la vie humaine, et leur application produisit des scenes grotesques : policiers scrutant par les fenetres des chambres, poursuites judiciaires basees sur les temoignages de voisins, familles brisees et individus emprisonnes pour le crime d'aimer par-dela une frontiere raciale.
La Loi sur la reservation des installations separees de 1953 formalisait la separation des installations publiques. Plages, parcs, restaurants, cinemas, bus, trains, hotels, hopitaux, toilettes publiques, piscines et bancs de parc furent tous designes par race. Les installations pour les Sud-Africains noirs, metisses et indiens etaient invariablement inferieures a celles reservees aux blancs.
La Loi sur l'education bantoue de 1953, portee par Verwoerd en tant que ministre des Affaires autochtones, fut l'une des pieces legislatives les plus deliberement destructrices de tout le canon de l'apartheid. Avant son adoption, les enfants noirs avaient ete en grande partie educatiques dans des ecoles de mission qui aspiraient a fournir une education academique equivalente a celle offerte aux enfants blancs. Verwoerd rejeta explicitement cette aspiration. Dans son discours parlementaire introduisant la loi, il declara qu'il etait inutile d'enseigner les mathematiques et les sciences aux enfants noirs parce qu'il n'y avait pas de place pour eux au-dessus du niveau du travail manuel dans la societe sud-africaine blanche. La loi transfera le controle de l'education noire des provinces et des eglises missionnaires a l'Etat, reduisit considerablement le financement, introduisit l'afrikaans et les langues bantous comme vehicules d'instruction plutot que l'anglais, et redeSigna le programme pour preparer les enfants noirs a leur place assignee dans une societe racialement stratifiee.
Les lois sur les laissez-passer, renforcees par la Loi sur les autochtones de 1952, exigeaient que tous les Africains noirs ages de plus de seize ans portent toujours sur eux un livret de reference. Ce document contenait une photographie, un historique d'emploi, un permis de residence, des informations fiscales et la permission ecrite d'un employeur ou d'un fonctionnaire autorisant le detenteur a se trouver dans une zone particuliere. Ne pas pouvoir presenter le document a tout agent de police etait une infraction penale. Au fil des decennies de l'apartheid, des millions de Sud-Africains furent arretes pour des infractions aux lois sur les laissez-passer.
Les Bantoustans : Une Geographie de la Depossession
Central a la justification theorique de l'apartheid etait le concept de developpement separe. Le gouvernement du Parti national affirmait qu'il n'opprimait pas les Africains noirs mais plutot qu'il les developpait separement, permettant a chaque groupe racial de developper sa propre culture et ses propres institutions sur son propre territoire. Cet argument omettait convenablement le fait que les territoires designes pour le developpement noir etaient les restes surpeuples, improductifs et eloignes des reserves du XIXe siecle, totalisant dans l'ensemble environ treize pour cent de la superficie du pays malgre le fait que les Africains noirs constituaient plus de soixante-dix pour cent de la population.
Hendrik Verwoerd, qui en tant que Premier ministre elabora le plus en detail la politique des Bantoustans, declara que les Africains noirs n'etaient pas du tout des Sud-Africains mais plutot des citoyens de l'un des huit, plus tard dix, patries ethniques designees. La Loi sur la promotion de l'autogouverne-ment bantou de 1959 etablit ces patries. Les patries furent organisees selon des lignes ethniques et linguistiques : le Transkei pour les Xhosa de la region du Transkei, le Bophuthatswana pour le peuple tswana, le Venda pour les Venda, le Ciskei pour les Xhosa de la region du Ciskei, le KwaZulu pour les Zoulous, et d'autres.
Quatre de ces patries, les dits Etats TBVC, obtinrent finalement une independance nominale du gouvernement sud-africain : le Transkei en 1976, le Bophuthatswana en 1977, le Venda en 1979 et le Ciskei en 1981. Aucun autre gouvernement dans le monde ne reconnut leur independance. C'etaient des constructions transparentement artificielles, concues pour deposseder les Africains noirs de leur citoyennete sud-africaine et donc eliminer les obligations juridiques et morales du gouvernement envers eux. Selon cette logique, un travailleur zoulou a Johannesburg n'etait pas un Sud-Africain mais un travailleur migrant etranger, un travailleur invite dans sa propre terre natale, dont les droits politiques s'exercaient correctement dans une patrie lointaine et appauvrie qu'il n'avait peut-etre jamais visitee.
Les consequences humaines de la politique des Bantoustans furent catastrophiques. Des centaines de milliers de personnes furent deplacees de force vers les patries, souvent dans des camions militaires, abandonnees dans des zones sans logement, sans emploi, sans services et sans moyens de subsistance. Les patries devinrent de vastes depots de pauvrete, avec des taux de chomage pouvant atteindre quatre-vingts pour cent, une denutrition chronique et des installations educatives et sanitaires si inadequates qu'elles constituaient une forme de violence lente.
Le systeme de travail migrant detruisit deliberement l'unite familiale en tant qu'institution sociale parmi les Africains noirs d'Afrique du Sud, laissant des enfants sans peres et des epouses sans maris pendant la majeure partie de l'annee, annee apres annee, decennie apres decennie.
Hendrik Verwoerd : Architecte de L'apartheid
Aucun individu n'est plus etroitement associe a l'elaboration et a l'imposition du systeme de l'apartheid qu'Hendrik Frensch Verwoerd. Ne aux Pays-Bas en 1901, il emigra avec sa famille en Afrique du Sud lorsqu'il etait enfant, etudia a l'Universite de Stellenbosch et en Allemagne, et revint pour devenir professeur de psychologie puis redacteur en chef du journal nationaliste afrikaner Die Transvaler. C'etait un homme d'une intelligence formidable, d'un esprit systematique et d'une conviction granitique en la rectitude de sa vision.
En tant que ministre des Affaires autochtones de 1950 a 1958, Verwoerd fut le principal architecte du programme legislatif qui transforma l'apartheid d'un slogan en un systeme. La Loi sur l'education bantoue fut sa creation, tout comme la Loi sur les autorites bantones de 1951, la Loi sur la promotion de l'autogouvernement bantou de 1959 et des dizaines d'autres mesures. Il approcha la construction de l'Etat de l'apartheid avec l'exhaustivite et la confiance d'un ingenieur social qui croyait avoir identifie les lois naturelles du developpement racial et leur donnait simplement une forme institutionnelle.
Verwoerd survecout a une tentative d'assassinat en avril 1960, lorsqu'un fermier blanc anglophone nomme David Pratt lui tira deux balles dans le visage lors d'un Rand Easter Show. Il se retablit de maniere remarquablement rapide et utilisa la tentative pour projeter une image de protection providentielle. En tant que Premier ministre, il supervisa le retrait de l'Afrique du Sud du Commonwealth en 1961, transformant le pays en republique, objectif de longue date du nationalisme afrikaner.
Le 6 septembre 1966, Verwoerd fut assassine dans la Chambre de l'Assemblee au Cap. Son assassin fut Dimitri Tsafendas, un messager parlementaire d'ascendance greque et mozambicaine mixte qui avait ete classe comme blanc. Tsafendas poignarda Verwoerd quatre fois avant d'etre maitrise. Il fut declare mentalement incapable de comparaitre en proces et passa le reste de sa vie dans des institutions. Des temoignages ulterieur revelerent que ses motivations etaient politiques en plus de personnelles : il s'etait oppose a l'apartheid et avait ressenti la cruaute arbitraire de la classification raciale qui avait adversement affecte sa propre vie.
Le Cna Et la Politique de Resistance
Le Congres national africain n'accepta pas passivement l'imposition de l'apartheid. Au debut des annees 1950, le CNA sous la direction de Walter Sisulu, Oliver Tambo et Nelson Mandela developpa une strategie politique nouvelle et plus affirmee. La Campagne de defi de 1952 fut la premiere campagne de resistance non violente a grande echelle dans l'histoire sud-africaine. Modelee en partie sur les campagnes de satyagraha de Mahatma Gandhi, la Campagne de defi convoquait des volontaires a violer deliberement les injustes lois de l'apartheid, invitant l'arrestation et l'emprisonnement comme forme de temoignage moral. Des milliers de volontaires penetrerent dans des installations segreguees, ignorerent les ordres de couvre-feu et monterent dans des wagons de train reserves aux passagers blancs. A la fin de la campagne, plus de huit mille personnes avaient ete arretees.
La Charte de la liberte, adoptee au Congres du peuple a Kliptown le 26 juin 1955, fut le document fondateur du mouvement de liberation. Elaboree a travers une consultation nationale dans laquelle on demanda aux gens ce qu'ils voulaient que soit l'Afrique du Sud, la Charte declarait que l'Afrique du Sud appartient a tous ceux qui y vivent, blancs et noirs, et qu'aucun gouvernement ne peut revendiquer legitimement l'autorite a moins qu'elle ne repose sur la volonte du peuple. Elle appelait a l'egalite des droits independamment de la race, a la redistribution des terres pour les affames, a la nationalisation des banques et des mines, a l'egalite de salaire pour un travail egal, a une education gratuite et obligatoire pour tous les enfants, et a un logement decent pour tous.
Le Congres panafricain, qui se separa du CNA en 1959 sous la direction de Robert Sobukwe, lanca une campagne contre les lois sur les laissez-passer le 21 mars 1960. Les manifestants furent appeles a se presenter aux commissariats de police sans leurs carnets de laissez-passer.
Le Massacre de Sharpeville Et Ses Suites
A Sharpeville, dans le Transvaal, une foule de plusieurs milliers de personnes s'etait reunie pacifiquement lorsque les agents de police ouvrirent le feu avec des armes automatiques. Le bilan officiel enregistra soixante-neuf morts et environ 180 blesses, la plupart touches dans le dos alors qu'ils fuyaient. Des recherches plus recentes, utilisant des registres hospitaliers et des temoignages de temoins compiles dans la periode immediatement suivante, suggerent que le nombre de morts etait d'au moins quatre-vingt-onze et le nombre de blesses de plus de 280. Les victimes comprenaient des femmes et des enfants. Les images des corps gisant dans la rue circulerent dans le monde entier et produisirent une vague d'indignation internationale.
La reponse du gouvernement a Sharpeville ne fut pas la contrition ni la reforme mais une repression intensifiee. Un etat d'urgence fut declare, plus de onze mille personnes furent detenues, et en avril 1960, le CNA et le PAC furent tous deux formellement interdits. L'interdiction obligea les mouvements de liberation a la clandestinite et a l'exil.
Nelson Mandela, Walter Sisulu, Oliver Tambo et leurs collegues furent confrontes a une decision fatidique : la resistance non violente pouvait-elle atteindre le renversement d'un gouvernement qui venait de massacrer des manifestants pacifiques et avait ensuite interdit les organisations par lesquelles la protestation pacifique etait organisee ? La reponse a laquelle ils parvinrent collectivement fut que la resistance non violente seule ne pouvait plus etre la seule reponse disponible. Oliver Tambo quitta l'Afrique du Sud pour diriger la mission exterieure du CNA en exil, role qu'il remplirait pendant trente ans. A l'interieur du pays, Nelson Mandela fut charge d'etablir une nouvelle aile armee du CNA.
Le resultat fut Umkhonto we Sizwe, ou MK, la Lance de la nation, officiellement lancee le 16 decembre 1961. La strategie initiale de MK etait le sabotage contre des cibles materielles, evitant explicitement de blesser des etres humains. Des pylones electriques, des voies ferrees, des batiments gouvernementaux et des infrastructures de communication furent pris pour cibles dans une tentative d'exercer une pression economique sur le gouvernement.
Le Proces de Rivonia Et L'emprisonnement de Mandela
Le 11 juillet 1963, la police perquisitionna le quartier general de MK a la ferme Liliesleaf a Rivonia, une banlieue de Johannesburg. Ils trouverent un document de planification appele Operation Mayibuye, qui decrivait un plan d'insurrection armee avec un soutien exterieur, et arreterent presque toute la haute direction de MK et du CNA clandestin. Nelson Mandela etait deja emprisonne, ayant ete arrete en 1962 pour incitation a la greve des travailleurs et sortie du pays sans passeport. Il fut amene de l'ile Robben pour etre juge.
Le Proces de Rivonia s'ouvrit en octobre 1963. Les accuses, dont Mandela, Walter Sisulu, Govan Mbeki, Raymond Mhlaba, Ahmed Kathrada, Andrew Mlangeni, Denis Goldberg et Elias Motsoaledi, faisaient face a des accusations de sabotage et de complot pour renverser le gouvernement, passibles de la peine de mort. Mandela choisit de faire une declaration non assermentee depuis le box des accuses plutot que de se soumettre au contre-interrogatoire. Il conclut par des mots qui sont devenus immortels : « J'ai consacre ma vie a cette lutte du peuple africain. J'ai combattu la domination blanche et j'ai combattu la domination noire. J'ai cherissal l'ideal d'une societe democratique et libre dans laquelle tous les hommes vivent ensemble en harmonie et avec des chances egales. C'est un ideal pour lequel j'espere vivre et que j'espere atteindre. Mais si cela est necessaire, c'est un ideal pour lequel je suis pret a mourir. »
Le 12 juin 1964, les huit hommes condamnes furent sentences a la prison a perpetuite. Mandela et la plupart des autres furent emmenes sur l'ile Robben, la prison de haute securite sur une ile dans la baie de la Table au large du Cap. Ils y resteraient pendant des annees, des decennies pour certains, extrayant de la chaux dans la carriere illuminee de l'ile, frequentant l'universite qu'ils creeraient entre eux le soir et devenant des symboles d'une cause qui refusait de mourir.
Le Soulevement de Soweto Et la Generation de 1976
Pendant une decennie apres le Proces de Rivonia, l'Etat de l'apartheid semblait avoir efficacement supprime la resistance organisee. Puis, le 16 juin 1976, la jeunesse de Soweto enflamma une nouvelle ere. Le detonateur immediat fut la decision du Departement de l'education bantoue en 1974 d'exiger que la moitie de toutes les matieres dans les ecoles secondaires africaines soient enseignees en afrikaans. Pour les etudiants noirs, l'afrikaans etait la langue de l'oppresseur, la langue du policier qui exigeait le livret de laissez-passer, la langue dans laquelle etaient redigees les lois qui les degradaient.
Les organisations etudiantes, dirigees par le Conseil des representants des etudiants de Soweto, organiserent une marche pour le 16 juin. On estimait que dix a vingt mille etudiants se reunirent pour marcher d'Orlando West au Stade d'Orlando. La police bloqua la marche et, lorsque des pierres furent lancees, ouvrit le feu. Hector Pieterson, un gargon de treize ans, fut parmi les premiers a etre tues. Une photographie prise par Sam Nzima du corps sans vie d'Hector porte par son ami Mbuyisa Makhubo, avec sa soeur en larmes Antoinette courant a ses cotes, devint l'une des images iconiques de la lutte contre l'apartheid et circula dans le monde entier en quelques heures.
Le soulevement se repandit depuis Soweto a travers toute l'Afrique du Sud. Les etudiants se battaient contre la police dans les rues, les batiments scolaires etaient incendies et le cycle de repression et de resistance s'intensifia pendant le reste de 1976 et jusqu'en 1977. Selon la plupart des estimations, au moins 176 personnes furent tuees lors du soulevement de Soweto et des troubles qui suivirent, certaines estimations allant significativement plus haut. Des centaines de jeunes quitterent l'Afrique du Sud pour rejoindre le CNA en exil, apportant une nouvelle militance et urgence au mouvement de liberation.
Steve Biko Et Le Mouvement de Conscience Noire
Steve Biko naquit a King William's Town en 1946 et acceda a la prominences politique en tant que leader etudiant a l'Ecole de medecine de l'Universite du Natal. En 1968, il joua un role determinant dans la fondation de l'Organisation des etudiants sud-africains, qui se separa de l'Union nationale des etudiants sud-africains multiraciaux pour creer une organisation d'etudiants exclusivement noire. Le cadre philosophique qu'il developpa fut connu sous le nom de Conscience noire.
La Conscience noire affirmait que la dimension psychologique de l'oppression etait tout aussi importante que sa dimension materielle. L'apartheid n'avait pas seulement prive les Sud-Africains noirs de terres, d'emplois et de droits politiques ; il avait tente de detruire leur sens de leur propre valeur et dignite, de leur faire interioriser l'ideologie raciste du systeme qui les opprimait. Biko affirmait que la liberation noire necessitait une liberation psychologique prealable, un rejet du complexe d'inferiorite que le colonialisme et l'apartheid avaient tente d'inculquer, et une affirmation de l'identite, de la culture et de l'humanite noires. Sa formulation celebre, « L'arme la plus puissante entre les mains de l'oppresseur est l'esprit de l'opprime », encapsula cette perspicacite.
Biko fut interdit par le gouvernement en 1973, le confinant a sa zone locale de King William's Town et lui interdisant de parler en public ou d'etre cite dans la presse. En aout 1977, il fut arrete a un poste de controle routier pres de Grahamstown, apprehende et amene a Port Elizabeth, ou il fut detenu et interroge par la police de securite. Apres des jours d'interrogatoire au cours desquels il subit de graves blessures a la tete, il fut transporte dans la soute d'un vehicule de police a Pretoria, a sept cents miles de distance. Il mourut a Pretoria le 12 septembre 1977, des suites de lesions cerebrales subies lors de son interrogatoire. Il avait trente ans.
Le gouvernement affirma d'abord que Biko etait mort d'une greve de la faim. Lorsque ce mensonge fut expose par les preuves photographiques de ses blessures, cela devint l'un des scandales publics les plus prejudiciables de l'histoire de l'Etat de l'apartheid. Les agents de securite responsables de sa mort ne furent jamais poursuivis. La mort de Biko suscita une indignation internationale et intensifia la pression pour des sanctions globales contre l'Afrique du Sud.
P.w. Botha, la Strategie Totale Et Le Rubicon
P.W. Botha devint Premier ministre en 1978 et, apres une reforme constitutionnelle en 1984 qui crea un Parlement tricameral accordant une representation limitee aux Sud-Africains metisses et indiens tout en continuant a exclure les Noirs, devint le premier President d'Etat du pays. Botha etait dans une certaine mesure un pragmatique qui reconnut que l'apartheid pur etait insoutenable, et autorisa des reformes limitees : l'interdiction des mariages mixtes et la Loi sur l'immoralite furent abrogees, les lois sur les laissez-passer furent abolies en 1986 et certains droits syndicaux furent etendus aux travailleurs noirs. Mais ces reformes etaient insuffisantes, et Botha les combina avec une repression intensifiee par l'appareil securitaire.
La doctrine que Botha developpa s'appela Strategie totale, une reponse a ce que l'etablissement militaire et securitaire appelait l'Offensive totale contre l'Afrique du Sud. Le cadre de l'Offensive totale presentait l'opposition a l'apartheid non pas comme une reponse politique legitime a un systeme injuste mais comme une offensive communiste soutenue par les Sovietiques contre la civilisation occidentale.
Les annees 1980 virent une violence escaladante. Les operations de MK augmenterent en frequence et en ampleur. Une vague de resistance populaire sous les auspices du Front democratique uni, etabli en 1983 comme une alliance interne de centaines de syndicats, d'organisations civiques, de groupes de jeunesse et d'eglises, mounta des defis soutenues et massifs au gouvernement de l'apartheid.
Le moment de verite pour Botha vint avec le discours du Rubicon du 15 aout 1985. On avait dit au monde que Botha annoncerait des reformes radicales, peut-etre meme la liberation de Mandela. En revanche, Botha prononga un discours defiant qui n'offrait rien de significatif. La valeur du rand s'effondra. Les banques internationales commencerent a retirer leurs prets.
Un Etat d'urgence fut declare en juillet 1985, initialement dans certaines parties du pays puis a l'echelle nationale depuis juin 1986. L'Etat d'urgence accorda aux forces de securite de larges pouvoirs de detention sans proces, interdit la publication d'informations sur les troubles et les operations des forces de securite, et suspendit effectivement les libertes civiles pour les Sud-Africains noirs. Des dizaines de milliers de personnes furent detenues, dont des milliers d'enfants.
Les Sanctions Internationales Et la Campagne Mondiale
La campagne internationale contre l'apartheid s'etait construite depuis les annees 1960 mais atteignit son apogee au milieu des annees 1980. La mission exterieure du CNA, dirigee depuis son quartier general a Lusaka par Oliver Tambo, avait ete extraordinairement efficace pour batir la solidarite internationale. L'organisation avait gagne le soutien des nations africaines et non alignees, la solidarite des mouvements anti-coloniaux et de droits civiques du monde entier, et le soutien institutionnel des Nations Unies, qui avaient declare l'apartheid un crime contre l'humanite en 1973.
La campagne de desinvestissement gagna un elan significatif dans les annees 1980. Les universites, eglises et municipalites americaines commencerent a vendre leurs actions dans des entreprises ayant des operations en Afrique du Sud. Le Congres americain adopta la Loi globale contre l'apartheid en 1986, outrepassant le veto du president Reagan, imposant de larges sanctions economiques a l'Afrique du Sud.
La Grande-Bretagne sous Margaret Thatcher fut un abstentionniste notable dans la campagne de sanctions. Thatcher s'opposa constamment aux sanctions globales, qualifiant le CNA d'organisation terroriste et affirmant que les sanctions nuiraient aux travailleurs noirs qu'elles etaient censees aider. L'Afrique du Sud fut exclue des Jeux olympiques a partir de 1964. Les boycotts du cricket et du rugby furent particulierement douloureux pour un pays ou ces sports etaient centraux a l'identite culturelle blanche.
Le Role de la Religion Dans la Resistance Et L'accommodation
Les eglises d'Afrique du Sud jouerent un role complexe et souvent contradictoire a l'ere de l'apartheid. Les trois eglises reformees hollandaises fournirent la justification theologique pour l'apartheid. Leurs theologiens interpreterent l'histoire de la Tour de Babel comme un mandat divin pour la separation des nations et des races.
Le Conseil sud-africain des eglises, dirige a divers moments par l'eveque Desmond Tutu, Beyers Naude et Frank Chikane, fut une voix constante et courageuse d'opposition. Beyers Naude, lui-meme un pasteur afrikaner de l'Eglise reformee hollandaise qui avait ete membre du Broederbond, la confraternite secrete afrikaner qui dirigeait effectivement le Parti national, rompit avec sa communaute dans les annees 1960 et consacra le reste de sa vie a la lutte contre l'apartheid.
L'archeveque Desmond Tutu, qui dirigea le Conseil sud-africain des eglises de 1978 a 1985 puis devint archeveque du Cap, fut peut-etre la voix la plus prominent internationalement de la lutte contre l'apartheid au sein de l'Afrique du Sud pendant les annees 1980. Il recut le Prix Nobel de la paix en 1984.
Les Femmes Dans la Lutte Contre L'apartheid
Les femmes jouerent des roles centraux et souvent insuffisamment reconnus dans la resistance a l'apartheid a chaque etape. La Marche des femmes du 9 aout 1956, au cours de laquelle vingt mille femmes convergerent sur les Union Buildings a Pretoria pour protester contre l'extension des lois sur les laissez-passer aux femmes, reste l'un des actes de resistance collective les plus puissants de l'histoire sud-africaine. Les femmes deposerent des paquets de petitions de protestation dans le bureau du Premier ministre Strijdom et garderent le silence pendant trente minutes avant de chanter le chant de liberte « Wathint' abafazi, wathint' imbokodo ». Le 9 aout est maintenant celebre comme la Journee de la femme en Afrique du Sud.
Lilian Ngoyi, qui dirigea la Federation des femmes sud-africaines, etait une travailleuse domestique, couturiere et organisatrice syndicale d'une capacite et d'un courage extraordinaires. Albertina Sisulu maintint la famille et le reseau clandestin du CNA pendant les decennies d'emprisonnement de son mari. Winnie Madikizela-Mandela endura des annees d'interdiction, d'isolement dans le village recule de Brandfort, d'arrestation et de tentatives d'intimidation, sortant de chaque epreuve avec son defi intact.
F.w. de Klerk Et la Transition Negociee
F.W. de Klerk succeda a Botha en tant que president en 1989 apres un caucus qui se rebellait contre le Botha malade. Le 2 fevrier 1990, De Klerk se leva au parlement pour prononcer le discours le plus important de l'histoire sud-africaine depuis la formation de l'Union. Il annonga la levee immediate de l'interdiction du CNA, du PAC, du Parti communiste sud-africain et de trente-trois autres organisations. Il annonga la liberation de prisonniers politiques, la suspension de la peine de mort et la levee des restrictions sur les medias. Il annonga la liberation imminente de Nelson Mandela.
Neuf jours plus tard, le 11 fevrier 1990, Nelson Mandela sortit de la Prison Victor Verster apres vingt-sept ans d'emprisonnement. Il avait soixante et onze ans. Les scenes de sa liberation, transmises en direct dans le monde entier, furent l'un des moments les plus charges emotionnellement de la fin du XXe siecle.
Les negociations qui suivirent furent extraordinairement complexes et souvent violentes. CODESA, la Convention pour une Afrique du Sud democratique, tint sa premiere reunion en decembre 1991 au Centre du commerce mondial a Kempton Park. L'assassinat de Chris Hani le 10 avril 1993 manqua de peu de detruire tout le processus de negociation. Hani etait le chef du Parti communiste sud-africain et ancien commandant de MK, le chef politique noir le plus populaire d'Afrique du Sud apres Mandela lui-meme. Il fut abattu devant sa maison a Boksburg par un immigrant polonais nomme Janusz Walus. Ce fut Mandela qui apparut a la television nationale ce soir-la pour appeler au calme.
Le 18 novembre 1993, le forum de negociation multipartite parvint a un accord sur une constitution interimaire. Les elections furent fixees au 27 avril 1994. Pour la premiere fois dans l'histoire de l'Afrique du Sud, tout adulte aurait le droit de voter, independamment de sa race.
L'election Du 27 Avril 1994
Les jours du 27 au 29 avril 1994 sont les jours les plus celebres de l'histoire sud-africaine. Des files d'electeurs s'etendant sur des kilometres se formerent avant l'aube dans des milliers de bureaux de vote a travers le pays. Des hommes et des femmes ages qui avaient vecu toute leur vie sous l'apartheid attendirent pendant des heures pour voter pour la premiere fois. Les jeunes voterent aux cotes des grands-parents qui etaient nes avant que l'Union d'Afrique du Sud n'existe. L'atmosphere pacifique et joyeuse deconcer-ta ceux qui avaient predit du sang dans les rues.
Le CNA remporta soixante-deux pour cent des voix, un mandat massif et historique. Nelson Mandela devint le premier president elu democratiquement d'Afrique du Sud. Le 10 mai 1994, il fut investi comme president aux Union Buildings de Pretoria, le siege du gouvernement de l'apartheid, desormais transforme en scene du moment democratique le plus extraordinaire que l'Afrique ait jamais vu.
La Commission Verite Et Reconciliation
Le gouvernement post-apartheid faisait face a un dilemme profond : comment traiter les auteurs de decennies de violence, de torture et d'assassinats patronnes par l'Etat sans soumettre le pays a des proces interminables. La solution fut la Commission Verite et Reconciliation, etablie par la Loi sur la promotion de l'unite nationale et de la reconciliation de 1995 et presidee par l'archeveque Desmond Tutu.
La CVR tint des audiences publiques dans des villes et villages de toute l'Afrique du Sud de 1996 a 1998. Des survivants de la torture, des familles de personnes tuees ou disparues, des communautes qui avaient ete deplacees de force : tous se presenterent pour temoigner. Les audiences furent retransmises en direct a la radio et a la television. L'archeveque Tutu pleura en camera lorsqu'il entendit des temoignages d'une horreur particuliere.
Le Comite d'amnistie regut plus de sept mille demandes et accorda l'amnistie dans un peu plus de mille cas. Le rapport final de la CVR, presente en cinq volumes en 1998 et etendu en 2003, documenta des violations systematiques des droits de l'homme par l'Etat de l'apartheid, dont le meurtre, la torture, la detention arbitraire et les transferts forces.
L'heritage de L'apartheid
Plus de trois decennies apres les premieres elections democratiques, l'heritage de l'apartheid reste le fait central de la vie sociale et economique sud-africaine. Le fosse de richesses raciales produit par des siecles de depossession et des decennies d'appauvrissement delibere ne peut pas etre efface en une generation. L'Afrique du Sud reste l'une des societes les plus inegales du monde. La redistribution des terres a avance beaucoup plus lentement que prevu ou promis. L'Afrique du Sud post-apartheid a lutte contre des taux eleves de criminalite violente, une corruption endemique, une epidemie de SIDA aux proportions devastatrices et un chomage obstinement eleve.
Nelson Mandela mourut le 5 decembre 2013, a l'age de quatre-vingt-quinze ans. Le torrent mondial de deuil et de celebration qui suivit reflechit la place extraordinaire qu'il avait prise dans l'imagination morale du monde. Il n'etait pas simplement un chef politique mais un symbole d'une possibilite : que la dignite humaine pouvait survivre au pire que les systemes de deshumanisation pouvaient lui faire, et que le conflit politique pouvait etre transforme par le choix de prioriser la justice sur la vengeance.
L'histoire de l'apartheid est en fin de compte une histoire sur ce que les etres humains se font les uns aux autres au service de l'ideologie et de la soif de pouvoir, et sur ce dont ils sont capables en resistance a l'injustice. La souffrance qu'il causa fut immense et la guerison est incomplete. Mais le fait qu'un systeme si exhaustivement concu pour etre permanent ait ete demantele en une seule vie, et que son demantelement ait ete accompli principalement grace a la perseverance, au courage et a la vision morale de ceux qu'il avait tente le plus durement de detruire, est l'un des faits les plus remarquables de l'histoire du XXe siecle.
L'economie de L'apartheid : Capitalisme Racial Et Travail Force
Comprendre l'apartheid exige d'apprecier dans quelle mesure il fut fondamentalement un systeme economique en plus d'etre politique. La suprematie raciale n'etait pas simplement une ideologie soutenue par le Parti national et la communaute afrikaner ; c'etait une structure qui beneficiait materiellement aux employeurs blancs, aux travailleurs blancs et aux investisseurs etrangers qui pouvaient acceder a la main-d'oeuvre la moins chere de tout marche du monde libre. Le systeme des laissez-passer, les Bantoustans, l'education bantoue et le systeme de travail migrant formaient ensemble une machinerie de coercition du travail extraordinairement efficace.
Les mines d'or et de diamants d'Afrique du Sud furent les piliers de cette economie raciale depuis le XIXe siecle. Le systeme de travail migrant fut concu specifiquement pour les mines : les hommes noirs etaient recrutes dans les territoires ruraux, transportes dans les complexes miniers du Witwatersrand, loges dans de grands dortoirs d'entreprise separes de leurs familles, et remuneres a des taux que les economistes calculent comme etant entre un cinquieme et un dixieme de ce que les salaires du marche auraient ete dans des conditions de libre mobilite du travail. Les profits miniers dependaient de ce differentiel. Les grandes maisons minieres, dont Anglo American, De Beers et Gold Fields, devinrent certains des plus rentables conglomerats commerciaux du monde sur la base de cette main-d'oeuvre subventionnee par l'Etat.
L'agriculture blanche beneficia de maniere similaire. Les agriculteurs blancs, dont beaucoup cultivaient des terres qui avaient ete arrachees aux Africains noirs par la legislation de 1913 et les actions anterieures, employaient une main-d'oeuvre noire a des tarifs bien inferieurs au salaire du marche libre. Le systeme d'emploi domestique, qui maintenait des centaines de milliers de femmes noires comme employees de maison dans des foyers blancs, reproduisait au niveau des menages individuels la meme logique du marche du travail deformee par la coercition qui prevalait dans les mines et les fermes.
Le capital etranger afflua vers l'Afrique du Sud en quantite pendant les annees 1950 et 1960, attire precisement par ces distorsions. Les entreprises britanniques et americaines operant en Afrique du Sud beneficiaient d'une main-d'oeuvre moins chere que celle disponible dans toute autre economie du monde developpe. Les arguments qui furent presents ulterieurement dans les debats sur les sanctions, selon lesquels le capital etranger eleverait le niveau de vie des travailleurs noirs et minerait finalement l'apartheid, contenaient un grain de verite emballe dans beaucoup d'hypocrisie : les memes entreprises qui faisaient ces arguments avaient ete des beneficiaires enthousiastes du systeme qu'elles affirmaient que l'engagement economique eroderaient.
La Repression de la Culture Et de L'identite
L'apartheid ne se limita pas a controler les corps et le travail des Sud-Africains non blancs ; il tenta egalement de controler leurs esprits, leur culture, leur histoire et leur identite collective. Le systeme d'education bantoue, avec son programme deliberement degrade et son insistance sur l'instruction dans les langues autochtones pour separer les differents groupes africains les uns des autres et du monde anglophone, fut l'instrument le plus systematique de ce controle culturel. Mais le controle de la culture s'etendait bien au-dela des ecoles.
Les arts de la scene, la musique, la litterature et le cinema furent tous soumis a la censure. Le Conseil de censure, etabli par la loi, avait de larges pouvoirs pour interdire des materiaux qu'il considerait prejudiciables aux relations raciales ou subversifs de l'ordre social. Les oeuvres d'ecrivains noirs comme Eskia Mphahlele, Lewis Nkosi et Miriam Tlali furent interdites. La musique d'artistes etrangers qui avaient fait des declarations contre l'apartheid fut proscrite.
Pourtant, la culture de resistance prospera malgre la repression. La musique mbaqanga et le jazz sud-africain, joues dans les debits de boissons clandestins des municipalites appeles shebeens, maintenaient un espace d'expression et de communaute que les autorites de l'apartheid ne pouvaient pas supprimer completement. Les poetes et intellectuels de la Conscience noire publiaient leurs ecrits dans des journaux et des revues qui circulaient parmi des reseaux de lecteurs solidaires.
Miriam Makeba, dont la musique porta la realite de l'apartheid aux oreilles du monde, fut exilee lorsqu'elle se rendit aux Etats-Unis en 1959 et le gouvernement sud-africain revoqua son passeport. Hugh Masekela, Dollar Brand et de nombreux autres musiciens sud-africains brillants poursuivirent leurs carrieres en exil, maintenant la presence de la culture sud-africaine sur la scene musicale mondiale tout en documentant la souffrance de leur peuple.
La Dimension Internationale : L'afrique Dans la Lutte Contre L'apartheid
La campagne contre l'apartheid fut des ses premiers jours une cause internationale, et les Etats africains independants jouerent un role fondamental dans la lutte. L'Organisation de l'unite africaine, fondee en 1963, placa l'opposition a l'apartheid au coeur de son agenda des le debut. Les Etats africains au nord du fleuve Limpopo fournirent refuge, bases d'entrainement, assistance diplomatique et ressources materielles au mouvement de liberation en exil pendant les decennies de la lutte.
La Tanzanie, sous la direction de Julius Nyerere, fut l'un des commanditaires les plus consequents du CNA. La Zambie, gouvernee par Kenneth Kaunda, abrita le quartier general du CNA en exil a Lusaka pendant des annees, malgre les risques que cela comportait pour la Zambie sous forme de represailles militaires sud-africaines et de pression economique. Le Mozambique, apres son independance du Portugal en 1975, devint une base d'operations pour les combattants du CNA, payant un prix terrible sous la forme de la guerre de destabilisation que l'Afrique du Sud lanca contre lui a travers le mouvement RENAMO.
L'Angola fut le theatre des conflits militaires les plus directs. Les Forces de defense sud-africaines intervinrent en Angola a plusieurs reprises pendant les annees 1970 et 1980, a la fois pour combattre le mouvement de liberation namibien SWAPO et pour soutenir le mouvement UNITA contre le gouvernement MPLA soutenu par Cuba et l'Union sovietique.
Le Zimbabwe, apres l'independance en 1980 sous la direction de Robert Mugabe, joignit activement sa voix aux demandes de sanctions contre l'Afrique du Sud et fournit formation et soutien au CNA.
Le Systeme de Prisonniers Politiques Et L'ile Robben
Pendant plus de deux decennies, l'ile Robben fut le symbole le plus puissant de la brutalite de l'apartheid et de la resistance a celle-ci. Situee dans les eaux froides de la baie de la Table au large du Cap, l'ile avait servi de lieu d'exil, de prison et d'hopital pour lepreux pendant des siecles avant de devenir la prison de haute securite ou le gouvernement de l'apartheid enfermai ses opposants les plus dangereux.
La vie sur l'ile Robben etait definie par une cruaute calculee concue pour briser l'esprit et l'ame des prisonniers. Les detenus etaient classes par race meme a l'interieur de la prison : les prisonniers africains noirs recevaient les plus petites rations de nourriture, les vetements les plus inadequats pour le froid atlantique, et les conditions de vie les plus rudes. Le travail dans la carriere de calcaire, ou les prisonniers extrayaient de la pierre a coups de pics et de pelles pendant des heures sous le soleil brillant, produisait des dommages oculaires permanents qui affecteraient plus tard la vision de Mandela et de nombreux autres.
Pourtant, l'ile Robben devint aussi ce que ses habitants appelaient l'Universite de l'ile Robben. Les prisonniers, dont beaucoup etaient des personnes tres instruites, organiserent des programmes d'education clandestins dans lesquels ils enseignaient des matieres academiques, des droits juridiques, la theorie politique et des langues entre eux. Les debats sur la strategie et la philosophie politique qui se deroulerent entre les prisonniers pendant ces annees faconnerent la pensee du CNA de manieres qui ne sont pas encore completement documentees. Mandela lui-meme etudia le droit a distance pendant son emprisonnement, obtenant son titre de l'Universite d'Afrique du Sud.
L'heritage de l'ile Robben est aujourd'hui profondement ambigu dans la memoire sud-africaine. Comme musee et site du patrimoine mondial, l'ile recoit des centaines de milliers de visiteurs par an. D'anciens prisonniers servent de guides, emmenant les visiteurs dans les cellules et la carriere.
La Dimension de Genre : Les Femmes Et L'apartheid
L'histoire de l'apartheid a ete racontee en grande partie comme une histoire d'hommes : les dirigeants masculins du Parti national, les chefs masculins du CNA, les prisonniers masculins de l'ile Robben. Cette narration centre les hommes a la fois comme bourreaux et comme heros de l'histoire, laissant en peripherie les experiences et les contributions des femmes de toutes les communautes raciales.
Les femmes de la communaute afrikaner jouerent un role important dans la reproduction culturelle et ideologique de l'apartheid. En tant qu'enseignantes dans les ecoles afrikaners, en tant que meres transmettant les valeurs et l'identite afrikaners aux generations suivantes, en tant que membres des organisations religieuses soutenant la doctrine de la separation raciale, les femmes afrikaners furent des participantes actives bien que rarement reconnues dans la construction du monde de l'apartheid.
En meme temps, certaines femmes blanches d'origine anglaise et afrikaner comptaient parmi les critiques les plus courageux du systeme. La Ceinture noire, l'organisation de femmes blanches protestant contre les injustices du systeme des laissez-passer, fut fondee en 1955 et persista pendant des decennies dans ses silencieuses protestations debout dans les rues et les espaces publics portant leurs distinctives ceintures noires.
Les femmes des communautes noire, metisse et indienne supporterent les fardeaux les plus lourds de l'apartheid et fournirent egalement certaines de ses resistances les plus puissantes. L'histoire de la resistance des femmes a l'apartheid n'est pas seulement l'histoire de quelques figures prominentes comme Lilian Ngoyi ou Albertina Sisulu ; c'est l'histoire de millions de femmes ordinaires qui trouverent des manieres de maintenir la vie familiale et communautaire dans des conditions concues pour la detruire.
Le Role Du Sport Dans L'apartheid Et Son Opposition
Le sport occupait une place speciale tant dans l'identite culturelle des Sud-Africains blancs que dans la campagne internationale contre l'apartheid. Pour les Afrikaners, le rugby etait presque une religion, un vehicule d'identite nationale et de fierte collective dont l'intensite etait difficile a exagerer pour ceux qui n'avaient pas grandi dans cette culture.
Le mouvement anti-apartheid comprit tot que s'attaquer a la participation sportive de l'Afrique du Sud serait un instrument particulierement efficace de pression. L'isolement sportif blessait la ou la fierte et l'identite de l'apartheid etaient les plus vulnerables. L'Afrique du Sud fut exclue des Jeux olympiques de 1964 et resta exclue pendant les trois decennies suivantes.
Dans le cricket, le mouvement Stop the Seventy Tour organisa des protestations massives en Grande-Bretagne contre la tournee programmee de l'equipe de cricket sud-africaine en 1970. La tournee fut annulee, et l'exclusion du cricket sud-africain des arenes internationales dura deux decennies.
Lorsque l'apartheid fut demantele et que l'Afrique du Sud retourna a la competition sportive internationale dans les annees 1990, les moments de triomphe sportif devinrent de puissants symboles de la nouvelle nation. La Coupe du monde de rugby de 1995, organisee en Afrique du Sud et remportee par les Springboks, avec Nelson Mandela remettant le trophe vetu du maillot du capitaine Francois Pienaar, fut l'un des moments les plus emotionnels de l'histoire sud-africaine post-apartheid.
L'heritage Architectural Et Spatial de L'apartheid
L'apartheid laissa un heritage physique dans le paysage bati de l'Afrique du Sud qui reste visible et influent aujourd'hui. Les villes sud-africaines furent redessinoes pendant les decennies de l'apartheid selon des principes de separation raciale qui fagonnerent l'emplacement des quartiers, le trace des routes, la distribution des installations publiques et la relation entre les centres d'emploi et les zones residentielles.
La conception typique de la ville sud-africaine sous l'apartheid placait les municipalites noires loin des centres d'emploi blancs, separees par des zones industrielles, des ceintures vertes ou d'autres barrieres. Les residents des municipalites devaient voyager de longues distances chaque jour pour se rendre a leurs lieux de travail, supportant des couts de transport qui consommaient une part importante de leurs salaires deja bas.
L'heritage spatial de l'apartheid se manifeste aujourd'hui dans la persistante segregation de facto de nombreuses villes et banlieues sud-africaines. Bien que la segregation raciale formelle ait ete abolie, les schemas d'installation determines par la richesse et donc en grande partie par la race, compte tenu de l'heritage du fosse de richesses raciales, ont perpetue une separation de facto.
Comparaisons Historiques : L'apartheid Dans Le Contexte Mondial
L'apartheid est souvent etudie comme un phenomene unique, et a certains egards il l'est : son degre de systematisation legislative, sa duree, l'exhaustivite de sa portee reglementaire et la specificite de ses categories raciales le distinguent d'autres formes de domination raciale. Cependant, le placer dans un contexte comparatif revele tant ses connexions avec des systemes plus larges de discrimination raciale que les manieres dont il etait exceptionnel.
La comparaison la plus frequemment faite est avec le systeme de segregation Jim Crow dans le sud des Etats-Unis. Les lois Jim Crow, qui imposerent la segregation raciale dans presque tous les aspects de la vie publique dans les Etats du sud depuis l'ere de la Reconstruction jusqu'a l'adoption de la Loi sur les droits civiques de 1964 et la Loi sur le droit de vote de 1965, partagent des caracteristiques structurelles evidentes avec l'apartheid.
Pourtant, l'apartheid etait en certains points plus extreme que Jim Crow. La doctrine du Bantoustan de la citoyennete separee, qui depossedait les Africains noirs de leur citoyennete sud-africaine et la remplacait par une citoyennete dans une patrie nominalement independante, n'avait pas de parallele dans l'experience americaine.
La comparaison avec le colonialisme s'offre naturellement. L'apartheid fut a bien des egards une forme de colonialisme interne : une minorite d'origine europeenne dominant une majorite autochtone par la violence de l'Etat, privant cette majorite de terres et de ressources, et construisant une ideologie d'inferiorite raciale pour justifier cette domination.
Conclusion : la Signification Durable de L'apartheid
L'apartheid prit fin comme systeme de gouvernement en 1994, mais sa signification n'est pas seulement historique. Les questions qu'il souleve restent urgemment pertinentes : Comment une societe peut-elle guerir apres des decennies d'injustice systemique ? Que doit-on a ceux qui ont souffert et aux generations qui ont herite de la pauvrete creee par cette injustice ? Est-il possible de se reconcilier sans justice, ou la reconciliation sans justice est-elle simplement la victoire de l'oppresseur par d'autres moyens ?
L'Afrique du Sud continue de lutter avec ces questions. Le fosse de richesses raciales ne s'est pas significativement comble ; sur certains indicateurs il s'est creuse. La reforme agraire a avance lentement. L'education dans les ecoles servant les communautes pauvres reste profondement inadequate.
Mais l'Afrique du Sud a aussi construit des institutions qui fonctionnent : un pouvoir judiciaire independant, une societe civile vitale, une presse libre et courageuse, un mouvement syndical qui maintient le pouvoir du capital des entreprises, et une culture politique pluraliste qui parvient a produire des elections pacifiques dans des circonstances difficiles.
L'apartheid doit etre rappele non seulement comme une horreur exceptionnelle mais comme le cas test le plus elabore de l'histoire moderne de quelque chose que de nombreuses autres societes ont pratique sous des formes moins systematiques : l'organisation de la vie politique et economique pour assurer le privilege permanent d'un groupe sur d'autres. Ses outils (classification raciale, controles de residence, discrimination educative, limitations du travail, justice selective) ne sont pas propres a l'histoire sud-africaine.
L'histoire du demantelement de l'apartheid est particulierement precieuse parce qu'elle requit la determination de millions de personnes sur de nombreuses decennies, la construction d'alliances internationales, le leadership d'individus extraordinaires comme Nelson Mandela, Oliver Tambo, Walter Sisulu, Desmond Tutu, Chris Hani, Steve Biko et les innombrables hommes et femmes sans nom qui resisterent quotidiennement a leur propre oppression. Et elle requit, finalement, la volonte de certains du cote du pouvoir de reconnaitre que ce qu'ils avaient construit etait injuste et insoutenable et de negocier leur propre remplacement.
L'eglise Et L'etat : Theologie Et Pouvoir Sous L'apartheid
La relation entre la foi religieuse et le pouvoir politique dans l'histoire de l'apartheid est l'une des plus complexes et troublantes de toute l'ere. D'un cote, les eglises reformees hollandaises afrikaners fournirent la couverture theologique qui permit aux constructeurs de l'apartheid de se presenter non seulement comme des techniciens de la politique mais comme des executeurs d'un ordre divinement sanctionne. Cette theologie, qui s'appuya sur une interpretation selective et souvent pervertie de la Bible, fut l'un des documents les plus pernicieusement convaincants que tout systeme d'oppression ait jamais produits.
D'un autre cote, l'eglise dans ses nombreuses variantes fut aussi source de certaines des voix les plus puissantes de resistance morale a l'apartheid. Les eglises anglicanes, methodistes, lutheriennes, catholiques et d'autres confessions produisirent des leaders qui se leverent avec un courage extraordinaire face a l'Etat.
Le cas de Beyers Naude est particulierement instructif. Naude etait un fils de l'etablissement afrikaner : eleve au sein de l'Eglise reformee hollandaise, membre du Broederbond qui etait le coeur du pouvoir afrikaner, et un homme dont la foi et le patriotisme afrikaner etaient genuins et intenses. Mais lorsque l'apartheid de Sharpeville et ses consequences le confronterent avec la realite du systeme que sa communaute avait construit, sa foi lui demanda de prendre un chemin different.
L'impact de la dimension religieuse sur le processus de negociation qui conduisit a la fin de l'apartheid ne doit pas etre sous-estime. La decision de Mandela de prioriser la reconciliation sur la revanche etait profondement informee par sa comprehension du paysage moral et religieux de l'Afrique du Sud. Le langage du pardon, de la reconciliation et du nouveau depart qui caracterisa la transition de 1994 n'etait pas simplement une rhetorique politique ; c'etait, pour beaucoup de gens, une expression genuinement de leurs convictions religieuses les plus profondes.
Le Mouvement de Resistance Interne Des Annees 1980
Les annees 1980 se caracteriserent par une intensification tant de la violence etatique que de la resistance populaire. L'etablissement du Front democratique uni en aout 1983 fut un moment decisif. Repondant a la reforme constitutionnelle de Botha qui crea un Parlement tricameral excluant toujours les Noirs, le FDU rassembla plus de sept cents organisations affiliees dans une coalition de syndicats, eglises, organisations civiques, groupes de jeunesse et associations de femmes qui unissaient leurs forces pour rejeter l'apartheid.
Le mouvement syndical avait ete en construction depuis les greves de 1973 a Durban, qui avaient revele la puissance collective des travailleurs noirs dans une economie qui dependait de leur travail. Le Congres des syndicats sud-africains, COSATU, fut forme en decembre 1985 et devint rapidement la plus grande federation syndicale du pays, avec des affilies dans les mines, les usines, les transports et les services. COSATU s'allia ouvertement avec le CNA en exil et le Parti communiste sud-africain, formant la base de ce qui deviendrait l'Alliance tripartite.
Les comites civiques des municipalites, organisant les residents autour d'enjeux locaux comme les loyers, les transports et les services, devinrent des centres de mobilisation politique. Les boycotts des consommateurs contre les commerces blancs, les boycotts des loyers dans les municipalites, les greves generales et les manifestations dans les rues etaient les outils d'une politique de masse qui rendait les municipalites ingouvernables selon le terme de l'epoque.
La violence dans les municipalites au cours de cette periode prit de nombreuses formes. Certaines furent directement le fait des forces de securite : la police, l'armee et les unites clandestines comme l'Unite C1, plus tard renommee Vlakplaas d'apres la ferme pres de Pretoria ou elle etait basee, qui perpetrerent des meurtres, des enlevements et des actes de sabotage contre des militants. Les Etats d'urgence de 1985 et 1986 demantelement en grande partie l'infrastructure organisationnelle visible du mouvement de resistance interne. Des dizaines de milliers de personnes furent detenues, dont des milliers d'enfants.
Les Couts Economiques de L'apartheid
A la fin des annees 1980, les contradictions economiques de l'apartheid etaient devenues evidentes meme pour ses beneficiaires. L'economie sud-africaine, qui avait connu une croissance rapide dans les annees 1950 et 1960, entrait dans une periode de stagnation relative.
Les sanctions economiques commencerent a mordre lorsque les banques internationales retirerent leurs prets en 1985 et que les investissements etrangers directs s'assecherent. Les distorsions internes de l'economie de l'apartheid etaient tout aussi debilitantes. La reservation des emplois par race empechait l'allocation efficace de la main-d'oeuvre.
En septembre 1985, une delegation de grands hommes d'affaires sud-africains, dirigee par Gavin Relly d'Anglo American, voyagea a Lusaka pour rencontrer Oliver Tambo et d'autres dirigeants du CNA en exil. Ce voyage signaleraient que le capital sud-africain reconnaissait de plus en plus que l'avenir ne pouvait pas etre celui de l'apartheid continue.
Le Chemin Vers Le 27 Avril : la Phase Finale Des Negociations
Les deux annees entre la liberation de Mandela en fevrier 1990 et les elections d'avril 1994 furent parmi les plus violentes de l'histoire sud-africaine. La violence entre les partisans du CNA et du Parti de la liberte Inkatha fit des milliers de victimes dans la province du Natal et dans les townships autour de Johannesburg.
Le massacre de Boipatong en juin 1992, dans lequel des hommes armes tuerent quarante-cinq residents d'un township, faillit rompre les negociations. Mandela retira le CNA des pourparlers et accusa le gouvernement de complicite dans la violence. Les negociations finirent par reprendre, aidees en partie par l'assassinat de Chris Hani en avril 1993, qui paradoxalement cristallisa la volonte commune d'eviter la descente dans la guerre civile.
Les elections d'avril 1994 furent experimentees par la majorite des Sud-Africains comme un moment de catharsis nationale et d'etonnement collectif. Les files devant les bureaux de vote serpentaient parfois sur des kilometres. Des personnes agees qui n'avaient jamais vote pleuraient en se rendant a leur bureau de scrutin. Observateurs internationaux de nombreux pays superviserent les elections et les declarerent libres et equitables. Le caractere pacifique des elections, dans un pays ou tant de personnes avaient predit un bain de sang, fut lui-meme un triomphe.
L'afrique Du Sud Post-Apartheid : Defis Et Realisations
La transition vers la democratie en 1994 fut celebree comme un miracle. La nouvelle constitution, adoptee en 1996, est largement consideree comme l'une des plus progressistes du monde. Sa Declaration de droits protege les droits civils, politiques et socioeconomiques. Elle interdit explicitement la discrimination fondee sur la race, le genre, la grossesse, l'etat matrimonial, l'origine ethnique ou sociale, la couleur, l'orientation sexuelle, l'age, le handicap, la religion, la conscience, la croyance, la culture, la langue et la naissance, faisant de la constitution post-apartheid l'un des documents fondateurs les plus inclusifs de l'histoire mondiale.
L'acces a l'eau courante, a l'electricite, au logement et aux soins de sante s'est considerablement ameliore pour des millions de Sud-Africains depuis 1994. Des programmes de logement ont fourni des maisons a des millions de familles qui vivaient dans des bidonvilles. L'inscription dans l'enseignement superieur a augmente de maniere substantielle, en particulier parmi les etudiants noirs.
La corruption, devenue un phenomene systemique sous la presidence de Jacob Zuma de 2009 a 2018, a devaste les institutions et detourne des ressources qui auraient pu financer l'education, la sante et le developpement des infrastructures. L'enquete judiciaire qui suivit, la Commission d'enquete judiciaire Zondo, documenta l'etendue de la corruption avec une exhaustivite qui choqua meme les observateurs les plus cyniques.
La memoire de l'apartheid, et de la lutte contre lui, reste centrale a la vie publique sud-africaine. Le 16 juin, anniversaire du soulevement de Soweto, est celebre comme la Journee de la Jeunesse. Le 9 aout, anniversaire de la Marche des femmes, est la Journee de la Femme. La Journee des droits de l'homme le 21 mars commeore le massacre de Sharpeville. Le 27 avril est celebre comme la Journee de la Liberte, commemorant les premieres elections democratiques de 1994.
L'heritage de l'apartheid restera au coeur de la politique, de la societe et de l'economie sud-africaines pour des generations a venir. La question de savoir comment une societe peut se reconstruire apres une telle injustice systematique, comment elle peut reparer sans detruire, comment elle peut reconnaitre la verite sans succomber a la vengeance, n'a pas de reponse facile. L'experience sud-africaine, avec toutes ses realisations et ses echecs, reste l'un des cas les plus importants a etudier pour quiconque s'interesse a ces questions.
Le Role de Nelson Mandela Dans la Transition Democratique
Nelson Mandela est une figure si centrale dans l'histoire de l'apartheid que sa vie et son oeuvre meritent un examen plus approfondi. Ne le 18 juillet 1918 a Mvezo dans le Transkei, membre du clan royal Thembu du peuple xhosa, Mandela possedait un heritage de leadership qui facon profonde sa vocation de service public. Son prenom de naissance, Rolihlahla, signifie en xhosa "celui qui arrache les branches d'un arbre" ou familierement "fauteur de troubles", une description qui se revelerait prophetiquement appropriee.
Mandela etudia le droit a l'Universite de Fort Hare puis a l'Universite du Witwatersrand, ou il rencontra Walter Sisulu et d'autres personnes qui deviendraient ses compagnons d'une vie dans la lutte pour la liberte. Il devint avocat a Johannesburg aux cotes d'Oliver Tambo, et le cabinet juridique Mandela et Tambo devint le premier cabinet d'avocats noirs du pays, offrant une representation abordable aux Sud-Africains noirs qui manquaient de ressources pour payer les honoraires juridiques habituels.
L'evolution politique de Mandela au fil des decennies fut marquee par une disposition a adapter la strategie sans compromettre les principes. Dans sa jeunesse, il fut cofondateur de la Ligue de la Jeunesse de l'ANC et adopta initialement des positions exclusivement africaines qui se mefaient de la participation des Sud-Africains blancs, metis et indiens a la lutte de liberation. Avec le temps, sous l'influence de figures comme Walter Sisulu et de sa propre reflexion, il embrassa la vision multiraciale et inclusive articulee dans la Charte de la Liberte.
Ses vingt-sept annees d'emprisonnement, de 1964 a 1990, loin de briser son esprit, semblent l'avoir raffine. A Robben Island, il dirigea les prisonniers politiques avec une telle autorite morale que les gardiens commencerent eventuellement a le traiter avec respect. Ce fut durant ces annees de confinement que Mandela en vint a comprendre profondement que la liberation des Sud-Africains noirs necessitait egalement la liberation des Blancs de la peur et de la culpabilite que le systeme de l'apartheid leur imposait. Cette comprehension faconnna son approche de la reconciliation apres sa liberation.
Lorsque Mandela sortit de prison le 11 fevrier 1990, il emergea non avec amertume mais avec une magnanimite extraordinaire. Il invita les Sud-Africains blancs a considerer la nouvelle Afrique du Sud comme leur foyer egalement. Il utilisa les symboles et les gestes avec une maitrise consommee : il assista aux matchs de rugby avec le maillot des Springboks lors de la Coupe du monde de 1995, comprenant qu'embrasser les symboles cheris des Sud-Africains blancs serait plus transformateur que de les rejeter. Sa presidence de 1994 a 1999 se caracterisa par l'inclusion, la moderation et l'insistance sur l'unite nationale plutot que sur la vengeance.
La decision de Mandela de ne servir qu'un seul mandat presidentiel fut en elle-meme un acte de statesmanship remarquable dans un continent ou le pouvoir corrompt souvent ceux qui le detiennent. En cedant volontairement le pouvoir, Mandela etablit un precedent democratique d'une valeur inestimable pour la jeune democratie sud-africaine.
Les Defis Economiques de L'apres-Apartheid
Si la transition politique de l'Afrique du Sud vers la democratie a ete remarquablement reussie, la transformation economique s'est averee bien plus difficile. L'heritage economique de l'apartheid etait profond et persistant : des decennies de discrimination dans l'emploi, de privation d'education de qualite, d'exclusion de la propriete fonciere et d'exclusion du capital avaient cree des inegalites qui ne pouvaient pas etre effacees du jour au lendemain.
Le programme de Reconstruction et de Developpement adopte par le gouvernement Mandela cherchait a repondre aux besoins fondamentaux de la population noire : logement, electricite, eau courante et soins de sante. Des millions de maisons furent construites, des millions de foyers furent raccordes au reseau electrique, et l'acces a l'eau courante s'ameliora considerablement. Ces realisations, bien qu'imparfaites dans leur execution, representerent des ameliorations reelles et tangibles dans la vie quotidienne de millions de personnes.
Cependant, la politique macroeconomique du gouvernement ANC, connue sous le nom de GEAR (Growth, Employment and Redistribution), adoptee en 1996, privilegia la stabilite fiscale et l'attractivite pour les investisseurs etrangers au detriment d'une redistribution plus rapide. Les critiques, notamment au sein de la gauche du mouvement de liberation, arguaient que cette orientation reproduisait les priorites economiques de l'apartheid sous une nouvelle forme.
La politique d'action affirmative et d'autonomisation economique des Noirs, connue sous l'acronyme BEE puis BBBEE (Broad-Based Black Economic Empowerment), cherchait a creer une classe d'hommes d'affaires noirs et a diversifier la propriete des entreprises. Si elle a reussi a creer une classe moyenne noire en expansion, ses critiques soutiennent qu'elle a beneficie principalement a une elite connectee politiquement plutot qu'a la vaste majorite des Sud-Africains noirs appauvris.
L'inegalite des revenus en Afrique du Sud, mesuree par le coefficient de Gini, reste parmi les plus elevees au monde. Les taux de chomage, en particulier parmi les jeunes noirs, sont chroniquement eleves, depassant regulierement trente pour cent. La perpetuation de la pauvrete et des inegalites dans la democratie post-apartheid represente le defi non resolu le plus fondamental que l'Afrique du Sud doit encore relever.
Memoire, Commemoration Et Identite Post-Apartheid
La maniere dont l'Afrique du Sud se souvient de l'apartheid et l'enseigne aux generations futures est une question d'une importance culturelle et politique considerables. Des musees comme le Musee de l'Apartheid a Johannesburg et la Robben Island, desormais site du patrimoine mondial de l'UNESCO, servent de lieux de memoire et d'education. Des jours feries nationaux comme la Journee des droits de l'homme le 21 mars, la Journee de la Liberte le 27 avril, la Journee de la Jeunesse le 16 juin et la Journee de la Femme le 9 aout ancrent le calendrier civique dans la memoire de la lutte.
La question de la reconstitution de l'identite nationale dans une societe post-apartheid est d'une complexite remarquable. Le concept de "nation arc-en-ciel" promu par Desmond Tutu et Mandela, l'idee que les Sud-Africains de toutes origines raciales et ethniques peuvent constituer une seule nation unie, a ete a la fois un principe unificateur puissant et un ideal qui reste incompletement realise dans la pratique quotidienne.
Les debats sur les monuments et les noms de lieux illustrent les tensions entre la commemoration de l'histoire et la construction d'une identite inclusive. Le mouvement Rhodes Must Fall, declenche en 2015 a l'Universite du Cap par une protestation contre la statue du colonialiste Cecil Rhodes sur le campus, a relance des debats plus larges sur les heritages coloniaux dans l'espace public et a conduit a des reexamens de nombreux monuments a travers le pays.
L'heritage de l'apartheid restera au coeur de la politique, de la societe et de l'economie sud-africaines pour des generations a venir. La question de savoir comment une societe peut se reconstruire apres une telle injustice systematique n'a pas de reponse simple. L'experience sud-africaine, avec toutes ses realisations et ses echecs, reste l'un des cas les plus importants du monde contemporain pour quiconque s'interesse a la justice transitionnelle, a la reconciliation et a la construction d'une societe democratique apres une longue periode d'oppression.

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